Gestion du risque versus politique de l’incertitude

Franscico Padilla

À rebours d’une vision classique de la science et du politique, dans nos sociétés complexes, les risques ne peuvent se prédire comme la météo en calculant la probabilité de leur survenue. Les interactions multiples entre les acteurs engendrent l’incertitude. Les mécanismes classiques de gestion du risque se révèlent inadéquats et il faut une prise en charge politique qui puisse faire preuve d’un pouvoir d’indécision, moratoire devant permettre l’expérimentation de solutions innovantes et des possibilités d’autonomie collective et individuelle.

L’une des modalités par excellence qui caractérise les rapports contemporains entre les institutions politiques et les disciplines technoscientifiques — et scientifiques au sens large — est celle de la gestion du risque. Nous allons ici nous attacher à mettre en exergue la spécificité et l’irréductibilité de la prise en charge politique de l’incertitude par rapport à la gestion du risque. Il s’agira ensuite de mettre en évidence que cette politisation du risque débouche sur une problématisation du rapport moyens-fins lorsque l’on aborde les enjeux relatifs à l’action collective.

Le concept de risque renvoie à la maîtrise d’un aléa et donc à sa calculabilité. « En situation de risque, les états du monde possibles sont connus, on peut leur affecter des probabilités d’occurrence, et l’on peut alors décider ou non, justement, de prendre le risque [1]. »

L’ensemble du champ social et des institutions publiques et privées est traversé par une vaste panoplie de pratiques qui visent à rendre les aléas calculables en leur assignant une probabilité de survenance. Sur la base de cette calculabilité sont construits les dispositifs de régulation tels que les dispositifs de la sécurité sociale et, plus largement, toutes les formes d’assurance collective, les politiques environnementales, mais également les politiques mises en œuvre dans le domaine médical et pénitentiaire parmi bien d’autres.

Alors même que la gestion du risque se trouve au cœur des dispositifs de régulation sociale et économique, nos sociétés font face à des situations d’incertitude caractérisées par le fait que ni les états du monde possibles ni leurs probabilités d’occurrence ne sont connus. En effet, les formes d’incertitude dont nous faisons de plus en plus l’expérience trouvent moins leur origine dans des événements extrinsèques à l’action humaine que dans des situations générées par l’action collective passée et présente. C’est-à-dire, par les réseaux d’interdépendances qui habitent au cœur de nos systèmes sociotechniques et dont les effets aussi inattendus que surprenants ont été illustrés jusqu’à la caricature par l’expression « effet papillon » élaborée par les vulgarisateurs de la théorie du chaos.

Deux crises contemporaines nous permettent d’illustrer ce caractère de plus en plus intrinsèque de l’incertitude dans nos sociétés contemporaines : la crise de la vache folle et la crise financière globale.

risque vs incertitude

Comme le met en évidence Pierre-Benoît Joly, « Il n’est pas si sûr que l’on prend au sérieux la métaphore des “titres toxiques“ qui s’impose au cœur de la crise actuelle. Les innovations financières — dont on s’est longtemps félicité ! — ont produit un réseau dense d’interdépendances. Comme pour les prions à l’époque [de la vache folle] il est donc très difficile d’identifier quelle sera l’étendue des dégâts provoqués par les créances douteuses. La complexité des produits financiers, à laquelle s’ajoutent des fortes asymétries d’information, rend illusoire la nécessaire traçabilité des flux ; l’efficacité des mesures de réduction des risques s’en trouve limitée [2] ».

L’efficacité de ces mesures de réduction du risque est d’autant plus limitée que les probabilités de survenance des événements associées au calcul des risques en matière économique ne sont pas connues d’avance comme peut l’être la probabilité de gagner au loto. Elles sont dépendantes des interactions entre les agents économiques, y compris des prédictions et évaluations de ces agents. Tout se passe donc comme si le « météorologue » avait une influence sur la « météo » par ses comportements et ses prévisions et ce, d’autant plus en période d’instabilité. C’est précisément ce que souligne l’économiste Frédéric Lordon dans un article remarqué consacré à la crise financière : « [la] carence de la finance mathématique à mesurer les risques en temps de grande instabilité n’est ni accidentelle ni remédiable […] cette impossibilité tient au fait que les densités de probabilité qui entrent comme hypothèses dans les modèles dits de Value-at-Risk sont immanentes aux interactions des agents… et sont par conséquent radicalement indéterminées ex ante [3]. »

Cette indétermination radicale ex ante renvoie dès lors à un rapport au possible qui est irréductible aux modalités de gestion du risque au sens large. Ce rapport au possible exige une politisation de l’incertitude, c’est-à-dire une prise en charge politique de l’incertitude en tant que composante intrinsèque des sociétés contemporaines.

Prise d’indécision

Comme le met en évidence l’ouvrage collectif Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique [4], la politisation de l’incertitude entraîne des bouleversements de la conception virile et héroïque de la politique comme lieu des « décisions qui tranchent ». Les auteurs opposent à cette vision un pouvoir d’indécision qui permet pendant un délai provisoire d’envisager plusieurs solutions possibles et d’engager les acteurs sociaux concernés à procéder à des déverrouillages des dispositifs dans lesquels ils se trouvent pris, et donc à s’auto-transformer. « Cette indécision n’a rien d’une fuite, elle correspond au contraire à une attitude responsable face à l’incertitude qui consiste à ne pas prendre trop rapidement des décisions définitives et irréversibles que l’on pourrait regretter par la suite. » Ces « prises d’indécision » sont donc à comprendre comme des indécisions actives, où il s’agit « d’agir dans l’incertitude, de trouver des principes d’action qui permettent de faire face à des situations sans espérer le secours de connaissances scientifiques indiscutables [5] ».

C’est ce qui s’est produit notamment en France avec les débats qui ont mené à l’adoption de la loi de 1991 sur les déchets nucléaires. Alors que la piste privilégiée par la puissante industrie du nucléaire était l’enfouissement sous terre, la publicité du débat autour de l’adoption de cette loi et le fait que le travail parlementaire s’est ouvert à des voix dissidentes ont abouti à une loi qui, au lieu de trancher sur une solution univoque, oblige plutôt les acteurs du nucléaire à accepter une phase d’expérimentation de quinze ans pendant laquelle des voies de recherche concurrentes sont explorées, ce qui entraîne un effet de déverrouillage par rapport à la solution technique qui, pour l’industrie, semblait s’imposait de soi.

C’est également ce principe d’indécision qui se trouve au cœur des moratoires que l’on tente d’imposer à la dissémination des nouvelles technologies comme les OGM ou les nanotechnologies.

Le pouvoir d’indécision en tant que corollaire de la politisation de l’incertitude débouche également sur une problématisation du rapport moyens-fins lorsque l’on aborde les enjeux relatifs à l’action collective. En effet, le pouvoir d’indécision renvoie à une dimension de l’action collective qui est irréductible à la poiesis, à savoir, à l’action en tant que moyen pour une fin extérieure à cette action, ainsi qu’à la praxis, c’est-à-dire, à l’action en tant que fin pour elle-même.

Pour reprendre une expression élaborée par le philosophe italien Giorgio Agamben à la suite de la conception développée par Walter Benjamin dans son texte « Critique de la violence », sur la grève générale prolétarienne [6], le pouvoir d’indécision renvoie, du moins partiellement, à des moyens sans fins. La suspension instaurée par les prises d’indécision a moins pour effet d’aboutir d’emblée à un encadrement modifié de l’action, en substituant à des anciennes règles, de nouvelles règles intégrant les intérêts de nouveaux acteurs, qu’à déverrouiller le champ social par l’ouverture de possibilités d’autotransformation des acteurs individuels et collectifs.

implications pour l’action collective

Le pouvoir d’indécision comme réponse à l’incertitude ne va pas sans évoquer le principe de précaution. Or les prises d’indécision active ne concernent pas seulement des problématiques où l’on doit affronter à titre prospectif des dangers graves et irréversibles, mais potentiellement tout domaine où l’on fait face à de l’incertitude reconnue, y compris rétrospectivement. Dans ses derniers travaux, Yannick Barthe s’intéresse notamment aux mobilisations des vétérans des essais nucléaires menés dans le Sahara et en Polynésie. « Il s’agit souvent d’appelés du contingent qui souffrent aujourd’hui de pathologies qu’ils estiment liées à leur participation aux essais nucléaires. Or ce lien de cause à effet est incertain et difficile à prouver scientifiquement. On se trouve donc dans une situation d’incertitude créée non pas par une menace future, mais par un danger qui appartient au passé. »

Les prises d’indécision participent dès lors à la construction de nouveaux objets du droit qui ne va pas sans évoquer d’autres dispositifs juridiques par lesquels le droit contemporain investit le virtuel. Parmi ces dispositifs juridiques, il y a lieu notamment de citer les normes qui s’imposent en matière de lutte contre le terrorisme et, de manière plus générale, l’utilisation systématique de l’outil managérial de la gestion du risque par le droit contemporain. De fait, ces dispositifs juridiques visent — et sanctionnent — de plus en plus les intentions des acteurs, bouleversant de la sorte le partage juridique traditionnel entre actes et intentions.

Cependant, à l’encontre d’un bon nombre de ces dispositifs essentiellement constitués dans un objectif de contrôle social, le rapport — y compris juridique — au virtuel découlant potentiellement des prises d’indécision peut et doit être d’emblée posé dans une perspective de rupture avec les hiérarchies politiques et épistémiques institués et, par là, dans une perspective d’acquis de nouvelles possibilités d’autonomie individuelle et collective. Les prises d’indécision constituent dans cette perspective des injonctions à développer des formes de vie autonome en tant que modalités irréductibles par rapport à la sphère privée et marchande d’une part, et par rapport à la sphère publico-étatique de l’autre.

La politisation de l’incertitude entraîne également une problématisation des rapports entre savoir et pouvoir. Elle suscite notamment une remise en question des modalités d’interaction entre l’expertise scientifique et la politique institutionnelle. Il est en effet moins aisé de se réfugier derrière les avis autorisés des experts pour appuyer la décision politique lorsque l’on doit faire face à des situations d’incertitude aiguë. De ce fait, les oppositions traditionnelles entre spécialistes et profanes se trouvent déstabilisées. Se pose dans ce cadre la question des capacités d’écoute « des voix de Cassandre » qui alertent l’opinion publique sur des dangers qui guettent sans qu’elles ne trouvent d’écho avant qu’il ne soit souvent trop tard.

Se pose également la question des modalités des débats publics hybrides autour des problématiques que l’on a trop tendance à laisser au monopole des experts. Les capacités qu’auront nos sociétés à construire des dispositifs d’interaction ambitieux entre « experts » et « profanes » autour de la prolifération des questions sociotechniques sur la base d’un rapport de non-subordination sont et seront à cet égard révélatrices de la prise en charge de l’incertitude en tant que rapport au possible irréductible à la gestion du risque.

[1« Le politique et l’incertain », entretien avec Yannick Barthe, Vacarme, n° 41. Du même auteur, Le pouvoir d’indécision. La mise en politique des déchets nucléaires, éd. Economica, coll. « Études politiques », 2006.

[2« Des parallèles avec la crise de la vache folle », publié dans le dossier « Crise je t’écris », Libération du mercredi 8 octobre 2008.

[3Frédéric Lordon, « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », Manières de Voir n° 102 dans le dossier « Le krach du libéralisme ».

[4M. Callon, P. Lascoumes et Y. Barthe, Agir dans un monde incertain, essai sur la démocratie technique, Seuil, 2001.

[5Y. Barthe, « Le politique et l’incertain », op. cit.

[6Pour Walter Benjamin, la grève générale prolétarienne ne cherche pas à imposer des fins extérieures au travail et à l’action de grève. Elle cherche moins à provoquer un changement radical qu’à l’accomplir.