Gouvernance énergétique et nationalisme pétrolier dans les pays andins

Guillaume Fontaine

Le point commun entre le Venezuala, l’Équateur et la Bolivie est leur volonté de reprendre en main le contrôle de leur industrie afin de répondre aux demandes sociales. Pour autant, les politiques nationalistes mises en œuvre à l’heure actuelle ne conduiront pas ces pays à mener une politique nationaliste à outrance qui serait suicidaire, mais les amèneront sans doute à modérer leurs discours anticapitalistes.

En hausse tendancielle depuis plus d’une décennie, les revenus du pétrole et du gaz naturel constituent une source de revenus considérable pour certains pays latino-américains. Le Venezuela, l’Équateur et la Bolivie forment l’axe autour duquel évolue l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (Alba) et l’Union des nations sud-américaines (Unasur). Après deux décennies d’une difficile consolidation démocratique, marquées par la crise de gouvernabilité à la suite des réformes néolibérales des années 1980-1990, la plupart des pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont amorcé un virage à gauche et renoué avec la stabilité politique dans les années 2000. Inauguré par l’élection des présidents Hugo Chávez (au Venezuela, en 1998) et Inacio Lula da Silva (au Brésil, en 2002), ce cycle politique se poursuit jusqu’à ce jour et pose d’ailleurs la question de la réélection infinie du pouvoir exécutif dans un certain nombre de cas, compte tenu de la forte popularité de dirigeants comme Hugo Chávez (décédé en mars 2013 après avoir été réélu pour la troisième fois consécutive, en décembre 2012), Rafael Correa (réélu président de l’Équateur dès le premier tour et pour la deuxième fois consécutive, en février 2013) ou Cristina Kirchner (réélue présidente de l’Argentine au premier tour, en octobre 2011, après avoir succédé à feu son mari, Nestor Kirchner, en 2007).

Ce cycle coïncide avec l’inversion de la courbe de prix du pétrole sur les marchés internationaux, orientée à la baisse depuis 1980 puis à la hausse à partir de 1998. Bien qu’elle ne soit pas, en soi, une cause suffisante, la hausse des prix du pétrole est un élément explicatif de l’élection de gouvernements progressistes et des politiques qu’ils mettent en œuvre. En effet, dans les pays exportateurs de pétrole ou de gaz, elle constitue un apport substantiel au financement des dépenses publiques, tandis que, dans les pays importateurs, elle génère un surcout considérable pour l’appareil productif et pour la consommation des ménages. De fait, au Venezuela, au Brésil ou ailleurs (comme en Bolivie, en Équateur, en Argentine, etc.), le partage de la rente, la sécurité énergétique ou encore les impacts écologiques négatifs des activités extractives ont constitué des enjeux majeurs des conflits sociaux dans les années 1990, qui se sont ajoutés aux revendications pour une plus grande justice sociale et contre la corruption. C’est pourquoi le pétrole et, dans une moindre mesure, le gaz jouent un rôle clé dans l’émergence du nationalisme qui oriente actuellement les politiques publiques dans ces pays, à l’instar des politiques qui ont accompagné le double choc pétrolier des années 1970. Ce phénomène se manifeste à la fois par l’opposition à toute forme d’ingérence dans la gouvernance du pays, en particulier provenant des États-Unis et des organismes financiers multilatéraux, et par des politiques publiques visant à renforcer le rôle de l’État, notamment par la nationalisation des activités stratégiques (en particulier dans le secteur minier et énergétique, ou encore les télécommunications) et la centralisation des flux financiers issus des impôts, des rentes extractives et des investissements directs étrangers.

L’exploitation de ces ressources et la rente qu’elles génèrent sont aussi des facteurs déterminants dans les deux initiatives d’intégration régionale prises par le Venezuela en 2004, l’Alba (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique) et l’Unasur (Union des nations sud-américaines). La première fut lancée en 2004 par Hugo Chávez et Fidel Castro, sous le sceau du socialisme du XXIe siècle, pour contrecarrer les négociations de traités de libre-échange menées par les États-Unis avec la plupart des pays de la région. En 2013, elle regroupe dix pays membres (pour l’essentiel des Caraïbes et d’Amérique centrale, auxquels s’ajoutent la Bolivie et l’Équateur) et quatre pays observateurs, dont la Syrie, l’Iran et la Libye. La seconde, qui revêt un caractère moins idéologique, s’appuie sur un traité international ratifié par onze pays de la région (y compris le Brésil, l’Argentine, la Colombie, le Chili et le Pérou) et jouit du statut d’observateur à l’assemblée générale de l’Organisation des Nations unies.

Les déterminants de la gouvernance énergétique

L’Amérique latine et les Caraïbes [1] occupent un rang intermédiaire dans la géopolitique du pétrole, entre les géants du Moyen Orient et les pays non exportateurs de pétrole, du fait de la faible importance de leurs réserves et de leur production à l’échelle mondiale. En 2012, les réserves prouvées de pétrole brut représentaient certes 21 % des réserves mondiales (face à des réserves de gaz de l’ordre de 4 %), mais elles se concentrent pour l’essentiel au Venezuela (qui détient 18 % du pétrole et 3 % du gaz mondiaux). D’autre part, la production de la région représente 13 % du volume mondial de pétrole brut (dont deux tiers provenant du Mexique, du Venezuela et du Brésil) et 7 % du volume de gaz (principalement produit au Mexique, en Argentine et au Venezuela).

Tableau 1 : Réserves de pétrole et de gaz naturel en Amérique latine (2012)
PaysRéserves de pétrole fin 2012 Réserves de gaz naturel fin 2012
Volume (109 barils) Part mondiale (%) Volume (1 012 m3) Part mondiale (%)
Mexique 11,4 0,7 0,4 0,2
Argentine 2,5 0,1 0,3 0,2
Bolivie NC NC 0,3 0,2
Brésil 15,3 0,9 0,5 0,2
Colombie 2,2 0,1 0,2 0,1
Equateur 8,2 0,5 NC NC
Pérou 1,2 0,1 0,4 0,2
Trinité et Tobago 0,8 0,0 0,4 0,2
Venezuela 297,6 17,8 5,6 3,0
monde 1668,9 100 187,3 100

Le rôle secondaire joué par les pays andins sur les marchés d’hydrocarbures et dans la géopolitique du pétrole, se double d’une situation peu attractive pour les investissements directs étrangers (IDE). Les pays andins ne captent que 12 % des stocks d’IDE en Amérique latine et dans les Caraïbes, lesquels ne représentent que 7,5 % du total mondial. En outre, les flux d’IDE ont tendance à diminuer en Équateur, au Venezuela et en Bolivie, alors qu’ils ont augmenté au cours de la dernière décennie en Colombie et au Pérou. On peut donc y voir une conséquence du climat politique dans ces trois pays : ces flux en ayant été détournés par l’instabilité politique de la fin des années 1990, dans un premier temps, puis par les nationalisations intervenues dans les années 2000 [2].

Compte tenu de ces facteurs, les pays exportateurs de pétrole et de gaz ont profité du retour à la hausse des prix du pétrole depuis une quinzaine d’années. Descendu à son niveau le plus bas en 1998, à 17,91 dollars américains/baril, le Brent (l’un des principaux cours de référence sur les marchés mondiaux) se négociait à 111,67 dollars américains/baril en 2012. Hormis trois années de baisse conjoncturelle (en 2001, 2009 et 2010), la tendance de ce cours à la hausse est continue depuis 1999.

En outre, la région bénéficie, dans son ensemble, d’une situation géologique privilégiée, qui lui permet d’afficher un bilan énergétique (ou structure de la production d’énergie primaire et de la consommation d’énergie finale) positif. Au cours des deux dernières décennies, la production d’énergie primaire y a d’ailleurs augmenté plus vite que la consommation d’énergie finale. Certains pays font toutefois preuve d’une dépendance croissante envers les hydrocarbures, à l’inverse de la tendance mondiale et de l’Amérique latine et des Caraïbes dans leur ensemble — orientée vers la substitution du pétrole et du charbon par d’autres sources d’énergie, renouvelables ou non. Ce phénomène est particulièrement préoccupant au Venezuela, en Équateur et en Bolivie, où les hydrocarbures (pétrole, charbon et gaz) représentent aujourd’hui 90 % de la consommation d’énergie.

Graphique 1 : Évolution du prix du pétrole (1970-2012)

Source : British Petroleum (2013).

D’un point de vue économique, cette dépendance communément appelée «  malédiction des ressources naturelles  », se mesure avant tout par l’importance des hydrocarbures dans les revenus des exportations et le PIB (produit intérieur brut). Là encore, trois pays sont particulièrement concernés : le Venezuela, l’Équateur et la Bolivie, où ces ressources représentent respectivement 90 %, 56 % et 51 % du total en valeur. Elles sont relativement moins importantes en Colombie (moins de 25 %) et au Pérou (moins de 10 %). D’autre part, les revenus du pétrole et du gaz génèrent 10 à 12 % du PIB au Venezuela et en Équateur, 7 % du PIB en Bolivie, 3 % en Colombie et 0,5 % au Pérou.

Enfin, la dépendance envers les hydrocarbures va de pair avec le niveau d’endettement externe. Ainsi, les plus dépendants, de ce point de vue, sont aussi les pays où le niveau relatif d’endettement est le plus élevé. Là encore, le Venezuela arrive en tête des pays andins, avec une dette externe de 140 % du PIB, loin devant la Bolivie et l’Équateur, où elle représente environ 50 % du PIB, le Pérou (36 %) et la Colombie (18 %). La part du secteur public dans le PIB est un indicateur moins fiable, puisque celle-ci se situe autour de 10 % au Venezuela et en Bolivie, et autour de 6 % dans les autres pays andins.

Les modalités du nationalisme pétrolier

Depuis les années 1990, la gouvernance énergétique des pays andins a suivi deux voies : celle de la régulation par le marché, à travers une politique d’ouverture aux capitaux privés, qui se poursuit jusqu’à nos jours dans certains pays (notamment en Colombie et au Pérou) ; et celle de la régulation par l’État, avec le renouveau du nationalisme pétrolier au cours des années 2000, dans d’autres (principalement au Venezuela, en Équateur, en Bolivie et en Argentine). La réduction drastique de l’excédent commercial des producteurs de pétrole produite par le «  contrechoc pétrolier  » des années 1980 a provoqué une «  crise de la dette  » lorsqu’un groupe de pays latino-américains entrainé par le Mexique a déclaré un moratoire sur son remboursement au secteur privé et aux organismes multilatéraux. Il s’en est suivi une renégociation des termes de la dette, accompagnée de mesures d’ajustement structurel incluant une réduction draconienne des dépenses publiques et la privatisation totale ou partielle des activités d’hydrocarbures en amont (exploration et exploitation) et en aval (transport, raffinage et commercialisation). Simultanément, ces pays s’efforçaient d’attirer de nouveaux investissements à travers une politique d’ouverture aux IDE, consistant pour l’essentiel à réduire les impôts et à flexibiliser les conditions de rapatriement des capitaux des entreprises multinationales.

À la fin des années 1990, seul le Mexique avait pu conserver le contrôle de son secteur pétrolier après la crise de la dette : tous les autres pays, y compris le Venezuela et le Brésil (alors importateurs nets d’hydrocarbures), ont dû procéder à la libéralisation de ce secteur, à travers des contrats d’association entre entreprises publiques et multinationales. Ainsi, il n’existait plus d’entreprise publique pétrolière en Argentine, ni au Guatemala ; en Bolivie, au Pérou et à Trinité et Tobago, il existait une entreprise nationale, mais le marché était ouvert. Au Brésil, en Colombie, en Équateur, au Venezuela ou encore au Chili, les entreprises nationales étaient soumises à la concurrence des multinationales, et le régime contractuel dominant était celui des alliances public-privé.

Dans certains cas (comme au Pérou et en Colombie), cette politique de libéralisation répond jusqu’à ce jour aux besoins en investissements et à la nécessité de garantir l’approvisionnement national en énergie, face au risque de dépendance externe. Dans d’autres cas (comme au Venezuela, en Équateur, en Bolivie et en Argentine), les réformes lancées dans les années 1990 ont été interrompues dans la décennie suivante, laissant place à un nouveau mode de gouvernance énergétique, d’orientation nationaliste très inspirée du capitalisme d’État mis en œuvre en Chine.

Le Venezuela est le premier pays d’Amérique latine à entreprendre la renationalisation du secteur pétrolier, après dix ans de politiques néolibérales. Ce changement d’orientation s’est effectué à travers la nouvelle loi organique sur les hydrocarbures, entrée en vigueur en janvier 2002. À partir de 2006, le gouvernement a abrogé tous les contrats associant des entreprises multinationales à PDVSA (Petróleos de Venezuela Sociedad Anónima) et créé autant de sociétés mixtes où la participation de l’État était au minimum de 50 % plus une voix. Simultanément, les redevances perçues par l’État augmentaient à 30 % pour les champs traditionnels et à 20 % pour les gisements de brut lourd et extra-lourd de la ceinture de l’Orénoque (où se concentre l’essentiel des réserves prouvées de pétrole conventionnel).

Cette politique, orientée jusqu’en 2012 par les plans Siembra Petrolera (sème le pétrole) puis Plena Soberanía Petrolera (souveraineté pétrolière complète), n’a pas permis d’atteindre l’objectif de production de 5,8 millions de barils par jour, pour des raisons tenant à la fois à la gouvernance corporative et à l’état des infrastructures pétrolières. En fait, cette politique a surtout donné un nouveau rôle à PDVSA, en faisant de cette entreprise un instrument des politiques sociales. Sur le plan international, le Venezuela de Chávez est devenu un protagoniste dans le regain d’influence de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et dans la reconfiguration du modèle d’intégration régionale à travers des alliances stratégiques entre entreprises publiques et programmes d’investissements en infrastructures de pétrole et de gaz.

Cette politique a suscité des tensions et des conflits. Ainsi, en avril 2002, le président Chávez fut victime d’une tentative de renversement orchestrée par l’opposition, lors des manifestations organisées par la Fédération des chambres de commerce (Fedecámaras) qui se conclurent par des affrontements armés. En décembre de la même année, débuta une grève générale qui devait se terminer, trois mois plus tard, par le licenciement de milliers de fonctionnaires de PDVSA. Sur le plan diplomatique, la négociation d’un traité de libre-échange entre le Pérou et les États-Unis, critiquée avec virulence par Hugo Chávez, conduisit à une crise diplomatique en 2006 et au retrait du Venezuela de la Communauté andine des nations, un organisme régional créé en 1969 qui compte aujourd’hui cinq pays membres (la Colombie, l’Équateur, le Pérou, la Bolivie et le Chili).

En Équateur, une première réforme nationaliste a eu lieu en 2006, obligeant les entreprises multinationales à verser à l’État au moins 50 % de leurs bénéfices «  extraordinaires  », provenant de la différence entre le prix de vente réel à cette époque et le prix en vigueur à la date de souscription du contrat (avant le retournement de tendance de 1998). La majorité des contrats en vigueur à cette époque avaient été signés dans les années 1990, or la hausse de prix observée depuis plusieurs années laissait aux entreprises des marges bénéficiaires substantielles, tandis que celles perçues par l’État demeuraient marginales. Une fois arrivé au pouvoir, en 2007, Rafael Correa a radicalisé ces réformes et entrepris la renégociation de la plupart des contrats avec le secteur privé. En 2010, une nouvelle loi organique sur les hydrocarbures a consacré la reprise de contrôle du secteur pétrolier par l’État, en assignant aux deux entreprises nationales, Petroecuador et Petroamazonas, un rôle hégémonique dans toutes les activités, de l’amont (prospection et exploitation) et de l’aval (transport, raffinage et commercialisation de produits dérivés). Entretemps, la déclaration de caducité du contrat associant l’entreprise nord-américaine Occidental Petroleum et l’État équatorien (en 2006) avait inauguré une série de différends portés devant le Cirdi (le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements), dont certains se poursuivent à ce jour. Cet organisme de la Banque mondiale, chargé de constituer des tribunaux à la demande d’entreprises ou de pays, est critiqué pour rendre plutôt des arbitrages en faveur des premières contre les seconds, ce qui a notamment conduit la Bolivie, l’Équateur et le Venezuela à dénoncer la convention dont il est issu.

Cette politique est sujette à des contradictions nées en partie de la pression des acteurs sociaux, en particulier écologistes et indigénistes. D’un côté, elle s’inscrit dans la continuité de la campagne de «  réactivation pétrolière  », lancée au début des années 2000. Elle a été marquée par le retour de l’Équateur au sein de l’Opep en 2007 et par la perspective de nouvelles séries d’appels d’offres pour la région amazonienne, notamment pour exploiter les gisements pétroliers ITT (acronyme des champs Ishpingo, Tiputini et Tambococha), situés dans une région sensible au plan écologique et social. De l’autre côté, elle a marqué le pas avec l’annonce d’un moratoire sur les activités pétrolières dans cette région (en 2007), en particulier dans les espaces protégés, en échange d’une contribution financière de la communauté internationale. En aout 2013, le président Correa a cependant annoncé la fin de ce moratoire, en attendant de confier l’exploitation du plus gros gisement pétrolier de ce pays, à l’entreprise nationale Petroamazonas.

En Bolivie, les premiers changements dans le sens du nationalisme pétrolier sont intervenus avec la loi de mai 2005, à la suite des résultats du référendum du 18 juillet 2004 sur la nationalisation du secteur. Cette loi déclarait la caducité de tous les contrats en vigueur jusqu’alors et accordait un délai de six mois aux entreprises privées pour les renégocier avec l’État. D’autre part, elle relevait le niveau des redevances à 50 % de la valeur de la production, auxquelles s’ajoutait un impôt direct sur les hydrocarbures de 32 % du volume produit. L’opposition croissante au gouvernement de Carlos Mesa a conduit ce dernier à démissionner le 5 mai 2005 et n’a pas permis que les conditions de renégociations soient réunies dans le délai prévu par la loi. C’est donc le président Morales qui a procédé par décret à la nationalisation des hydrocarbures, en mai 2006. Ce faisant, il déclarait «  illégaux et inconstitutionnels  » tous les contrats en vigueur, avant d’ordonner la récupération des champs de gaz naturel et de pétrole en exploitation, ainsi que la remise de l’ensemble de la production d’hydrocarbures à YPFB (Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos). D’autre part, un impôt de 32 % sur la valeur de la production a été créé au profit de l’entreprise nationale.

Cette politique s’inscrit dans un scénario conflictuel, tant au plan interne qu’au plan externe, qui rappelle à plusieurs égards le contexte des nationalisations de 1937 (lorsque l’entreprise nord-américaine Standard Oil of New Jersey fut expulsée du pays pour exploitation illégale du gisement du Chaco) et 1969 (lorsque l’État prit le contrôle des actifs d’une autre multinationale américaine, Gulf Oil). Certes, elle a contribué à réduire la tension sociale, exacerbée par la perspective de l’exportation de gaz naturel vers le Chili, avec Pacific LNG, qui avait poussé le président Sánchez de Lozada à la démission, le 17 octobre 2003, et n’avait pu être apaisée par son successeur Carlos Mesa. Il n’en demeure pas moins que la nationalisation du 1er mai 2006 et la négociation avec le gouvernement argentin qui s’en est suivie n’ont pas résolu le problème de l’isolement commercial du pays, faute d’accès direct à la côte Pacifique. En outre, la politique nationaliste d’Evo Morales rencontre une forte résistance dans les départements de la région orientale (connue comme la Media Luna), où se concentre notamment l’essentiel de la production de gaz et alimente les velléités autonomistes des élites de Santa Cruz, privées de ce fait d’une rente substantielle.

Enfin, le renouveau du nationalisme pétrolier au Venezuela, en Bolivie et en Équateur a conduit à une redéfinition des principes de l’intégration énergétique régionale, en rupture avec le modèle d’intégration hémisphérique promu en particulier par les États-Unis dans les années 1980-1990. Financée en partie par les bénéfices extraordinaires générés par la hausse régulière des prix pétroliers depuis 1999, la diplomatie vénézuélienne s’est d’abord traduite par une politique d’accords d’approvisionnement subventionnés à des pays importateurs (notamment d’Amérique centrale et des Caraïbes), des propositions d’alliances stratégiques entre PDVSA et d’autres entreprises publiques latino-américaines et caraïbes (comme YPFB en Bolivie, Petroecuador en Équateur, Enarsa (Energía Agentina Sociedad Anónima) en Argentine ou Ancap (Administración Nacional de Combustibles, Alcohol y Portland) en Uruguay) et des projets de construction d’infrastructures (raffineries et gazoducs). Dans un deuxième temps, cette politique s’est transformée en un véritable projet d’intégration, plus politique qu’économique. Cela a mené au lancement de trois projets sous-régionaux (Petrocaribe, Petroandina et Petrosur), en 2005, pour promouvoir le rôle des États et des entreprises publiques dans le processus d’intégration.

L’une des initiatives les plus abouties, en matière de coopération multilatérale, est l’accord de San José, qui prévoit l’échange d’une partie de la facture pétrolière des pays importateurs d’Amérique centrale et des Caraïbes, en dette externe contractée envers le Venezuela et le Mexique. C’est sur la base de cet accord que le Venezuela a créé Petrocaribe, une organisation qui compte actuellement dix-neuf membres et dont l’objet consiste à garantir l’approvisionnement direct en produits pétroliers aux pays importateurs des Caraïbes, tout en leur offrant des facilités de crédit grâce à un système de financement différé à taux variables.

Conclusion

Les réformes menées à bien dans l’aire andine obéissent donc à des modalités spécifiques d’un pays à l’autre, qui déterminent leur nature et leur portée. En outre, nous avons vu que les modalités du nationalisme pétrolier varient d’un pays à l’autre et, par conséquent, ne devraient pas se confondre en une seule vague de nationalisations comme dans les années 1970. Les réformes actuelles diffèrent des nationalisations antérieures, parce qu’elles interviennent dans un contexte économique et géopolitique distinct et que leur viabilité dépend de variables difficilement contrôlables dans le contexte actuel, en particulier le prix du pétrole et la diplomatie vénézuélienne. Le point commun entre le Venezuela, l’Équateur et la Bolivie se situe dans la volonté de leurs gouvernements respectifs de reprendre le contrôle de l’industrie, pour capter une rente plus équitable, face aux entreprises multinationales, et répondre ainsi aux demandes sociales sans compromettre le niveau d’endettement de l’État.

Qu’est-ce qui garantit la viabilité des changements dans les systèmes de gouvernance énergétique de ces pays aujourd’hui ? Le problème est moins de discuter le droit des États à revendiquer la propriété de ressources aussi stratégiques que le pétrole et le gaz naturel, que d’évaluer leur capacité de transformer ces richesses en capacité de développement productif. La légitimité des demandes des populations pour une meilleure répartition des bénéfices générés par les hydrocarbures n’est donc pas en cause, surtout d’un point de vue moral, si l’on considère la hausse régulière de ces derniers depuis une quinzaine d’années et la situation privilégiée des entreprises multinationales dans la région, après deux décennies de crise économique et financière.

Il serait toutefois erroné de confondre la hausse des bénéfices avec leur meilleure répartition. Les réformes entreprises dans ces pays dépendent certes de facteurs endogènes, tels que la structure du système de gouvernance énergétique ou la capacité productive des entreprises publiques pétrolières, mais surtout de facteurs exogènes, tels que la hausse des prix sur les marchés mondiaux depuis 1999, le flux des IDE, ou encore les relations diplomatiques entre pays exportateurs et importateurs de la région. Ces éléments laissent penser qu’une politique nationaliste à outrance serait suicidaire, au moment où l’accroissement de la demande mondiale et des prix offrent des opportunités de marché sans précédent pour les pays exportateurs de pétrole et de gaz naturel. Dès lors, il n’est pas étonnant que les gouvernements du Venezuela, de Bolivie et d’Équateur aient entrepris des négociations avec les entreprises multinationales, voire avec leurs homologues au Brésil, en Argentine ou en Colombie, orientées à modérer la rhétorique anticapitaliste et antiimpérialiste qui les avait portés au pouvoir.

Enfin, l’intégration bolivarienne promue par le Venezuela à travers l’énergie n’a certes pas dépassé le stade d’accords bilatéraux en ce qui concerne les pays du Cône sud et de la région andine, contrairement aux pays des Caraïbes et d’Amérique centrale. Il n’en demeure pas moins que, pour le meilleur ou pour le pire, la diplomatie vénézuélienne continuera d’exercer une forte influence sur les politiques pétrolières des pays latino-américains, y compris pour les producteurs moyens comme le Pérou et l’Équateur. À cet égard, l’élection de Nicolás Maduro à la présidence du Venezuela ne préfigure pas à priori une rupture idéologique avec la politique de son prédécesseur, bien qu’il dispose d’une majorité nettement plus courte et, partant, d’une moindre légitimité nationale. Si se confirme l’orientation nationaliste du gouvernement au pouvoir, le plus probable est que les accords bilatéraux — et à fortiori les accords d’intégration régionale — soient de plus en plus conditionnels. Les politiques pétrolières se sépareraient alors sous l’influence des acteurs externes et par le jeu d’une idéologisation des politiques publiques.

[1Y compris le Mexique, qui est généralement inclus dans les pays d’Amérique du Nord par les rapports de référence en la matière. Dans cet article, les pays andins sont le Venezuela, la Colombie, l’Équateur, le Pérou et la Bolivie. Dans d’autres cas s’y ajoute le Chili, qui fait partie du Cône sud avec l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay.

[2Sauf précision contraire, les chiffres publiés dans cet article proviennent d’une étude portant sur la période 1998-2008. Voir G. Fontaine, «  Pétropolitique : une théorie de la gouvernance énergétique  », mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Institut d’études politiques de Paris (2010).

Bibliographie

  • British Petroleum (2013), Statistical Review of World Energy 2013, www.bp.com.
  • Fontaine G. (2010), Pétropolitique : Une théorie de la gouvernance énergétique, Éditions universitaires européennes, version en espagnol consultable en ligne sur le site : www.flacsoandes.org.
  • Fontaine G. (2011), Pétrole et gaz en Amazonie : conflits en territoires autochtones, L´Harmattan.