Grèce : valoriser le capital humain, une solution ancrée dans la praxis

John Common Jr. • le 17 juillet 2015
UE (Union européenne), Europe, Grèce, capitalisme, privatisation.

Une fois n’est pas coutume, j’ai le plaisir d’accueillir un de mes amis sur mon blog. Voici donc un texte de John Common Jr, docteur en sociologie. Auteur d’une foule d’articles à haut impact factor, il a donné de nombreux cours en tant que professeur invité dans les plus grandes universités globales. Ses recherches portent essentiellement sur les méthodes de sociologie économique quantitative, la sociométrologie et la psychosociologie numérique. Excusez du peu.

Anathème

Le cas grec n’a pas fini de défrayer la chronique. Certaines belles âmes dénoncent le « déficit de démocratie » qui aurait amené à la situation actuelle, d’autres condamnent avec virulence « le néolibéralisme » des institutions européennes. Il y en a même – quelques néo-marxistes égarés, inspirés par Habermas et l’école de Francfort ou pire encore, héritiers inconscients d’Althusser – pour suggérer que le traitement réservé à la Grèce s’inscrirait dans une « idéologie technocratique ».

Le rôle d’un sociologue, face à tant de grands discours, est d’ancrer son analyse dans une étude proprement praxéologique. Il s’agit finalement de renouer avec les recommandations fondamentales de la discipline, qui nous indiquent – à l’instar des leçons de Max Weber – qu’il nous faut renoncer à professer nos opinions depuis notre chaire : notre objectif est de faire Science et donc, de nous arracher à notre propre point de vue pour mieux le neutraliser. S’il est une chose que l’on doit retenir de la rupture bachelardienne, c’est précisément la nécessité de tuer l’opinion, source de confusion dans l’approche proprement scientifique de la réalité. Nous pouvons dès lors passer outre ces consultations populaires et autres techniques politiciennes de mise en ordre des acteurs, pour interroger les sens profond de l’évolution de l’économie grecque, en considérant les pratiques en action (la praxis) des Grecs.

En la matière, il faut se rendre à l’évidence qu’une étude empirique permet immédiatement d’établir : le Grec a tendance à consommer de l’huile d’olive, beaucoup d’huile d’olive. Ainsi, en recoupant les données d’Eurostat et de l’International Olive Council, on apprend que la Grèce se situe en tête des pays européens en termes de consommation « per capita » de cette huile végétale (plus de 20 kg par habitant par an, contre 17 en Italie par exemple). Or, on sait que la cuisine à l’huile d’olive a un effet très concret sur la santé : elle réduit sensiblement le taux de cholestérol [1], elle contribue à la prévention d’Alzheimer, elle diminue le risque de dépression [2]. Nous voilà confrontés à un élément-clé qui, jusqu’à présent, n’a pas été suffisamment examiné : les Grecs, s’ils sont incapables de prendre soin de leur capital financier, n’en sont pas moins – sans doute par habitude inconsciente ou pour évoquer la psychologie sociale héritée de Jean-Claude Abric, parce que leurs représentations sociales sont profondément marquées par un rapport spécifique à l’olivier, l’olive et son huile – capables d’entretenir précieusement leur capital humain.

Nous n’avons pas assez tiré les conclusions des travaux de Gary Stanley Becker et de Theodore Schultz, pourtant tous les deux Nobels d’économie. Or ceux-ci ont introduit dans leurs recherches sur le potentiel de croissance des États et des firmes les premières analyses, depuis reprises dans les théories de la croissance endogène, des facteurs liés aux individus et au bon entretien du capital humain. Cette notion de « capital humain » est trop souvent réduite à la question éducative – l’augmentation du niveau moyen de qualification améliorant, comme on le sait, le capital humain, avec la limite bien connue de la saturation liée à l’inadéquation de certains diplômes avec les besoins du marché du travail –, or il est évident que la santé aussi fait partie du capital humain au sens plein du terme [3]. Le stock de capital humain grec est donc d’un intérêt tout particulier dans une perspective de valorisation, car il est particulièrement bien entretenu, grâce au régime méditerranéen. Lorsqu’on entend certains esprits chagrins évoquer la possibilité que 50 millions d’euros d’actifs soit beaucoup plus que ce dont la Grèce dispose dans le secteur public, c’est précisément parce qu’ils oublient la dimension humaine. Réintroduisons donc l’humain au centre de l’économie – répondant par-là aux détracteurs des institutions internationales – et suggérons que l’on valorise le capital humain grec par sa privatisation.

On a souvent rappelé, ces derniers temps, que la « démocratie » est une invention grecque. Mais sur quoi reposait cette démocratie athénienne tant vantée ? Sur l’exploitation optimale du capital humain local et d’importation par les plus habiles des décideurs. Il s’agit même une grande tradition grecque, manifestement perdue depuis lors. Il faut donc en revenir aux racines de la démocratie hellénique – une forme, osons le terme, de Renaissance – en n’hésitant pas à faire tomber quelques tabous. Car finalement, qui ne peut donner raison au ministre Schaüble lorsqu’il rappelle que les démocraties contemporaines sont source d’inertie dans les réformes ? Ce constat est rejoint par d’éminents politologues de tous bords, depuis les « participationnistes » (Van Reybrouck, Van Parijs) jusqu’aux partisans du gouvernement des experts (qui doivent beaucoup à l’héritage du Groupe X-Crise, qui a tellement fait pour la reconstruction de la France). Le problème de la démocratie contemporaine tient justement à ce que l’on a oublié le fondamental démocratique que les Grecs ne connaissaient que trop bien – voyez la République de Platon : la spécialisation des fonctions ou, pour évoquer Louis Blanc, de chacun selon ses compétences, à chacun selon ses compétences. En posant un principe d’égalité de tous, en oubliant la nécessaire distinction entre les niveaux de compétences et d’habileté, on en arrive à la médiocrité comme seul horizon.

Nous disposons déjà de nombreux outils permettant de mettre en œuvre une exploitation optimale du capital humain, comme le cadre européen de certifications, applicable à la formation et à l’éducation et mesurant adéquatement les performances individuelles (habileté à l’apprentissage, habileté au travail). En lui ajoutant une colonne « niveau de santé », intégrable aisément au CV « Europass », on pourrait constituer une fiche d’identité individuelle dynamique (actualisable en fonction de l’évolution de l’individu et de ses potentialités) parfaitement adaptée pour un usage statistique à large échelle. On pourrait alors imaginer la situation suivante : Siemens a besoin de main-d’œuvre pour nettoyer ses locaux allemands ? La Grèce trouve dans son stock de capital humain les techniciens de première qualité répondant parfaitement aux besoins de la firme et cède à Siemens cette part spécifique du stock. En échange, Siemens verse au fonds de valorisation des actifs de l’État grec un montant lié à la quantité de stock et à son niveau de qualité. Notons que dans un souci de respect profond pour les instances démocratiques grecques, on peut évidemment suggérer que les parts de meilleure qualité (correspondant aux personnes les plus compétentes et en meilleure santé) puissent être celles que la Grèce se réserve à des fins d’exercice de la puissance étatique, au sein de sa police, de son gouvernement, de ses tribunaux, voire de ses parlements.

Il serait également intéressant d’étudier les possibilités de valorisation du capital humain grec dans les filières biomédicales et biotechnologiques, surtout en ce qui concerne les parts du stock de faible niveau de compétence mais de haut niveau de santé, quitte à envisager une distribution en pièces détachées et la mise sur pied de filières spécialisées afin de valoriser l’entièreté du capital, jusqu’aux composants les moins valorisables. Il me semble qu’il y a par exemple là une possibilité exceptionnelle pour la Grèce d’occuper une première place mondiale dans le marché de plus en plus large de l’implant cardiaque, grâce aux bienfaits susmentionnés de l’huile d’olive, ou dans celui des farines animales à faible teneur en graisses saturées. Et, comme on sait qu’en Grèce comme ailleurs, le niveau de compétences est lié à la probabilité de trouver un emploi par une fonction qui ressemble fort à une exponentielle décroissante, il y a là une belle occasion de résorber le chômage des mieux dotés en capital santé.

« Le salut des Grecs viendra d’eux-mêmes » suggérait Alexis Tsipras au lendemain de son élection. Comme nous l’avons montré, nous pensons qu’il avait parfaitement raison. Bien sûr, cela implique de dépasser les critiques faciles, les petites formules, et d’oser responsabiliser pleinement le peuple grec quant à son avenir. La chose ne sera pas aisée, mais nous sommes sur la bonne voie.

[1Sánchez-Villegas A, Verberne L, De Irala J, Ruíz-Canela M, Toledo E, Serra-Majem L, et al. (2011) Dietary Fat Intake and the Risk of Depression : The SUN Project. PLoS ONE 6(1) : e16268.

[2Sánchez-Villegas A, Verberne L, De Irala J, Ruíz-Canela M, Toledo E, Serra-Majem L, et al. (2011) Dietary Fat Intake and the Risk of Depression : The SUN Project. PLoS ONE 6(1) : e16268.

[3Voyez G. S. Becker, Human Capital, A Theoretical and Empirical Analysis, with Special Reference to Education, NBER-Columbia University Press, 3e ed. (1re ed. 1964), 1994, p. 228-262.

Photo : Chr. Mincke