Grèce. Bruits et fureurs d’une négociation

Jean-Claude Willame • le 17 juillet 2015

« Coup d’Etat », « déni de démocratie », colonialisme » : les grands et gros mots n’ont pas manqué pour qualifier la reddition du pouvoir grec face à ces créanciers, mais surtout face à une Europe qui paie lourdement son inachèvement. Comment en est-on arrivé là ? Mon propos ici ne consistera pas à tenir un discours de morale ou d’économie, mais à décrypter politiquement le chemin parcouru depuis que le dossier grec a été mis sur la table depuis le début de cette année. Ce que je veux mettre en lumière ici, c’est un questionnement sur la stratégie de négociation qui a été mise en œuvre par le nouveau gouvernement grec issu des élections de janvier 2015, perçu très vite comme « gauchiste radical », « provocateur » et donc non crédible par une bonne partie de ses créanciers et partenaires.

Un premier constat : l’arrivée au pouvoir d’un rassemblement très hétéroclite de mouvements de gauche radicale a dû rester en travers de la gorge des éminences européennes, un peu comme si le PTB de Raoul Hedebouw ou le Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon s’était hissé au pouvoir en Belgique et en France.

Dans la foulée de la victoire de Syrisa aux élections, un premier couac notable est survenu avec la visite impromptue du Premier ministre Tsipras à Moscou en janvier de cette année. Le ton était donné. « Du jamais vu de mémoire d’eurocrate, notait un correspondant de RFI. Le parti Syriza s’est en effet opposé aux sanctions contre Moscou, a soutenu l’annexion russe de la Crimée et traite volontiers le gouvernement ukrainien de néonazi. » On a su par la suite qu’une affaire de construction d’un gazoduc russe en Grèce, menée par un ministre très radical du gouvernement, le titulaire de l’Energie Panagiotis Lafazanis, sous-tendait ces prises de position étonnantes. Le nationalisme grec, composante du nouveau gouvernement à travers l’ANEL, prenait en tout cas ses marques.

C’est un autre « radical », le ministre des Finances Yanis Varoufakis, qui monte en ligne lorsque débutent les discussions sur la dette. Universitaire d’extrême gauche qui se définit comme un « marxiste libertaire », pratiquant la provocation et le ton iconoclaste, spécialiste de la théorie des jeux, il a passé sa vie dans l’enseignement et l’écriture et n’est pas un politique même s’il a conseillé un ancien Premier ministre grec avant d’être mis à l’écart pour avoir critiqué sévèrement tous les plans de sauvetage de son pays.

On peut imaginer comment cette personnalité, qui devient très vite populaire avec sa grande aisance dans les média, va être accueilli par — et tenter de se faire une place parmi — ses collègues de l’Eurogroupe. Ici encore, le ton est donné. Après avoir à nouveau été démissionné cette fois par son « ami », le Premier ministre Tsipras, il aura ce cri du cœur : « il y avait un refus total de s’engager dans des argumentations économiques […] Vous auriez pu aussi bien chanter l’hymne national suédois — vous auriez eu la même réponse. Et c’est saisissant, pour quelqu’un qui est habitué aux débats académiques. […] » Nous y voilà donc : d’emblée, il y a une situation d’incompréhension entre un intellectuel de haut vol habitué à l’écriture et aux débats académiques et ses collègues qui baignent dans un climat de rapports de force politiques, une « erreur » reconnue plus tard par son ami Tsipras pour qui on pouvait être un « très bon économiste », mais pas nécessairement un « bon politique ». En plus de cela, le ministre grec a dû se sentir très seul face à… dix-huit autres collègues, dont la plupart ne pourront pas l’« encadrer » précisément parce que il n’était vraiment pas « du sérail ». Un journaliste qui suit les affaires européennes à Bruxelles et qui connaît très bien ce sérail dira même en privé que les rencontres dans l’Eurogroupe étaient empreintes d’une atmosphère de haine où les batailles d’égo ont été constantes et déterminantes.

Dans l’interview précédemment cité, Varoufakis ne cherchera pas à cacher que son équipe restreinte de conseillers — un « cabinet de guerre » de cinq membres, précisera-t-il — a bel et bien travaillé sur l’hypothèse du Grexit à laquelle il a pensé « dès le premier jour », affirme-t-il. Il s’en est même approché lorsqu’il affirme avoir préparé la mise en œuvre d’un système de reconnaissances de dettes » (IOUs) au cas où « ils » fermaient nos banques, « ce que je considérais comme un mouvement agressif [auquel] nous devrions répondre agressivement mais sans dépasser les points de non-retour ». « Ma recommandation de répondre “énergiquement” a été rejetée », conclut le ministre qui démissionnera dans la foulée.

Un observateur grec qui a suivi les détails de la stratégie mise en œuvre par le pouvoir grec a mis en évidence d’autres facteurs entrant en ligne de compte dans la défaite. Selon lui, le « couloir de négociation », en l’occurrence une certaine modération jointe à une détermination, était le bon. Toutefois, les négociateurs grecs ont été desservis par une absence d’expérience gouvernementale, une insuffisante préparation de l’état-major économique du gouvernement à faire face à cette négociation et une méconnaissance du mode de fonctionnement des institutions européennes ainsi que de la culture de certains de ces grands pays. En outre, « la très naïve théorie préélectorale de Syriza au sujet d’une alliance des pays de l’Europe du sud, théorie qui a vite volé en éclats en raison de l’attitude de l’Espagne et du Portugal, et l’optimisme initial excessif quant au déroulement de la négociation résultaient d’un grave manque de compréhension du devenir, des subtilités et du rapport de forces européens ».

Syriza et son Premier ministre ont certes pu bénéficier d’une aura favorable dans la mesure où ils pouvaient être perçus comme le signe d’un possible réenchantement d’un monde marqué par l’euro-scepticisme et un « à-quoi-bon » généralisé et où l’on recherche confusément de nouveaux « héraults ». Ils ont eu fort à faire face à une doctrine de l’austérité qui est la marque de fabrique d’une Union européenne incapable de s’adapter à de nouveaux langages et dont « la haute qualité de sa bureaucratie est en train de se transformer en une machine largement prisonnière de ses propres automatismes ». Mais, poursuit notre observateur, « les idées économiques novatrices ont été trahies par le désordre, la cacophonie et, parfois, les fanfaronnades de cadres et de ministres qui n’ont pas encore appris la primauté du travail en profondeur et de l’action radicale intelligente sur la radicalité discursive. Le passé protestataire et les stéréotypes idéologiques de cette gauche radicale traumatisée programmatiquement et déstabilisée intellectuellement par l’effondrement du communisme ont largement pesé sur les choix et le style d’aujourd’hui ».

L’élément déterminant dans la bataille fut évidemment l’« ultime provocation » qui consista en l’annonce par le Premier ministre Tsipras d’un référendum à Athènes — une manœuvre pour survivre politiquement à l’interne selon certains — alors que les difficiles négociations étaient toujours en cours à Bruxelles et que des tensions se manifestaient au sein même de sa formation politique. On faisait appel au peuple grec « qui a vu naître la démocratie » (sic) [1] en lui demandant « d’envoyer [dans] un message de démocratie retentissant » (re-sic) son avis dans les cinq jours, le gouvernement invitant ce peuple à répondre « non » à un document d’une page sur les mesures d’austérité exigées de la Grèce. Ce fut instantanément le charivari politique et médiatique dans un contexte de colère froide des « grands » de l’Europe : même si Alexis Tsipras fut contraint de congédier son ministre des Finances, on reparla plus que jamais d’un « Grexit » inévitable et l’on vit même le président du Parlement européen, Martin Schulz, qui n’avait rien à faire dans cette galère, prôner la formation d’un « gouvernement de technocrates » à Athènes.

La suite coule de source : alors que le nouveau ministre grec des Finances se taisait dans toutes les langues dans les réunions de l’Eurogroupe, ce qui donna lieu à une volée de bois vert démagogique du chef de groupe libéral au Parlement européen, on a finalement abouti à une épure, totalement imbuvable pour les uns, acceptable parce qu’acceptée — même avec une moue — par toutes les parties prenantes pour les autres.

Il ne faut toutefois pas se leurrer ou se laisser leurrer. D’une part, la France a trompé son monde en prétendant avoir été le pilote d’un compromis. En fait, comme le raconte Varoufakis — et on le croira volontiers —, les Français ont toujours plié devant les Allemands dans les négociations auxquelles il a participé. Pour Paris, l’essentiel était de ne pas toucher à la pérennité du couple franco-allemand dans l’Europe : la victoire d’un soi-disant évitement du Grexit était en tout cas bien dérisoire par rapport au diktat humiliant finalement imposé à Athènes par Angela Merkel et ses alliés du moment.

D’autre part, il n’est pas du tout évident que le Grexit ait été définitivement écarté dans cette épure. À considérer le texte final, il apparaît clairement dicté par la colère et la volonté de punir. Certaines projections comme celles concernant la privatisation des actifs grecs peuvent être considérés comme farfelues tandis que les mesures d’austérité, fixées par un échéancier rigide, continueront à prolonger voire à aggraver la récession dans le pays comme l’affirment des économistes de tous bords, ce qui risque fort d’accroître encore le poids d’une économie souterraine. À cela s’ajoute un comble : l’annonce du refus du FMI de participer à tout plan d’aide à la Grèce… sans un allègement massif de sa dette, ce que les créanciers européens ont jusqu’ici rejeté catégoriquement !

Il est clair que quelque chose ne fonctionne plus à tout le moins dans le système de l’Eurozone, ce qui renforce les positionnements extrémistes qu’ils soient de gauche ou de droite. L’épisode grec aura montré jusqu’à la caricature qu’on ne peut faire dépendre un « accord » d’une confrontation d’ego, d’intérêts purement nationaux et/ou d’idéologies. François Hollande et Martin Schulz, qui ont enfin appelé à une vraie gouvernance de cette zone, ont-ils senti le vent du boulet ? Ils doivent en tout cas être pris au mot par les politiques qui disent tenir à l’Europe car la simple dénonciation des dérives et dérapages qui ont entouré ce dossier ne fait pas une politique.

[1Comme l’écrit justement le gaulliste Dominique de Villepin, devenu un admirateur de Tsipras, « L’Histoire de la Grèce, ce n’est pas la démocratie athénienne, les tragédies de Sophocle et le Parthénon, tout le folklore repris dans les articles de presse qui titrent paresseusement sur la “tragédie grecque”. C’est au fond l’histoire d’une colonie ottomane soumise pendant trois siècles, devenue au XIXe siècle jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale une quasi-colonie britannique. »