Freedom, de Jonathan Franzen

Jean-Pierre Delchambre

Publié une semaine avant l’effondrement des tours du World Trade Center, le troisième roman de Jonathan Franzen, Les corrections, avait permis à son auteur de faire son entrée dans le cercle des grands auteurs vivants. Déjà conscient, dès ses premières œuvres, que la littérature était un médium dont l’âge d’or appartenait au passé, et ne se privant pas d’en faire un sujet de réflexion, comme dans le texte remarquable intitulé « Pourquoi s’en faire [1] ? », Jonathan Franzen s’est trouvé en position de représenter une littérature labellisée « post-11 septembre », explorant le sentiment de crise à la fois sociétale et existentielle, sur fond de « déclin de l’empire américain ». Été 2010 : ce qui est présenté comme le digne successeur des Corrections sort enfin aux États-Unis, et Jonathan Franzen est consacré « [plus] grand romancier américain » à la une du magazine Time — ce qui après tout paraît assez crédible, à un moment où Philip Roth, vieillissant, semble devoir passer la main, et où Bret Easton Ellis n’emballe plus que Houellebecq et Beigbeder (vu d’ici). Un an plus tard, l’ouvrage traduit en français [2] ne fait pas l’unanimité de la critique : encensé par les uns (Libération à son tour consacre sa une au romancier [3]), éreinté par d’autres (Marc Weitzmann parle de roman-sitcom qu’aurait pu écrire Marc Lévy [4]). Il est vrai que tant d’éloges et d’honneurs incitent à la méfiance. Cela d’autant plus que Jonathan Franzen n’a pas caché les affres dans lesquels l’a plongé l’écriture de ce livre (longue période de doutes et d’errements, projet plusieurs fois remis sur le métier, avant que prenne la sauce lors d’une année d’intense écriture). Alors, qu’a-t-il dans le ventre, ce Freedom ?

Le titre n’est pas une fausse piste : le romancier propose bien une trame qui permet de s’interroger sur ce qu’est devenue la liberté dans les conditions du monde (occidental) actuel. Et s’il n’est pas interdit de rapprocher le propos du livre de certains débats politiques et philosophiques contemporains, Jonathan Franzen a le souci de ne pas apporter de réponses unilatérales et catégoriques, laissant le lecteur se forger sa propre opinion à partir des trajectoires et des situations qu’il décrit avec une grande minutie, sur plus de sept-cents pages. Car Freedom est un roman non seulement ample et dense, mais également caractérisé par une certaine lenteur. Il brouille les cartes (conformément à une certaine éthique du roman qui assume une part d’ambigüité), et déjoue les attentes du lecteur habitué à la temporalité accélérée des technologies de la communication et du divertissement. Ce roman à la forme classique, néoréaliste (cela lui a été reproché), n’est guère aguicheur au premier abord. Il faut accepter de s’y laisser prendre en trouvant le bon rythme, qui est plutôt ici celui du coureur de fond. Le point de vue est nettement situé sociologiquement : la classe moyenne américaine, les suburbs, la génération qui a eu vingt ans dans la seconde moitié des années septante, dotée en capital culturel, lancée socioprofessionnellement dans la grande compétition des années quatre-vingt, tentant de se débrouiller avec l’éducation des enfants et les névroses familiales… Ce qui — chose à mettre au crédit du romancier — n’empêche pas les personnages de vivre leur propre vie, sans donner l’impression de se réduire à des fiches signalétiques ou à des types-idéaux.

Le roman s’ouvre sur la description de l’existence de Patty et Walter Berglund, jeunes diplômés venus s’installer à Barrier Street, une banlieue ordinaire de St. Paul, Minnesota. Le couple s’est formé à l’université, où Patty était une des meilleures joueuses de l’équipe de basket, et où Walter, jeune homme sérieux, honnête et plutôt terne, avait pour meilleur ami Richard Katz, un punk-rocker flambeur et cynique dont on ne tardera pas à découvrir qu’il inspira un amour malheureux à Patty… Cette dernière, à la fois compétitrice dans l’âme et en manque d’estime de soi, reproche à sa mère, une grande bourgeoise new-yorkaise faisant partie de l’establishment démocrate, de n’avoir que dédain pour ses talents de basketteuse. Un soir d’hiver, alors qu’elle vient de s’échapper d’une relation piégée avec une amie perturbée et manipulatrice, Patty glisse sur une plaque de verglas et se blesse gravement au genou. Ses rêves de devenir une sportive de haut niveau se brisent, et elle trouve l’attention dont elle a besoin chez le brave, le gentil Walter (qui, en révélant ce qu’elle a d’intéressant en elle, se rend lui-même intéressant à ses yeux, écrit Franzen). Du coup, elle renonce — au moins pour un temps — à son désir pour le bad boy Richard, qui reste un ami de la famille en poursuivant sa carrière d’outsider dans des petits groupes de rock aussi indépendants que confidentiels.

Le triangle de base est installé, d’autres vont venir s’ajouter et produire leurs effets, au gré de champs de forces mêlant facteurs individuels et influences collectives (de nature culturelle, sociale, économique, mais aussi écologique, démographique et géostratégique…). Le couple Berglund a deux enfants, très différents l’un de l’autre : Jessica, fille sage et « qui se prend en charge », restera assez discrète, bien qu’à certains moments elle jouera le rôle de mauvaise conscience pour ses parents ; par contre, Joey prendra une place de plus en plus importante, jusqu’à pouvoir prétendre être le personnage peut-être le plus complexe et le plus attachant de ce roman, en dépit de ses côtés pour le moins problématiques. Alors que ses parents baignent dans une bonne conscience de gauche, impliquant une éducation de style libéral et démocratique, centrée sur l’épanouissement, Joey s’affirme comme un enfant à problèmes, récalcitrant, opportuniste et calculateur, beau gosse sûr de son bon droit et de son pouvoir de séduction, qui aura tôt fait de s’opposer à son père (contestation de l’autorité — ou de ce qu’il en reste — dès l’enfance, apprentissage du sens des affaires dans la cour de récréation, rapprochement avec les républicains au début de l’âge adulte…), et plus encore, de décevoir sa mère. Cette dernière, pourtant pleine de bons sentiments à l’égard des habitants du quartier, n’acceptera jamais que son fils préféré, son chéri, sorte avec la fille de la voisine (une mère célibataire remise avec un homme mal dégrossi, amateur de mécaniques et de bricolage), cette Connie Monaghan tellement « popu » qu’elle ne se fait même pas inviter aux fêtes d’Halloween organisées dans le quartier… Joey met à l’épreuve sa mère, il sera lui aussi mis à l’épreuve. Selon son plan de carrière, Connie semble n’être qu’une étape, voire un instrument utilisable en fonction de divers objectifs (Connie a servi d’appât, de jouet sexuel, de faire-valoir, et aussi quand même un peu de confidente, de soutien affectif, de complice…). Comme on pouvait s’y attendre, Joey trouve l’occasion de prendre son envol lorsqu’il croise Jenna, sœur de son ami Jonathan, fille d’une riche famille juive républicaine, incarnation à ses yeux de la beauté sophistiquée suprêmement désirable.

Ce qui est moins prévisible, c’est que Joey va foirer sa relation avec Jenna, et finalement rester attaché à Connie, avec qui il s’est marié en cachette peu de temps auparavant. Cette séquence, qui ainsi résumée peut sembler tirée par les cheveux, est en fait une des réussites du roman. Personnage secondaire opaque, non soluble dans la psychologie, moralement indéterminé, Connie brille paradoxalement comme un micro trou noir qui, entre docilité et trivialité, insatisfaction et dévouement, masochisme et simplicité, finit par aspirer non seulement Joey, mais aussi le lecteur — quelque part entre l’Idiot, de Dostoïevski et la Bess McNeill de Breaking the Waves [5], le fatras religieux en moins… Quant à Joey, qui débute comme un Julien Sorel à l’époque du capitalisme mondialisé et des croisades néoconservatrices, c’est pour ainsi dire à son insu et à son corps défendant qu’il découvre qu’il n’est peut-être « pas la personne qu’il croyait être, ou qu’il aurait choisi d’être s’il avait été libre de son choix ». Pourquoi n’a-t-il pas saisi les occasions de rompre avec Connie ? Par sentiment de culpabilité ? Pour continuer à infliger à sa mère cette relation apparemment mal assortie ? En réaction à l’« injustice » que représente le mépris de classe de Patty ? Certes, il y a de cela, mais il y a aussi une raison plus positive, quand bien même demeure-t-elle intéressée (en plusieurs sens d’ailleurs) : Joey compte sur Connie, à la fois parce qu’elle est prête à lui filer son argent pour ses investissements douteux, et surtout parce qu’elle paraît immunisée contre les pathologies de l’individu concurrentiel, n’ayant de cesse de se mesurer à autrui et d’imposer ses vues ; elle est comme préservée de la distorsion des relations à l’autre (la rivalité, l’envie, la jalousie, la vanité, le narcissisme, la possessivité, la suspicion, la cruauté, la paranoïa, l’insécurité…), et c’est cette base-là qui leur permet de s’aider mutuellement « à battre en brèche les attentes de tout le monde ».

Au bout du compte, c’est donc bien ce personnage de fils indigne, cet affreux Jojo amoral et politiquement suspect — compromis avec les faucons républicains, profitant de la guerre en Irak pour faire du business, prêt à exploiter les autres puis à les jeter après usage — qui fait l’expérience de quelque chose qui résiste au décisionnisme et à l’ambition. Le romancier suggère un « engrenage » qui n’est pas au pouvoir de l’individu et qui se manifeste notamment par cet acte manqué : en voulant dissimuler son alliance, Joey l’avale par accident. Or, comment la récupérer autrement qu’en « fouillant dans sa propre merde » ? La métaphore est transparente : ce qui vaut ici comme rite de passage ou comme opération thérapeutique permettra à Joey de se rendre compte qu’il est le seul à apercevoir des qualités cachées en Connie, qu’il se sent une responsabilité par rapport à son dévouement inconditionnel (qui à la fois la protège et la rend vulnérable), et qu’à la question de savoir pourquoi il ne l’avait pas quittée, « la seule réponse logique était qu’il l’aimait ».

Pendant ce temps, que devient le triangle formé par Patty, Walter et Richard ? Les Berglund, la quarantaine venue, ont revendu leur maison de Ramsey Hill et habitent désormais dans la banlieue de Washington. Patty, toujours femme au foyer, est ordinairement ennuyée et frustrée, elle tâte de la bouteille en écoutant des chansons sentimentales, et bien qu’elle n’ait pas perdu son esprit libre et moqueur, on peut résumer la situation en disant qu’elle déprime gentiment.

De son côté, Walter a décidé de réorienter sa carrière professionnelle et de s’engager pour des causes écologiques, ce qui l’amène, lui, le démocrate idéaliste, à passer un marché de dupes et à se fourvoyer dans un projet financé par de l’argent républicain : l’exploitation de charbon à ciel ouvert — ce qui suppose de saccager un territoire et de le vider de ses habitants —, contre la promesse d’une réhabilitation et d’une préservation de ce territoire « à l’état sauvage », au profit de la protection d’une espèce d’oiseaux menacée d’extinction : la paruline azurée (qui orne la couverture du livre). Dans le même temps, Walter milite, avec le soutien enthousiaste (et bientôt intime) de sa jeune collaboratrice Lalitha, contre la surpopulation et la « fragmentation », rendues responsables des principaux périls menaçant l’avenir de la planète. Enfin, Richard Katz a continué à jouer dans des petits groupes de rock (qui portent des noms tels que The Traumatics, Walnut Surprise, etc.) et à « baiser les filles qu’il détestait ». La presse spécialisée a transformé son statut : de loseur, il est devenu un artiste culte, mais ce succès d’estime n’a réussi qu’à le rendre encore plus désabusé… De passage chez ses vieux amis les Berglund, ce qui devait arriver finit par se produire : Patty et Richard ont une liaison. À la suite d’un malentendu qui se noue autour du journal intime rédigé par sa femme (et qui lui tombe sous les yeux via Richard, évidemment), Walter s’en va avec Lalitha… Fin du triangle ? Pas vraiment, d’autres rebondissements sont à attendre, que l’on ne dévoilera pas ici, et dont il nous paraît difficile de dire (comme certains l’ont prétendu) qu’ils constituent un happy end

Le fil rouge qui traverse Freedom est donc bien celui-ci : qu’avons-nous fait de la liberté ? Et cela tant à un niveau individuel que générationnel et sociétal — à une époque où des guerres sont menées au nom de la liberté, où la liberté comme valeur (sur un plan moral et politique) tend à se confondre avec la liberté comme arme (sur le plan économique et relationnel), et où, entre « libération » et « libéralisation », l’individu happé par la logique vertigineuse qui tend à dissoudre toutes les bases, ne sait plus très bien si ladite liberté est émancipatrice ou toxique, un salut ou une perte, ou élan ou un fardeau, une chance ou une malédiction… Bien sûr, il est tentant de rapprocher le propos de Jonathan Franzen de repères philosophico-politiques bien connus, le plus souvent d’ailleurs typiquement américains (le débat entre libéraux et communautariens, le néoconservatisme versus le radicalisme culturel, John Stuart Mill : quel usage faisons-nous de la liberté ? John Dewey : croyons-nous encore dans les valeurs de la liberté et de la démocratie ? D. H. Thoreau, Walden et la tentation du retrait dans la nature [6], etc.). Mais le romancier est assez habile pour déjouer les transpositions hâtives (en particulier, il est difficile de lui reprocher de céder aux sirènes d’un néoconservatisme ambiant, alors que son livre est une charge contre l’Amérique de l’administration Bush). Surtout, la référence (implicite) aux débats d’idées n’est qu’une première couche ou un vernis, et c’est à un niveau sous-jacent que Jonathan Franzen excelle à décrire comment les individus s’y prennent pour tenir dans ce monde, en trouvant un système, un agencement ou un dispositif qui les sauve… au moins temporairement. Pour ne prendre qu’un exemple, on peut s’en remettre à ce magnifique passage où sont décrits la « foi » et le soutien que le basket a procuré à Patty lorsqu’elle était jeune.

« Comme toute sportive, elle avait subi bien des galères et eu sa part de matchs médiocres, mais même lors des pires soirées, elle s’était sentie confortablement installée dans quelque chose de plus vaste — dans l’équipe, dans l’esprit du sport, dans l’idée que le sport avait vraiment de l’importance — et avait retiré un vrai réconfort dans les cris d’encouragement de ses coéquipières, dans leurs moqueries visant à inverser le sort à la mi-temps, dans les variations sur les thèmes des bras cassés et des empotées, toutes ces expressions clichées qu’elle s’était elle-même entendue hurler des milliers de fois auparavant. Elle avait toujours couru après le ballon, parce que le ballon l’avait toujours sauvée, le ballon était ce qu’elle était sûre d’avoir dans sa vie, le ballon avait été son compagnon loyal lors de tous ses interminables étés de fillette. Et toutes ces activités répétitives que les gens font à l’église et qui semblent insignifiantes ou fausses aux non-croyants — se taper dans les mains après chaque panier, s’étreindre après chaque lancer franc, se taper dans les mains à bras levés pour chaque coéquipière qui quitte le terrain, ou hurler sans arrêt, « C’est tout bon, Shawna ! », « Ça, c’est du jeu, Cathy ! » et « swish, Ouaouhhh ! » —, tout cela était devenu une seconde nature pour elle et avait un tel sens, comme autant d’aides nécessaires à de grandes performances spontanées, qu’il ne lui serait pas davantage venu à l’idée d’être gênée par ça que par le fait de transpirer beaucoup parce qu’elle courait d’un bout à l’autre du terrain. Le sport féminin n’était pas que douceur, bien sûr. Sous les embrassades bouillonnaient les rivalités, les jugements moraux et une très forte impatience […]. Mais le sport de compétition est fondé sur une histoire de dévotion, sur une méthode de croyance, et une fois que cela a été totalement martelé en vous, à l’école ou au lycée au plus tard, vous n’avez plus à vous poser de questions sur quoi que ce soit d’important quand vous partez au gymnase et que vous vous mettez en tenue, vous connaissez la Réponse à la Question, la Réponse, c’est l’Équipe, et tous vos petits soucis personnels doivent être mis de côté » (p. 116-118).

Parmi d’autres fils parcourant le roman, on peut aussi relever la dimension générationnelle, qui est assez évidente, qui peut éventuellement agacer, mais qui, selon nous, introduit un glissement bienvenu par rapport à quelques habitudes de la littérature des deux ou trois dernières décennies, trop souvent focalisée sur l’expérience, les aspirations et les revirements de la jeunesse qui a eu vingt ans dans les années soixante, autrement dit les babys boomers. Or, contrairement à ce qu’annonce l’éditeur en quatrième de couverture, ce ne sont pas ces derniers qui sont mis en scène dans Freedom, mais plutôt ceux qui sont venus après, et qui n’ont d’ailleurs pas eu l’honneur d’être désignés à l’aide d’une étiquette aussi mémorable (de la même façon que la new wave et le punk, généralement sous-évalués, escamotés et largement incompris dans l’imaginaire collectif, n’ont jamais fait le poids par rapport aux mouvements contre-culturels des années soixante, surévalués, mythifiés, et finalement pasteurisés comme objets de nostalgie à haute valeur commerciale et publicitaire…). Les personnages du triangle principal écoutent Patti Smith, Devo et les Talking Heads, et ils ont été socialisés dans un monde déjà lézardé, fissuré (fin de l’optimisme historique, impasses de la libération sexuelle, difficultés dans l’éducation des enfants et la transmission…). Cette génération, comme si elle préfigurait le basculement du monde (ou de notre monde), semble être tombée dans une faille spatiotemporelle. Pour autant, Jonathan Franzen refuse de dresser un tribunal et, notamment, il s’abstient de trancher dans un sens ou dans l’autre les différends qui opposent la génération de Patty et Walter à celle de leurs rejetons, Jessica et Joey. À cet égard, Richard Katz est également un bon révélateur. D’un côté, il est profondément désillusionné par rapport à sa propre trajectoire (le rock, fût-il qualifié d’indépendant, est plus que jamais la bande-son de la société de consommation et de communication — « la liberté de choisir sur son iPod la petite douceur que l’on s’offre toutes les cinq minutes en se donnant bonne conscience »). Et de l’autre, il brosse un tableau dévastateur de la jeune génération et des nouvelles façons d’être cool. Assistant, au milieu du public, à un concert de Bright Eyes, il est stupéfait de constater que la colère a été remplacée par la dévotion, l’ironie par le sérieux, le nihilisme punk par le néofolk béat, et la volonté d’en découdre et de critiquer par l’exigence du respect et le droit à l’émotion… (En écho à cette scène, Patty raille cette jeunesse qui paie ses hamburgers et ses sodas avec une carte de crédit, et porte des tongs dans la rue « comme si le monde était leur chambre à coucher »).

Le chroniqueur souhaite finir sur une note personnelle. Parmi les nombreuses réactions qui, entre excitation, effroi et consternation, ont suivi le 11 septembre 2001, curieusement je n’ai pas oublié cette déclaration du guitariste de Sonic Youth (groupe majeur du rock indépendant américain), Lee Ranaldo : « Je me demande comment les terroristes, quelles que soient leurs convictions, n’ont pas anticipé l’essentiel. Ils ont peut-être réussi à détruire des bâtiments importants, mais tous leurs efforts n’auront conduit qu’à une chose : rendre les Américains et le reste du monde encore plus solidaires, plus déterminés à défendre la liberté. Tout le monde hisse la bannière étoilée. Loin de nous affaiblir, les terroristes n’ont réussi qu’à nous rendre encore plus forts [7] ». En lisant cela à l’époque, dans ce climat si spécial, en manquant de recul — et sans vouloir accabler ce musicien qui habitait à proximité du drame et dont il aurait été illusoire d’attendre qu’il fasse preuve d’une analyse lucide plutôt que d’adhérer à la réaction de conformisme chauvin qui se propagea alors —, je n’ai pas pu m’empêcher de penser, devant l’inanité et l’aveuglement d’un tel propos, que ce n’était pas seulement les tours du WTC qui s’étaient effondrées, mais qu’elles avaient aussi entrainé dans leur chute des pans entiers d’une certaine culture ou contreculture qui avait caractérisé la période en train de s’achever. Cette déclaration de Lee Ranaldo m’est revenue à l’esprit à la lecture de Freedom, ce qui n’est guère étonnant, le roman de Franzen pouvant être lu comme une description, au ralenti, de cet autre effondrement, moins spectaculaire, quasi invisible, aux effets souterrains.

[1Publié en français dans un ouvrage éponyme (éd. de l’Olivier, 2003).

[2Éd. de l’Olivier, 2011 (traduit de l’américain ; éd. orig. : 2010)

[3Libération, 16 aout 2011.

[4Le Monde, 19 aout 2011.

[5Le film de Lars von Trier.

[6Symbolisé à plusieurs reprises dans le roman par la maison au bord du lac sans nom (Nameless Lake, qui est aussi le titre d’une chanson de Katz).

[7Les Inrockuptibles, 18 septembre 2001.

n°6/juin 1993

Rock’N Roll latitudes

  • Melting pot rock (J. de Pierpont)
  • Rédemption de la classe moyenne (J.-P. Delchambre)
  • Un peu de l’âme des sans-grâce (J.-P. Delchambre)
  • Jeunesse de la déception (J.-P. Delchambre)
  • Long live rock (Mike D.)
  • On the roads again (J.-L. Guyot, Y. Poliart)
  • Wallonie, terre d’accueil ? (Fr. Maréchal)