Galerie du dragon

Annick Dath

Plus que trois heures à tirer et il pourrait décrocher  ! Si cette galerie présentait un quelconque intérêt, c’était bien cette petite cour ombragée où il pouvait regarder son ennui le désagréger. Cette exposition à laquelle il avait rêvé pendant des années, qu’il avait préparée pendant des mois, vers laquelle toute sa vie ou presque était tendue depuis deux semaines et six jours, cette exposition lui était devenue un calvaire.

En trois semaines, si on excepte le vernissage, il avait accueilli trente-sept désœuvrés dont deux à l’intérêt bruyant mais factice, treize désespérés qui cherchaient à parler, d’eux bien sûr, quelques avinés qu’il s’était refusé à compter et une dizaine d’étudiants en arts graphiques que trainait leur professeur. Faut-il préciser qu’il n’avait rien vendu à part un petit paysage bâclé et bradé acquis par sa mère  ? Il n’était ni sordide ni particulièrement intéressé, mais il savait ce que cette exposition lui avait couté. Même s’il n’avait pas espéré rentrer complètement dans ses frais, il n’avait pas imaginé boire un tel bouillon. Les prochains mois seraient difficiles. Plus qu’une vie spartiate, il redoutait la rengaine des enfants « Avec toi c’est toujours la même chose, on ne peut jamais rien avoir, avec maman... » et le petit air entendu des collègues qui étaient venus vider des verres au vernissage sans jeter un seul coup d’œil à ses toiles. Ils étaient venus soi-disant pour lui faire plaisir et leur indifférence l’avait mis à la torture. Le lundi, certains l’avaient remercié pour la chouette petite fête, sympa surtout après les discours, mais pas un n’avait fait le moindre commentaire sur ses œuvres. Ils étaient contents pourtant quand, le midi, entre deux tartines, il leur dessinait un bouquet pour l’anniversaire de la belle-mère ou qu’il croquait la mine furieuse du chef d’étage. Bien sûr ils ne lui demandaient jamais s’il faisait autre chose, mais, à leur décharge, il faut dire que lui n’en parlait jamais. Le bureau c’était un monde et la maison un autre. Il en arrivait à la conclusion qu’il aurait mieux fait de les laisser cloisonnés quand le carillon retentit.

Deux dames dans la soixantaine venaient d’entrer. Il s’apprêtait à ajouter deux barres dans la colonne « désœuvrés » quand il remarqua la boule de poils blancs que l’une d’elles tenait en équilibre sur son bras.

« Je suis désolé, Madame, mais les chiens ne sont pas admis dans la galerie. »

« Je ne le déposerai pas, ne craignez rien. »
« Ça ne change rien, Madame, les chiens ne sont pas admis », répéta-t-il avec son ton le plus doux. Elles échangèrent un regard et sur un « si c’est comme ça » sortirent en claquant la porte. Qui n’aime pas les bêtes, n’aime pas les gens, c’est bien connu. Il faisait un effort pour ne pas se laisser aller à une bouffée de misanthropie quand le carillon résonna à nouveau.

Au premier coup d’œil, il ne sut pas dans quelle colonne déjà établie placer une barre ; c’était la première fois. Il salua l’homme qui entrait. La cinquantaine, élégant, mais pas guindé... tout en lui respirait l’aisance. Il commençait une visite attentive, s’arrêtant à chaque tableau, reculant parfois pour trouver le bon point de vue. Si c’était une pose, ça ne durerait pas, si c’était de l’intérêt... il osait à peine y penser. Enfin rencontrer quelqu’un capable de s’intéresser à lui, ou plutôt à sa production, de le comprendre ou du moins d’approcher ce qu’il voulait dire avec ses couleurs... L’impatience de l’aborder le tenaillait, mais une prudence élémentaire le retenait sur sa chaise. Au jeu des interprétations, il avait fini par perdre tous ses amis. Des brouilles sans querelles, plutôt un lent relâchement des liens qui les avaient unis et puis la disparition et, qui sait, l’oubli.

Alors qu’il préparait une phrase, l’homme se retourna vers lui et lui dit : « Cette petite cour est merveilleuse, elle apporte de l’air, de la lumière, presque un air de campagne dans la ville. » Il avait les yeux aussi foncés et vifs que ceux du chien de tout à l’heure et parlait d’une voix fort haute pour un homme de sa corpulence. Il s’approcha d’une petite aquarelle.

« Celle-ci me plait beaucoup. J’aime particulièrement ces nuances de bleu qui virent imperceptiblement au mauve comme une douleur qui point, un chagrin retenu qui s’installe, certain mais inexprimable. » Sa voix s’adoucissait à la fin des phrases comme si elle interrogeait ou cherchait une approbation, mais déjà il se dirigeait vers une grande huile rouge qu’il commentait.

Il n’en croyait pas ses oreilles, personne n’avait jamais exprimé de façon aussi juste ce qu’il avait ressenti et voulu traduire, et ça continuait. L’homme était maintenant face à un nocturne, un morceau de ville mort ou « déserté ». C’est le mot qu’il dit de sa voix aigüe, c’est celui auquel Yves pensait en revoyant cette huile vieille de dix ans. L’homme revint devant la petite aquarelle bleue.
« Vous la vendez ? »

« Oui, je les vends toutes ; je vais vous chercher la liste des prix. »

Bien entendu il aurait pu, de mémoire, lui annoncer le prix de chaque toile exposée, mais il ne voulait pas donner l’impression d’être un marchand de tapis d’autant qu’il avait fixé le prix de cette aquarelle un peu haut ; elle était certes petite, mais c’était sa préférée. L’homme consulta la liste avec attention.

« Je vous prends la petite aquarelle si du moins je puis l’emporter de suite. »

L’exposition fermait dans deux heures, il n’y avait pas d’objection possible. L’homme sortit de sa poche un portefeuille d’où il tira quelques grosses coupures.
« Puis-je la dépendre ? J’aimerais la voir à la lumière naturelle. »

« Bien entendu, elle est à vous. »

Il n’en revenait pas. En moins d’une heure le cauchemar s’était mué en bonheur. Jamais il n’avait rencontré ni même espéré pareille compréhension, telle connivence, presque une fraternité de sensibilité. L’enthousiasme lui brouillait les idées.

Dehors l’homme avait sorti l’aquarelle de son cadre et l’avait posée sur la grille du barbecue, l’endroit le mieux éclairé de la cour. Subitement il lui vit tirer un briquet de sa poche et le placer sous l’aquarelle. Il n’eut pas le temps d’intervenir. Le papier, jadis trempé d’eau, ne fit qu’une flamme. Il regardait encore la fumerolle quand l’homme rentra dans la galerie en examinant à nouveau la liste des prix.