Graisses et sodas au secours de la crise budgétaire

Catherine Closson

Pour la nourriture comme pour tant d’autres domaines, l’Europe a tendance à suivre le modèle américain. Aujourd’hui, sodas, fast foods, snacks, plats préparés et sucreries font partie intégrante de notre alimentation quotidienne. Avec pour conséquence directe des taux de surpoids et d’obésité qui ont doublé ces vingt dernières années dans la plupart des pays européens. Or on sait aujourd’hui avec certitude que le surpoids et l’obésité constituent des facteurs de risque importants pour une série de troubles de la santé, notamment l’hypertension, le diabète, des problèmes cardiovasculaires, respiratoires et musculaires, et certaines formes de cancers.

Avec plus de la moitié des Européens aujourd’hui en surpoids ou obèses, inutile donc d’être un expert pour comprendre que notre mode de consommation alimentaire entraine désormais un surcout considérable pour les finances publiques. Face à cette situation, les autorités nationales et européennes commencent à prendre des mesures. Tandis que le Parlement européen a passé en deuxième lecture, cet été, un projet de règlement imposant l’affichage d’une information claire et détaillée des valeurs nutritionnelles sur tous les produits alimentaires, la France et le Danemark ont choisi d’attaquer le problème via l’instauration de nouvelles taxes, ce qui ne va pas sans susciter de vives critiques.

Fin aout, lors de la présentation du budget 2012, le Premier ministre français, François Fillon, annonçait une nouvelle taxe sur les boissons sucrées, justifiant la mesure par la nécessaire lutte contre l’obésité et déclarant que les recettes seraient partagées entre la sécurité sociale et le secteur agricole.

Sans surprise, les industriels de l’agroalimentaire ont immédiatement crié au scandale. Ils redoutent que les aliments gras et sucrés ne fassent désormais l’objet de mesures publiques, au même titre que le tabac et l’alcool, qui plus est entrainant une « segmentation des produits » qui rendrait plus apparent le lien entre ces aliments taxés et l’obésité — révélateur de la façon dont on peut profiter du manque d’éducation alimentaire des consommateurs ! Fort de leur poids socioéconomique, les acteurs de l’agroalimentaire se sont donc lancés dans un intense lobby contre cette nouvelle taxe : Coca-Cola a été jusqu’à menacer de renoncer à un investissement programmé de 17 millions d’euros dans son usine des Bouches-du-Rhône, avant de se rétracter face aux reproches cinglants de la classe politique française, tandis que le président de l’Association nationale des industries agroalimentaires a annoncé, au lendemain du vote de la loi, qu’il ferait tout pour que le Conseil constitutionnel l’annule.

Mais le secteur agroalimentaire n’est pas le seul à avoir manifesté son mécontentement à l’annonce de la nouvelle taxe sur les sodas. Les associations de défense des consommateurs se sont également montrées critiques du projet de loi, ce qui est plus interpelant puisqu’elles se déclarent par ailleurs favorables à des politiques financières d’incitation à une alimentation plus saine. Elles ont qualifié la mesure d’« homéopathique » et d’« hypocrite », estimant qu’elle était largement trop faible pour susciter des changements de comportement significatifs. Différentes études émanant de plusieurs pays ont en effet déjà montré que seules des hausses de couts importantes avaient un réel effet préventif. Les organisations jugent dès lors que cette taxe va avant tout alourdir le panier de la ménagère et peser sur les revenus les plus faibles, les plus grands consommateurs de boissons sucrées se trouvant parmi les populations défavorisées et les jeunes.

De si vertueuses lois…

Insensible à ce concert de critiques, le gouvernement français a au contraire choisi de persévérer puisqu’il a annoncé mi-octobre à la fois un doublement du montant de la taxe — à 2 centimes d’euros par canette — et un élargissement aux boissons light (c’est-à-dire contenant des édulcorants). Le hic, c’est qu’en étendant la mesure aux sodas light, le lien avec la lutte contre l’obésité, censé légitimer la mesure, perdait son sens. Mise en garde sur cette contradiction par la ministre du Budget, l’Assemblée nationale a finalement voté, le 21 octobre, deux taxes séparées : une première sur les sodas, affectée à la sécurité sociale et l’agriculture, comme initialement prévu, et une seconde sur les boissons light qui servira intégralement à financer la réduction des charges sociales dans l’agriculture.

Que penser face à cet imbroglio et à ces rebon­dissements ? À première vue, on pourrait se réjouir d’une loi combinant lutte contre l’obésité, financement de la sécurité sociale et soutien à l’agriculture locale. Mais face à tant d’incohérences dans le discours du gouvernement français et à la faiblesse de la mesure, on ne peut s’empêcher d’être sceptique sur l’efficacité préventive de cette nouvelle taxe, et d’y voir, comme l’opinion publique française, un wagon supplémentaire au train d’austérité plutôt qu’une véritable mesure de santé publique. Tout en s’interrogeant sur l’impact concret de 280 millions, rendement attendu des deux taxes cumulées, pour redresser la situation de la sécurité sociale et celle de l’agriculture…

Parallèlement à cette actualité française, tout début octobre, le Danemark devenait le premier pays au monde à taxer les graisses, provoquant, lui aussi, un coup de tonnerre dans le secteur agroalimentaire. Désormais, tous les produits contenant plus de 2,3% de graisses saturées y sont taxés 2,15 euros par kilo. Viandes, beurre, huiles, fromages, crèmes et la plupart des produits transformés sont concernés. Deux exemples concrets pour se faire une idée des montants impliqués : un paquet de beurre augmentera d’environ 30 centimes d’euros et un paquet de chips d’environ 10 centimes.

Cette nouvelle loi, officiellement destinée à augmenter l’espérance de vie des Danois — inférieure à la moyenne de l’OCDE —, par la lutte contre l’obésité, le diabète et les maladies cardiovasculaires, a réuni un large consensus au sein de la classe politique et a été approuvée à près de 90% des voix au Parlement. La taxe devrait permettre au pays d’engranger 165 millions d’euros par an et a pour objectif une réduction de 10% de la consommation de graisses.

Mais, dans ce pays où le beurre et le lard sont rois, la taxe, à l’instar de sa cousine française, a suscité une levée de boucliers. Tandis que les Danois ont dévalisé les supermarchés ces dernières semaines pour faire des stocks de produits gras, les représentants du secteur agroalimentaire parlent de « cauchemar », invoquant les complexités administratives et, surtout, les risques de concurrence déloyale avec les produits importés de l’étranger qui ne seront pas taxés sur les graisses utilisées pour la transformation. La Commission européenne a d’ailleurs annoncé qu’elle « surveillerait » de près la mise en application de la taxe afin de s’assurer qu’elle n’instaure pas de barrière au libre commerce au sein de l’Union. De leur côté, les agriculteurs redoutent également les effets de la mesure. Les producteurs laitiers, déjà fort touchés par la crise depuis 2008, regrettent que la loi ne fasse pas la différence entre un hamburger industriel et du beurre ou du fromage de ferme, créant un amalgame et stigmatisant leurs produits de qualité.

Si l’on peut comprendre les inquiétudes des agriculteurs dont la situation est déjà peu enviable, on a cependant le sentiment que le Danemark a pris ici une mesure plus sérieuse que nos voisins français. Celle-ci s’inscrit d’ailleurs dans la lignée d’une politique nationale contre la malbouffe, déjà entamée en 2004 avec une taxe sur les produits sucrés, qui semble avoir fait ses preuves, le Danemark ayant des taux de surpoids et d’obésité sensiblement inférieurs à la moyenne européenne.

… ou des mesures d’austérité ?

Pour conclure, si on considère que l’explosion des problèmes de poids liés à notre mode de consommation alimentaire et l’importance des dépenses publiques supplémentaires que cela engendre justifient la prise de mesures politiques en faveur d’une alimentation plus saine, on est également en droit d’attendre que ces dernières soient pensées intelligemment, dans une approche globale, cohérente et constructive, intégrant une dimension d’information et de sensibilisation, ainsi que des incitants positifs et pas seulement négatifs. Si, par contre, ces politiques se bornent à prendre la forme de mesures d’austérité enrobées d’un vernis de santé publique, on peut légitimement craindre qu’elles n’apporteront pas de changements de comportement significatifs et pérennes. Espérons que les prochains pays à prendre des initiatives en la matière en tiendront compte. Et gageons que la question reviendra très prochainement au menu puisque de nombreux pays, dont la Belgique, ont déjà manifesté leur intérêt pour la question, voire leur intention de suivre les modèles français et danois.