Fraudes et mensonges : le temps des scandales

Joëlle KwaschinLuc Van Campenhoudt

Dans le numéro précédent, Albert Bastenier et Renaud Maes avaient analysé respectivement la fraude dans la recherche scientifique et dans les travaux des étudiants [1]. Dans le dossier de ce mois, Nathalie Frogneux traite du mensonge en politique, Moussa Merimi de la fraude fiscale, Rocco Vitali de la fraude sociale et Joëlle Kwaschin du faux en art. Les constats et enseignements de ces deux dossiers complémentaires s’additionnent.

Le premier est évidemment que, dans ces multiples domaines, la fraude, la triche et le mensonge sont des phénomènes extrêmement répandus et vieux comme le monde. Pour se limiter aux thèmes traités dans le présent dossier, le mensonge est consubstantiel à la vie politique [2], souvent mais pas toujours pour des raisons stratégiques servant une cause honorable. De source policière, près d’un tiers des œuvres d’art actuellement sur le marché serait des faux. Quant à la fraude fiscale, elle dépasserait largement le budget annuel de l’État. La triche et la fraude sont le fait des petits autant que des puissants, étudiants inconnus autant que scientifiques reconnus, commerçants de quartier autant que multinationales, municipalistes discrets autant que politiques réputés, modestes artisans autant qu’artistes de grand talent.

Le second enseignement est que la fraude et la triche impliquent presque toujours plusieurs personnes ou institutions, en connivence explicite ou implicite, bien que poursuivant chacune son intérêt propre. L’étudiant fraudeur se fait aider par un universitaire véreux, rémunéré par les parents du premier. Des faux en peinture sont reconnus par des experts parfois avides ou peu rigoureux, exposés par des galeristes complaisants et acquis par des acheteurs qui spéculent sur des œuvres considérées seulement pour leur valeur marchande, les plus gros fraudeurs — ainsi que ceux qui devraient payer le plus d’impôts — peuvent compter sur des fiscalistes et des banquiers cyniques, voire sur l’État lui-même qui est actionnaire de banques possédant des filiales dans des paradis fiscaux et qui conforte la fraude par ses mesures visant à la contrer. Les tricheurs solitaires sont presque toujours des petits, que le manque de savoir-faire et de professionnalisme conduit plus vite à se faire pincer.

Le troisième enseignement est que, s’il y a des gagnants, fût-ce provisoirement, il y a surtout des perdants. La fraude et la triche font toujours des victimes  : le contribuable qui ne peut ou ne veut pas frauder et paie pour les biens collectifs dont profitent aussi les fraudeurs, l’artiste copié et l’acheteur abusé, l’étudiant qui ne compte que sur lui-même, le chercheur plagié qui ne plagie pas, l’homme politique scrupuleux qui voit toute sa corporation perdre son crédit.

Comme montré déjà dans le précédent dossier, la fraude et la triche sont aujourd’hui encouragées par la culture ambiante de compétition (économique, politique, scientifique…) et d’individualisme, qui sont exacerbés dans quasiment tous les domaines, et entretenues par le fonctionnement des institutions elles-mêmes qui en paient le prix, comme les universités.

On doit toutefois s’interroger sur la contradiction entre l’atmosphère de relative tolérance envers ces pratiques très répandues et le fracas des scandales qui font régulièrement la une de l’actualité. Affaire Beltracchi en Allemagne en 2011, du nom de ce faussaire de haut vol qui réussit à vendre et à faire admirer quelques dizaines de faux tableaux de maitres, affaire Cahuzac en France dont on attend impatiemment les prochains rebondissements, affaire Omega Diamonds à Anvers portant sur une fraude de près de 3 milliards ; ces trois affaires récentes trouvent place dans le présent dossier et illustrent une réflexion de plus large portée.

Il existe sans doute plusieurs explications au fait qu’elles fassent scandale  : l’ampleur de la triche et ses conséquences sur la société ; le bon coup médiatique que le scandale représente, avec son lot de scoops ; le plaisir populaire et pervers de voir chuter des puissants, attisé par la rivalité entre les puissants eux-mêmes  ; la bonne conscience collective que la dénonciation du scandale procure à peu de frais  ; le besoin de marquer des limites à un phénomène devenu illimité dans un monde perçu sans limites [3]… Quoi qu’il en soit, le scandale « réveille les consciences », ce qui suppose qu’elles étaient endormies, et « ouvre les yeux », ce qui suppose qu’ils étaient fermés.

Le présent dossier veut les ouvrir plus grands et un peu plus loin. À partir de l’affaire Beltracchi, Joëlle Kwaschin pose la difficile question de ce qui fait la valeur d’une œuvre d’art et du rapport complexe entre le vrai et le faux. L’affaire Cahuzac permet à Nathalie Frogneux de s’interroger sur les rapports entre la franchise et la sincérité, sur le mensonge qui bute sur le réel, et sur ses conséquences pour le politique en lequel la confiance est détruite, sur les relations humaines brisées par le mensonge et le mépris qui le sous-tend, sur le menteur aussi qui s’isole et ne peut même plus dialoguer avec lui-même. Moussa Merimi expose les mécanismes de la fraude fiscale, ses enjeux et les politiques pour la combattre, et montre les liens étroits entre eux.

Le cas de la fraude sociale qu’expose Rocco Vitali est sensiblement différent. Le discours officiel de dénonciation des bénéficiaires de l’aide sociale qui percevraient indument des allocations ressortit à un autre registre qui est d’emblée idéologique. Ce marketing politique qui prétend lutter vertueusement contre la pauvreté en faisant la chasse aux usurpateurs pour redistribuer avec davantage de justice les ressources de l’aide sociale aux « vrais malheureux » a, en réalité, comme effets pratiques de déshabiller Paul pour rhabiller Jacques, de stigmatiser les plus pauvres. Or cette rhétorique qui vise à séduire un électorat de droite en reprenant des thématiques de gauche est non seulement injuste d’un point de vue empirique, mais également éthique : l’assistance sociale, dernier filet de sécurité, devrait être inconditionnelle sans compter que les petits fraudeurs ne sont pas légion en comparaison du nombre de personnes qui ne bénéficient pas de l’aide à laquelle elles pourraient pourtant prétendre. Si dans les trois autres domaines de la triche et du mensonge, tout le monde ou presque triche dans la mesure de ses possibilité, la fraude à l’aide sociale ne concerne qu’un nombre réduit de pauvres en butte à des sanctions et à des contrôles. Le vrai scandale réside ici dans cette exclusion de fait.

Pour changer les choses, il faut comprendre en profondeur ce qui se joue dans le mensonge et la fraude, en dépassant les offuscations vertueuses et, pour une part, hypocrites. Cet effort de compréhension auquel se livrent les auteurs ouvre sur des questions plus larges qui touchent à la vie en commun, à la démocratie et à leurs conditions de possibilité.

[1Voir le dossier « Le bal des tricheurs » dans le numéro 7-8 de juillet-aout de La Revue nouvelle.

[2Selon Hannah Arendt, citée par Nathalie Frogneux.

[3Voir, dans le numéro 7-8 de juillet-aout de La Revue nouvelle, le texte de Christophe Mincke : « L’impossible transgression ».