Gaz de schiste. Les feuilles d’un arbre mort

Cheyenne Krishan

Pour saisir ce que la révolution du gaz de schiste a engendré aux États-Unis, il faut aller à Sabine Pass en Louisiane. Sur un ruban de côte, cinq gigantesques citernes émergent des marécages qui se jettent dans le golfe du Mexique. L’emplacement est en passe de devenir le premier port de chargement de gaz liquide américain.

Les citernes, qui peuvent contenir 5,2millions de mètres cubes de gaz naturel, ont été construites en 2008 par Cheniere Energy, une entreprise spécialisée dans le stockage du gaz liquide. À l’époque, les États-Unis manquaient de ressources énergétiques. Les cuves devaient servir à conserver du gaz importé. Elles sont en train d’être rénovées, mais cette fois pour entreposer du gaz liquéfié destiné à l’exportation.

Cheniere Energy a conclu des contrats pour fournir du gaz de schiste, à partir de 2016, à plusieurs sociétés de distribution étrangères : Korea Gas en Corée, GAIL en Inde, et Centrica en Grande-Bretagne. L’accord finalisé avec Centrica, qui sera effectif à partir de 2018, est le premier réalisé pour acheminer du gaz de schiste américain vers l’Europe.

Depuis 2007, année où l’exploitation du gaz de schiste a pris son envol aux États-Unis, le prix du gaz s’est effondré. En 2007, le prix par millions de BTU (British Thermal Unit) était de 14dollars, il est passé à 2,80dollars de moyenne en 2012. L’offre américaine est à présent plus importante que la demande, et le prix à l’unité du gaz américain une fraction de celui payé par les Asiatiques et les Européens.

En plus « de faire des États-Unis l’Arabie saoudite du gaz », comme le déclarait Barack Obama dans son discours sur l’état de l’Union en janvier2012, l’exploitation du gaz de schiste et le bas prix de l’énergie ont entrainé dans leur sillage la renaissance d’industries américaines énergivores comme la manufacture et la production chimique. Les progrès techniques permettent d’utiliser le gaz comme matière première. Solvants, plastiques, peintures et autres lubrifiants sont de plus en plus fabriqués à partir du gaz et non du pétrole. Le bas prix du plastique fait revenir aux États-Unis de nombreuses usines parties en Chine. L’Europe aussi risque de se voir dérober une portion de son industrie. Gordon Moffat, le directeur d’Eurofer, le lobby des sidérurgistes à Bruxelles, déclarait au mois de février : « Nous constatons des transferts de production de l’Europe vers les États-Unis, c’est déjà évident dans le secteur pétrochimique et cela se produit également dans le secteur de l’acier. »

Du gaz de schiste pour l’Europe ?

À l’heure où le débat sur la transition énergétique bat son plein et où plusieurs membres de l’Union européenne cherchent des alternatives au nucléaire, l’Europe retenue dans la crise de la dette lorgne l’expérience du gaz de schiste américaine. Les voix en faveur de l’exploitation du gaz non conventionnel se font plus insistantes.

L’exploitation du gaz de schiste en Europe pourrait engendrer des retombées économiques importantes et renforcer la sécurité de l’approvisionnement énergétique. À l’heure actuelle, 40% du gaz européen provient de Russie.

Le malheur du gaz de schiste est sa méthode d’extraction, la « fracturation hydraulique », un procédé qui consiste à libérer le gaz en brisant la roche avec un mélange d’eau, de sédiments et de produits chimiques injectés à haute pression. Une technique jugée polluante. Le gaz de schiste génère deux fois moins de CO2 que le charbon lors de la combustion dans une centrale électrique, mais selon une étude récente de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), il faut ajouter au bilan carbone du schiste les fuites de méthane provenant des puits. Résultat : les gaz à effet de serre émis par les deux hydrocarbures sont plus ou moins équivalents. Un état de fait incompatible avec les objectifs de la « feuille de route 2050 », adoptée par la Commission européenne au mois de mars 2011 qui a pour ambition « de réduire les gaz à effet de serre de 80% d’ici à 2050 (par rapport au niveau de 1990) ».

Chaque État membre de l’Union est libre de choisir son mix énergétique. Les pays européens sont divisés sur la question, mais l’idée du gaz de schiste poussée par les lobbys industriels fait son chemin. Plusieurs États tels la Pologne, la Grande-Bretagne et l’Ukraine s’emploient à explorer leurs réserves alors que d’autres comme la Bulgarie ont interdit la fracturation hydraulique. L’Allemagne se tâte et la France, après avoir été contre l’exploitation du gaz de schiste, commence à montrer des signes d’assouplissement.

La décision de se lancer ou non dans l’exploitation du gaz de schiste doit se faire avec précaution. Outre les dangers importants liés à la pollution, l’eldorado du schiste présente encore de nombreuses zones d’ombre.

Les incertitudes

Exploiter le gaz de schiste requiert d’importants moyens technologiques et coute cher. En juin2011, le New York Times (NYT) publie plusieurs articles qui remettent en question la rentabilité du gaz non conventionnel. Il apparait que le cout de production du gaz de schiste est plus important que son prix de vente. Les articles du NYT se basent, entre autres, sur les recherches d’Arthur Berman, un géologue qui écrit pour la Petroleum Review, la principale revue pétrolière britannique. Interrogé, il explique : « Les rapports financiers que les sociétés les plus actives en matière d’exploitation de gaz et d’huile de schiste aux États-Unis doivent rendre à la Commission boursière, sur une période de cinq ans, affichent un seuil de rentabilité qui se situe entre 6 et 8 dollars par unité en fonction du gisement. Au prix actuel du gaz, peu de gisements remplissent les conditions pour être rentables. » À 2,80 dollars par million de BTU, le prix moyen du gaz sur le marché américain en 2012 est très en deçà de ce qu’il était quand les géants du secteur ont investi. Ils doivent revoir la valorisation de leurs gisements.

Christophe de Margerie, le patron de Total, confirme dans une interview accordée au Monde au mois de janvier : « Le bilan n’est pas terrible, nous avons investi sur la base de prix beaucoup plus élevés que ceux d’aujourd’hui (Total a investi au Texas et dans l’Ohio). » Pour le numéro un du géant énergétique français, cette situation est temporaire : « Je ne vois pas l’intérêt d’aller investir là où la rentabilité n’est pas au rendez-vous. Les productions redémarreront quand les prix du gaz repasseront au-dessus du prix de revient. »

Pourquoi les entreprises d’exploitation ne ferment-elles pas certains puits en attendant que le prix du gaz remonte ? Toujours selon Berman : « C’est compliqué. La valeur des actions des sociétés qui exploitent le gaz de schiste est liée à la croissance de la production et à celle des réserves exploitables. Si la croissance ralentit, la valeur des actions diminue. Il ne faut pas perdre la confiance des investisseurs. » Résultat : le système risque de s’effondrer.

Et il risque de s’écrouler avant que le prix du gaz ne remonte car la durabilité des gisements de gaz de schiste n’est pas assurée. Dans la revue Nature, David King, un ancien conseiller scientifique du gouvernement britannique qui fait des recherches à l’université d’Oxford, signale que la productivité d’un puits décline très vite. Quelque 60 à 90% des réserves d’énergie sont exploités dans les trois ou quatre premières années qui suivent le forage. « Il faut forer continuellement car les puits s’essoufflent rapidement », conclut Berman. Il faut donc continuer à forer pour rembourser les dettes engendrées par le premier forage. « On peut imaginer ce qui se passe lorsque la production s’écroule. »

Rentabiliser les éventuels gisements européens sera d’autant plus compliqué que les couts de production en Europe risquent d’être plus élevés qu’aux États-Unis. Il y a moins d’infrastructures, moins de main-d’œuvre qualifiée et les tours de forages sont moins nombreuses et donc plus chères.

Il faut aussi pouvoir déterminer les gisements qui peuvent être productifs. L’estimation exacte des dépôts commercialement exploitables en Europe reste inconnue. Selon un rapport du Parlement européen, ils s’élèvent à 14.000milliards de mètres cubes techniquement récupérables. Cela représente approximativement vingt-cinq ans de consommation énergétique européenne. Ces chiffres sont à prendre avec des pincettes car, comme le souligne Bastien Alex, chercheur sur l’énergie à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), « seuls les forages permettent d’évaluer les gisements ».

La densité démographique européenne constitue aussi un frein à l’exploitation. Connie Hedegaard, commissaire européenne chargée de l’Action pour le climat soulignait dans The Guardian : « Ne nous attendons pas à ce que ce soit comme aux États-Unis. En Europe, le territoire est beaucoup plus densément peuplé et les gisements sont généralement proches des grandes villes. » Les conséquences néfastes de la fracturation hydraulique sur l’environnement se feront ressentir beaucoup plus vite que dans les vastes étendues américaines.

Avant de décider quel futur énergétique choisir, il s’agira pour les pays européens d’être prudents. Si l’on décide de passer outre les risques environnementaux liés à la fracturation hydraulique, les bienfaits économiques du gaz de schiste sont loin d’être une évidence. Une fois la révolution énergétique lancée, il sera difficile de faire marche arrière et comme le dit la prière des Indiens séminoles qui vivent au bord du golfe du Mexique : « On ne remplace pas les feuilles d’un arbre mort. »