Frimeurs d’Anvers

Dan Kaminski

La maison était désespérément sale et son vide à toute épreuve. Mon père et moi en avons parcouru toutes les pièces, en suivant les pas du nouveau locataire, ce jeune Algérien des années 1960, si fier d’avoir enfin un toit dans le Nord noir de la France. Au rez-de-chaussée, deux pièces sensiblement humides, dépourvues de tout mobilier, et ce qui aurait pu s’appeler une cuisine. Nous sommes montés à l’étage. Nous n’avions encore rien vu en matière de désolation et de fierté réunies. Là, ce qui aurait pu être une salle de bains et deux chambres de même dimension présentait un taux hydrométrique identiquement excessif. Dans l’une des chambres, ce fut l’éblouissement. Par terre, posé délicatement sur ses petites roues, un splendide avion rouge, brillant de nouveauté et de propreté, stupéfiant de réalisme, sa télécommande sophistiquée appuyée au mur suintant. L’enfant que j’étais, déjà trop raisonnable et si bourgeois, a vite substitué l’incompréhension à l’éblouissement. Cet adulte, vieux bien sûr — quand on a six ans, avoir vingt ans, c’est être vieux —, visiblement démuni de tout sauf d’humidité, peut-il raisonnablement disposer d’un tel jouet, si couteux sans doute, rouge en plus ! Est-ce bien sensé ? Une morale bien ancrée veut que l’on s’octroie, avec des moyens licites bien sûr, le nécessaire avant tout. Et, s’il reste quelque chose, des miettes le plus souvent, alors le pauvre pourra-t-il commencer à penser (de préférence rêver) au superflu, par exemple un avion téléguidé (rouge, s’il vous plait).

L’ex-bourgmestre d’Anvers n’aurait pu faire mieux que le nouveau. Patrick Janssens (SP.A), vaincu aux dernières élections par Bart De Wever (N-VA), est en effet à l’initiative d’un projet nommé « patsers » (traduisez : « frimeurs »), permettant à la police de saisir les « voitures de luxe » au volant desquelles se trouvent des jeunes qui « ne disposent pas d’un emploi au salaire important ou sont au chômage ». « Les nuisances provoquées par les jeunes (musique trop forte, conduite dangereuse) ont motivé le lancement du projet. » Grâce à la loi sur le blanchiment d’argent, le parquet peut ouvrir une information relative aux « biens d’origine manifestement criminelle » ainsi saisis [1].

On notera que l’information donnée par les autorités anversoises ne précise pas que les jeunes visés seraient plutôt d’origine étrangère, ni que les voitures visées seraient essentiellement des véhicules fabriqués par les Bayerische Motoren Werke AG. D’autres marques allemandes sont concernées, mais laissons-nous aller un instant à l’anecdote, ou à ce que des frimeurs appellent l’histoire : pendant la Seconde Guerre mondiale, cette entreprise prestigieuse exploite les travailleurs forcés, les prisonniers de guerre et les détenus de camps de concentration, à son profit comme à celui de l’effort de guerre du régime national-socialiste. Dans ses usines, la Bayerische Motoren Werke AG, dont le patron était nazi, fabriquait armes, batteries pour les V2 et autres moteurs d’avions, en exploitant des milliers d’ouvriers « au salaire peu important » et dont la mort prématurée exigeait un turn-over constant [2]. Quant à ces jeunes Anversois, dont il n’est pas précisé — j’insiste — qu’ils seraient d’origine étrangère, je crois me souvenir que, bien après la Deuxième Guerre mondiale, leurs grands-parents, et peut-être leurs parents, ont servi, et servent peut-être encore, toutes les industries d’Europe.

De la morale bourgeoise de l’enfant au droit pénal du blanchiment, il semble n’y avoir qu’un pas et quarante ans de crise économique (quelqu’un sait-il encore ce que cette expression signifie ?). J’exècre la conduite dangereuse et les nuisances sonores dont il est question. Mais, quatre certitudes m’agitent. Premièrement, mon expérience de la frime est bien plus souvent alimentée par l’attitude de fils et de filles à papa qui n’ont rien à blanchir, ni leur couleur de peau ni de quelconques revenus douteux [3]. Deuxièmement, la conduite dangereuse n’est pas le privilège de frimeurs au chômage ou au salaire dérisoire. Ensuite les nuisances sonores ne sont pas l’apanage des voitures de luxe ; n’importe quelle « poubelle » peut servir à l’abrutissement de son conducteur et être équipée d’un système de son trop puissant. Et enfin, la loi sur le blanchiment d’argent n’est pas destinée à traiter les problèmes de conduite dangereuse et de nuisances sonores. Elle est ici instrumentalisée d’une façon qui devrait faire honte à ceux qui l’ont votée.

L’avion rouge revient tourner dans mon ciel. L’objet de la fierté toute provisoire d’une vie étriquée fut saisi par un huissier qui ne faisait que son travail. Aujourd’hui, le produit luxueux et tant envié des Bayerische Motoren Werke AG constitue une valeur, également provisoire, que se donnent des vies aussi fragiles qu’irritantes. Dans la concurrence adolescente à laquelle n’échappent ni les riches ni les moins jeunes, le désir de voitures de luxe, formaté par le salon de l’auto, est parfois le désir de celui qui n’a pour salon que son auto.

Le nécessaire avant tout, voyons ! C’est ce que devait penser Günther Quandt, fondateur des Bayerische Motoren Werke AG, pour assurer la meilleure gestion des ressources humaines de son entreprise entre 1941 et 1945.

Des nuisances insupportables justifient donc la saisie de « biens d’origine manifestement criminelle » et des poursuites pénales pour blanchiment d’argent. Une odeur désagréable de spoliation me monte aux narines… Un conseil aux pauvres, enfin à ceux qui « ne disposent pas d’un emploi au salaire important ou sont au chômage » : cachez vos signes extérieurs de richesse. Pendant ce temps, les autres frimeurs, de première classe, continueront d’exhiber les signes de leur pauvreté.

[1Toutes les citations de ce paragraphe sont traduites de l’édition du 9janvier 2013 du journal Het Laatste Niews.

[2Fr. Becker, « Hugo Boss et les propriétaires de BMW brisent le tabou sur leur passé nazi », AFP, 28 sept. 2011. Voir aussi J. Scholtyseck, Der Aufstieg der Quandts. Eine deutsche Unter­nehmerdynastie, München, Beck Verlag, 2011.

[3F. El Azzouzi est plus explicite sur ce point dans son opinion (« Het parfum van de patser ») publiée, le 10 janvier 2013, dans De Morgen.