Grèce : non, les torts ne sont pas partagés !

Olivier Derruine • le 30 juin 2015
Europe, Référendum, Grèce.

« Désireux d’approfondir la solidarité entre leurs peuples dans le respect de leur histoire, de leur culture et de leurs traditions,
Désireux de renforcer le caractère démocratique et l’efficacité du fonctionnement des institutions, afin de leur permettre de mieux remplir, dans un cadre institutionnel unique, les missions qui leur sont confiées,
Résolus à renforcer leurs économies ainsi qu’à en assurer la convergence, et à établir une union économique et monétaire, comportant, conformément aux dispositions du présent traité et du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne, une monnaie unique et stable,
Déterminés à promouvoir le progrès économique et social de leurs peuples, compte tenu du principe du développement durable et dans le cadre de l’achèvement du marché intérieur, et du renforcement de la cohésion et de la protection de l’environnement, et à mettre en œuvre des politiques assurant des progrès parallèles dans l’intégration économique et dans les autres domaines,
Résolus à établir une citoyenneté commune aux ressortissants de leurs pays, (...)
Dans la perspective des étapes ultérieures à franchir pour faire progresser l’intégration européenne,
[les chefs d’État et de gouvernement signataires des Traités européens] ont décidé d’instituer une Union européenne.(...)
Le présent traité marque une nouvelle étape dans le processus créant une union sans cesse plus étroite entre les peuples de l’Europe, dans laquelle les décisions sont prises dans le plus grand respect possible du principe d’ouverture et le plus près possible des citoyens. »

(Préambule au Traité de Rome devenu Traité sur l’Union européenne)

Le 27 juin 2015 sera une date marquante dans la (dé)construction européenne : au cours de cette journée, le ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis, quitte ses collègues de l’Eurogroupe convaincu qu’il ne pourra venir à bout de leur mauvaise foi. En cause : l’impossibilité de trouver un accord sur les conditions à remplir pour que la Grèce puisse bénéficier des 13 milliards d’euros prévus par le second programme d’aide qui arrive à expiration ce 30 juin, cette manne devant lui permettre de rembourser la somme de 1,5 milliard d’euros au Fonds monétaire international. Dans la foulée, Alexis Tsipras annonce s’en remettre à la vox populi par la tenue d’un référendum le 5 juillet… soit après l’échéance dudit prêt. La question posée au peuple grec sera de savoir si celui-ci accepte les conditions attachées à une aide apportée à la Grèce pour éviter la faillite ou non. En termes moins policés, il s’agit de savoir si la population accepte les termes de la reddition proposée par les « partenaires » européens ou si elle est prête à mourir les armes à la main.

Rétroactes

Les événements ont rapidement dégénéré au cours de cette semaine fatidique : trois jours avant que Varoufakis claque la porte, la Grèce présentait un nouveau paquet de réformes qui étaient jugées une bonne base de travail par le président de l’Eurogroupe, le socialiste Jeroen Dijsselbloem. Comment expliquer alors que, en si peu de temps, les points de vue deviennent inconciliables et que le torchon brûle de part et d’autre ? Entre l’ultime offre des Grecs et les exigences des Européens et du FMI, la différence est pourtant négligeable au regard des montants financiers en jeu et des retombées politiques : moins d’un demi-milliard d’euros en 2015 et à peine un milliard d’euros en 2016, soit autant que ce qu’aurait coûté l’organisation de la Coupe du Monde 2018 si elle avait été octroyée à la Belgique et au Pays-Bas !

Et encore ce chiffre est une poussière au regard du coût payé par l’ensemble de l’Europe pour la réunification allemande, ce pays qui, sous la houlette de son ministre des Finances, Wolfgang Schauble dont on imagine l’écume poindre au bord des lèvres à la seule pensée d’Alexis Tsipras, est le plus inflexible.

À qui ont profité les prêts ?

Rappelons à nouveau que les milliards d’euros prêtés à la Grèce ne se sont pas déversés sur son économie ou ses habitants par enchantement et par altruisme ; à peine 10% ont été utilisés pour soutenir les dépenses de fonctionnement de l’État, régler des arriérés de paiement et, dans une moindre mesure, aider l’économie réelle. Les 90% restant ont été employés pour garantir que les banques privées des pays riches de l’UE — d’abord la France, ensuite l’Allemagne et l’ensemble de la zone euro (via les Banques centrales) — soient remboursées et rémunérées des intérêts auxquels elles avaient droit ! En d’autres termes, la Grèce n’a jamais gratté un ticket d’Euromilliards qui lui aurait permis de mener un train de vie dispendieux jusqu’à la fin des temps.

Notons également que, à l’époque, même si les sommes étaient faramineuses, rapportés par habitant, les montants en jeu dans chaque pays étaient relativement négligeables. Dès lors, une réduction de la dette publique grecque décidée à cette époque aurait été indolore. Mais, depuis, la situation s’est dégradée et des sommes bien plus importantes ont été avancées en garanties et en prêts.

Les Grecs de mauvaise volonté ?

Depuis le 27 juin, chacun affûte ses arguments et sa communication. Les Européens critiquent le gouvernement Syriza pour l’absence de résultat depuis son arrivée au pouvoir... il y a 6 mois. Or, deux ans après son arrivée à la présidence, François Hollande et sa garde prétorienne arguent — et à juste titre — face à leurs détracteurs et à une opinion publique de plus en plus impatiente que cela prend du temps pour que les réformes portent leurs fruits. Si Rome ne s’est pas faite en un jour, ce n’est pas le cas non plus d’Athènes. Angela Merkel le sait très bien : les succès en matière de création d’emplois au cours de son premier mandat sont largement imputables aux lois Haartz entreprises par son prédecesseur et rival, Gerhard Schröder, afin de flexibiliser le marché du travail (et, au passage, le précariser).

Quant à la Belgique qui estime que l’administration grecque est trop lourde et corrompue, ne devrait-elle avant de critiquer regarder l’état déplorable dans lequel se trouve sa Justice, sans même parler des retards pris dans la modernisation du parc informatique de son administration des Finances ?

Cette attaque à l’égard du gouvernement Syriza est guidée par la malhonnêteté intellectuelle.

Quant aux efforts budgétaires fournis par la Grèce, un examen superficiel des statistiques grecques peut conduire à penser hâtivement que bien peu de choses ont été entreprises pour réduire les dépenses publiques astronomiques : elles sont passées de 45,4% du PIB à 50,6% à la veille de la crise et ont continué à enfler jusqu’à atteindre 54% en 2009. En 2012, dernière année disponible chez Eurostat, le ratio était toujours de 53,7%. Cependant, lorsque l’indicateur des dépenses publiques n’est plus exprimé par rapport au PIB, mais en millions d’euros, on mesure l’effort gigantesque réalisé : entre 2009 et 2012, les dépenses publiques ont reculé de 21 milliards d’euros, soit 17%. Les efforts réalisés dans le domaine de la santé représentent 20% du total des coupes budgétaires, dans l’enseignement 10% supplémentaires et la protection sociale 16 autres pourcents. Le budget dévolu à la protection de l’environnement a également reculé de 30%. Et ces compressions ont continué jusqu’à présent.

Que les choses soient claires : les coupes budgétaires si importantes soient-elles ne permettront, à l’heure actuelle, JAMAIS de ramener la dette publique qui avoisine actuellement les 175% du PIB vers les 60% du Traité de Maastricht : depuis au moins 2011, il est clair que la dette grecque est insoutenable : les projections concernant la croissance économique et les taux d’intérêt étaient d’ores et déjà à ce point défavorables qu’il était impossible que la dette publique puisse être maîtrisée, même avec toute la bonne volonté politique. Une simple restructuration de la dette (consistant à rembourser l’intégralité de la dette, mais à des taux inférieurs ou sur une plus longue durée afin de réduire le montant annuel des remboursements) ne peut plus suffire : les créanciers privés et publics doivent renoncer à obtenir le remboursement complet. Or, cette option n’a jamais été mise sur la table sauf par le FMI, mais c’était bien avant l’arrivée de Tsipras & co au pouvoir.

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Une restructuration et un effacement partiel de la dette publique sont-ils irréalistes ? Comme le documente Thomas Piketty dans Le Capital au XXIe siècle, la France et l’Allemagne ont été des adeptes du non-remboursement de leur dette publique et souvent, de façon unilatérale, non coordonnée avec leurs prêteurs. Le Royaume-Uni, lui, s’est permis de faire tourner la planche à billet et à créer de l’inflation pour réduire la valeur de la dette publique à rembourser et donc alléger ce fardeau. La Grèce ne connaît pas de poussée inflationniste. Au contraire ! Alors qu’il y a quelques mois encore, les économistes redoutaient une déflation en Europe, la baisse des prix est bel et bien au rendez-vous en Grèce depuis deux années, ce qui alourdit mécaniquement le poids de la dette. Par ailleurs, la Grèce faisant partie de la zone euro, elle a transféré à la Banque centrale européenne la compétence monétaire ; elle ne peut ainsi plus recourir à cette stratégie ou à la dévaluation pour restaurer sa compétitivité (et encore, dans ce cas de figure, cela lui serait de peu d’aide, étant donné la gamme de produits et services offerts sur les marchés internationaux).

Le reniement du FMI sur le multiplicateur

Un économiste cité dans le Financial Times, Martin Sandbu, calculait que la mise en œuvre du nouveau paquet d’austérité recommandé par l’UE et le FMI conduirait à une nouvelle contraction de l’activité économique de rien moins que 5%, ce qui aurait pour effet contreproductif d’élever — oui, élever, et non réduire — la dette publique de 9%. Cela s’explique par le jeu du « multiplicateur » : couper dans les dépenses publiques lorsqu’un pays connaît une période de vache maigre où ni les ménages, ni les entreprises ne consomment ou investissent revient à se priver du seul moteur de relance ou de stabilisation de l’économie. Le PIB se réduisant alors que les charges d’intérêt restent élevées, voire augmentent, le poids de la dette publique augmente. Curieusement, cet effet dévastateur avait été mis en évidence par le FMI lui-même. À cette occasion, il créait une polémique avec la Commission européenne qui restait une farouche partisane de l’austérité et n’entendait pas qu’on puisse remettre en cause son expertise. Aujourd’hui, bizarrement, alors que la situation n’a pas fondamentalement changé, le FMI semble ne plus tenir compte de ce « détail » qui, pourtant, condamne un peuple à une impasse.

Dès lors, comment s’étonner du fait que, avant la crise, le taux de croissance économique annuel moyen estimé par la Commission pour la Grèce dans le long terme est passé de 2,0% à... 0,4% ! Cela rend matériellement IMPOSSIBLE le remboursement du capital et des intérêts qui s’accumuleront toujours plus vite que les moyens financiers dégagés pour y faire face dans les échéances convenues avec les créanciers.

Certes, la crise a eu un effet sur la Grèce comme sur tous les pays, mais, là où l’on décèle que l’intrusion de la troïka depuis 2010 a aggravé les perspectives pour la Grèce, c’est que le taux de croissance économique annuel moyen pour la zone euro dans son ensemble a subi une baisse plus limitée de 1,7% à 1,2%.

Une offre européenne socialement équitable ?

Lors de sa conférence de presse destinée à présenter l’offre de réformes de manière à amadouer les Grecs et susciter un « oui » au référendum, Jean-Claude Juncker a martelé que : « In fact, it’s a package which creates more social fairness ». En réalité, rien n’est moins sûr. Illustrons cela. Le FMI refusa la proposition du gouvernement grec d’imposer une taxe sur les jeux en ligne et sur la mise en vente des licences du réseau 4G et 5G au motif que cela nuirait au potentiel de croissance ! Le FMI insista plutôt pour un relèvement de la TVA à 23% sur la nourriture, ce qui aurait permis de dégager des économies de l’ordre de 0,74% du PIB. Sachant que 13% de la population se trouve en « incapacité à s’offrir un repas comportant de la viande, du poulet ou du poisson (ou un équivalent végétarien) un jour sur deux » (indicateur Eurostat), soit le double d’avant la crise, on mesure à quel point cette proposition était politiquement et socialement inacceptable.
Une étude parmi un certain nombre qui va dans le même sens a conclu qu’une réduction des dépenses publiques de 10% donnait lieu à une hausse du nombre de suicides « réussis » de 3%. Entre 2009 et 2012, les dépenses publiques ont été comprimées de 25%, cela donne donc une recrudescence des suicides de l’ordre de 7,5%. Considérant les calculs de Martin Sandbu aboutissant à une contraction supplémentaire de 5% du PIB, on comprend que le pire n’est pas encore derrière le peuple grec.

Alors, Charles Michel, on est toujours aussi content de son bon mot sur le fait qu’il faut « siffler la fin de la récréation » comme si les Grecs n’avaient pas subi suffisamment d’humiliations et de recul dans leur niveau de vie ?

Juncker décevant (à nouveau)

C’est avec soulagement pour nombre d’observateurs et d’europhiles que José Luis Barroso a finalement abandonné son siège de président de la Commission au terme de deux mandats laborieux. C’est le vétéran des ministres des Finances et des Premiers ministres qui lui a succédé, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Celui-ci trouvait une Commission en débris et déconsidérée par les États membres. Juncker, grave, affirma le jour de l’acceptation par les eurodéputés de son Collège des commissaires qu’il prenait les rênes de la Commission « de la dernière chance ». Est-ce pour amadouer les eurodéputés progressistes dubitatifs (ou y croyait-il vraiment ?) qu’il annonça que « tout soutien et tout programme de réforme ne sera plus seulement soumis à une évaluation de sa durabilité budgétaire, mais aussi à une évaluation de son impact social. Les effets sociaux des réformes structurelles doivent être discutés en public, et la lutte contre la pauvreté doit être une priorité ».

Force est aujourd’hui de constater qu’il n’a pas respecté sa promesse. Or, une telle analyse d’impact social aurait permis de rendre les demandes des uns et des autres plus transparentes et acceptables. Et surtout, elle aurait montré que la Commission ne banalisait pas la crise humanitaire qui se joue en Grèce depuis plusieurs années.

Le président Juncker a participé à la campagne de désinformation vouée à jeter le discrédit sur les négociateurs grecs. S’il n’a pas usé de la rhétorique minable de Lagarde (« il n’y a pas d’adultes dans cette salle » en référant à Tsipras, Varoufakis et leurs équipes), il n’en a pas moins tenu des propos indignes comme lorsqu’il laisse entendre que les Grecs n’ont pas encore réalisé des efforts comme d’autres pays. (« It is time for Greece’s political leaders to shoulder their responsibility, to tell their people what is really at stake, that it will not be easy but necessary ; others did it. Ask the Irish, ask the Portuguese, ask the Spaniards and many others. »)

Le président a poussé la perfidie jusqu’à affirmer que, les négociateurs grecs eussent-ils acceptés l’« offre la plus généreuse » des Européens pour reprendre les termes de Merkel, ils se seraient vus proposer ultérieurement comme « bonus » un plan d’investissement de 35 milliards d’euros ainsi qu’un allègement de la dette (tellement indispensable comme nous le soulignions plus haut). Mais, sa maîtrise de la communication et du double langage est telle qu’il resta nébuleux quant aux conditions attachées à cela. Des exigences additionnelles auraient-elles été posées pour pouvoir en bénéficier ? Ne s’agissait-il que d’un appât ? La méfiance reste de mise d’autant que les 35 milliards que l’on ferait miroiter aux Grecs ne seraient en fait que les aides auxquelles la Grèce a droit au titre des fonds structurels européens !

Quant au fameux Fonds européen pour les investissements stratégiques, aussi appelé Fonds Juncker, qui est censé lever 315 milliards d’euros pour relancer l’Europe, il faut noter que celui-ci a été conçu de manière à soigneusement éviter une répartition géographique ou sectorielle de ce montant selon des critères objectifs et chiffrés. Dès lors, rien ne garantit que des projets à destination de la Grèce seront financés et qu’ils seront suffisamment nombreux pour exercer une influence sur l’activité et l’emploi dans le pays. Partant, il se pourrait que ce Fonds soit un vecteur de décrochage additionnel de la Grèce !

Enfin, Juncker frôle l’abject en concluant son speech par ces quelques mots : « Si le peuple grec, responsable, conscient du rôle et national et européen qu’il joue, votait “oui”, le message tel qu’il serait reçu dans les autres pays membres de la zone euro, et au-delà de l’Union européenne, et au-delà de la société mondiale, voudrait dire que la Grèce veut rester ensemble avec les autres pays membres de la zone euro et de l’Union européenne. » (Je souligne.) En d’autres termes, le chantage exercé par Juncker ne porte même plus sur l’appartenance de la Grèce à la zone euro (le Grexit). Ce chantage devient ridicule de part les proportions prises puisque Juncker en vient à lier le résultat du référendum à l’appartenance à l’UE même. Sous-entendu : « chers amis grecs, auriez-vous le culot de dire “non” au référendum, vous vous retrouveriez dans un pays privés de fonds structurels, employés — pour les plus chanceux parmi vous — dans des entreprises qui, malheureusement pour elles, ne bénéficieront plus d’un accès privilégié au marché intérieur, mais qui devront s’acquitter de droits de douane, etc. Les milliers d’emplois bien rémunérés occupés par des Grecs dans les institutions et agences européennes disparaîtront également. » Une éventuelle sortie de la zone euro constitue un défi intellectuel à tous les constitutionnalistes et spécialistes en droit international et droit des traités. Alors, la sortie ou plutôt l’éviction de l’Union européenne puisque c’est bien de cela dont il s’agit est une matière encore plus ardue, voire inextricable. À moins que cela ne soit tout bonnement impossible à mettre en pratique. Cela reviendrait à donner à la Grèce son C4 pour faute grave. Cependant, cette menace proche de la politique de la terre brûlée aura sûrement de quoi peser sur le choix d’une partie de la population. Et après, on s’étonnera, dans quelques années, que l’on ait vu resurgir des groupes terroristes de type anarchiste en Grèce. Si une chose est sûre, l’un des moteurs des conflits dans l’Histoire sont l’humiliation et la frustration.

Imaginons que, à l’issue du référendum, Tsipras se sente désavoué par la population, décide de jeter le gant et de convoquer des élections anticipées en août, trois scenarii seraient alors possibles : soit Syriza remporte à nouveau les élections, mais pour faire quoi d’autres ; soit un gouvernement d’unité nationale se met en place (mais on a vu que cela n’avait rien donné lorsque le Pasok et Nea Democratia ont dû faire alliance) ; soit un gouvernement de techniciens est temporairement constitué (à la manière de ce qui s’est passé en Italie sous la houlette de l’ancien commissaire Mario Monti) ; soit Aube Dorée, la faction d’extrême droite apparaît comme le dernier recours.

L’aide d’urgence de la Banque centrale européenne

Loin des tumultes de la scène politique, la Banque centrale européenne gouvernée par Mario Draghi apporte un soutien majeur à l’économie grecque en portant à bout de bras son secteur bancaire par le biais des aides d’urgence en liquidités (ELA pour Emergency Liquidity Assistance). Ces liquidités sont pour l’économie aussi importante que le sang qui irrigue les veines et tout le corps. Sans elles, toute l’économie grecque s’effondrerait. Or, plusieurs gouverneurs de Banque centrale dont Jens Weidman de la Bundesbank critiquent cette opération : ils estiment qu’elle dure depuis trop longtemps et que beaucoup de banques grecques sont des zombies qui, sans cette aide, devraient périr, ce qui contribuerait à assainir l’économie. Étant donné que 1 milliard de capitaux quittaient quotidiennement la Grèce avant que le contrôle des capitaux et la fermeture des banques soient imposés ce 29 juin, on imagine les conséquences d’une fin de ce dispositif. Ne subsisterait alors que les dépôts des Grecs pour alimenter, vaille que vaille, l’économie qui serait condamnée à décrépir. Dans ce contexte et comme les négociations ont échoué le 27 juin, la Banque centrale européenne a choisi de ne pas augmenter les liquidités au secteur bancaire grec alors qu’une telle décision aurait pu s’avérer nécessaire pour faire face aux retraits des capitaux déposés sur les comptes en banque en raison de la panique et de l’incertitude quant à l’avenir. C’est cela qui a motivé le gouvernement à réintroduire un contrôle des capitaux et une fermeture temporaire des banques. Reste alors désormais à voir quelle sera la réaction de la BCE lorsque le non-remboursement sera officiellement constaté le 1er juillet et à l’issue du référendum…

Conclusion

En se montrant aussi intransigeants, les ministres des Finances ont contraint Tsipras à chercher mandat auprès de la population et, de ce fait, se sont eux-mêmes exposés à ce que la Grèce fasse défaut. Cela signifie que ces ministres, représentants de pays créditeurs qui ont virtuellement (virtuellement car pas le moindre euro n’est perdu tant que la Grèce continue à rembourser, même avec retard) engagé l’argent de leurs contribuables, ne se sont pas conduits en bons pères de famille dans la gestion de leur patrimoine. Aveuglés par leur volonté de faire plier le gouvernement grec qui, à l’heure actuelle, offre la seule alternative économique en Europe, ils ont pris des risques insensés. Si le scénario catastrophe devait se concrétiser avec la complicité du gouvernement belge, on peut se demander s’il ne serait pas opportun que, en Belgique, les députés fédéraux lancent une commission d’enquête pour voir si les 7,2 milliards d’euros à hauteur desquels la Belgique est exposée auraient été perdus en raison de la fatalité ou à cause de cette obsession des tenants de la pensée unique qui vise à montrer que, au-delà même de Tsipras, aucune alternative n’est possible. « Marche ou crève. » Cette commission se justifierait par le fait que si la Belgique devait perdre cet argent et si le gouvernement Michel restait cramponné à son objectif de réaliser des économies pour 17 milliards d’ici à 2019 et de rester dans les clous budgétaires définis en accord avec la Commission, il faudrait compenser ce trou par de l’austérité supplémentaire en Belgique même... Ainsi, ce qui se joue en Grèce ne sera pas sans répercussion ailleurs en Europe.

En définitive, il apparaît que les ministres des Finances actuels cautionnés par leur Premier ministre ou président sont de médiocres personnalités indignes de leurs prédécesseurs qui ont réussi, collectivement, à se surmonter les embûches qui se dressaient devant eux. En faisant front ensemble, ils permettaient à l’Europe d’avancer et à chaque citoyen d’améliorer son niveau de vie. Repensons à la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier qui préfigura l’Union européenne, à la mise en place des fonds structurels dont le fonds social européen, à la réunification allemande ou à l’amorce du processus d’élargissement aux pays d’Europe centrale et orientale.

Quelle que soit l’issue du référendum, la logique jusqu’au-boutiste des leaders de la zone euro les a condamnés à se débarrasser pour de bon de Tsipras et de Syriza. En effet, en s’aliénant le gouvernement d’un pays membre, ils ont ruiné leurs chances de voir aboutir des dossiers qui requièrent l’unanimité comme la conclusion du Traité transatlantique ou encore les éventuelles discussions qui s’enclencheraient avec le Royaume-Uni si son propre référendum devait aboutir à une renégociation de son appartenance à l’UE, voire à son Brexit. Sans même parler du bras de fer que l’UE a engagé avec la Russie vers laquelle la Grèce, avide de capitaux frais, pourrait justement se tourner. Et c’est peut-être bien pour éviter toute revanche, tout sabotage ultérieurs que certains laissent déjà planer l’infâme menace d’une sortie de la Grèce de l’Union européenne.