Frappes russes en Syrie

Benjamin Peltier • le 6 octobre 2015

Un discours annonciateur

Lundi devant l’Assemblée générale des Nations unies à New-York, c’est sans ambages que Vladimir Poutine affirmait « Chers collègues, je ne peux que constater que, ces derniers temps, notre approche honnête et franche est utilisée comme prétexte pour accuser la Russie d’ambitions croissantes. Comme si ceux qui en parlent n’avaient aucune ambition. » De franchise il est effectivement question. Si on lit entre les lignes, il semble clair que le président russe affirme son « ambition croissante » sur la Syrie.

Ce discours n’aurait pas dû nous tromper, et d’ailleurs plusieurs analystes l’affirmaient déjà avant le début des frappes : le but de Moscou dans son intervention en Syrie est dans la ligne de ce qu’il fait depuis 2011, à savoir parvenir à sauver le régime de Bachar Al-Assad. Or il est clair que le premier ennemi de celui-ci n’est pas Daech.

Militairement d’abord, penchons-nous sur les faits : le Jane’s Terrorism & Insurgency Centre a mené une étude sur le pourcentage de combats opposant le régime à Daech. Il ressort que seulement 13% des attaques du groupe terroriste sont adressées au régime de Damas, tandis que ce dernier consacre à Daech seulement 6% de ses attaques durant la période étudiée (du 1er janvier au 21 novembre 2014). Un cartographe de la guerre en Syrie, largement reconnu pour son travail, a mis cela en graphique pour l’ensemble des combats en Syrie (on constate que les affrontements entre Daesh et le régime comptent pour 5% tandis que ceux entre les rebelles syriens et Daech valent pour 23%).

Mais au-delà du militaire, c’est surtout symboliquement que Daech est le meilleur allié du régime. Il accrédite à 100% le récit que Damas tente de vendre depuis le début des manifestations en 2011 : un État responsable fait face à des terroristes islamistes. Dès lors, parvenir à supprimer tout ce qui entrave ce récit est une priorité pour le régime et ses alliés russe ou iranien.

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Deux jours de frappes : aucun combattant de Daech visé

À l’heure où j’écris ces lignes, l’aviation russe bombarde la Syrie depuis deux jours. Dans ces frappes, aucune n’a visé Daech, ni même d’autres groupes jihadistes. Les pertes civiles sont déjà importantes et documentées. Non seulement Daech n’est pas concerné, mais les cibles ne sont même pas d’autres combattants extrémistes. Elles visent ce qu’il reste de révolutionnaires et de pacifistes en Syrie. Ce jeudi c’est le village activiste de Kafranbel, connu pour ses banderoles (cfr image) qui a été bombardé. Nous avions invité en avril dernier avec ActionSyrie le président du « Media Centre » de Kafranbel qui expliquait déjà la difficulté de continuer leurs activités sous les bombardements d’Assad. Désormais ils devront aussi subir ceux de Poutine.

La veille, c’était la petite ville de Talbiseh qui était visée. Celle-ci se trouve dans une enclave cernée par le régime. Bombardée régulièrement aux barils d’explosifs par l’aviation de Bachar Al-Assad. Quel groupe militaire tient la ville ? C’est une brigade de l’Armée syrienne libre. Aucune présence de Daech dans le secteur.

Ces deux exemples, parmi d’autres, le montrent bien, s’il le fallait encore : « L’intention des Russes est très claire : ils veulent détruire les rebelles modérés », comme l’explique Thomas Pierret, maître de conférences à l’université d’Edimbourg et spécialiste de la Syrie au journal Libération.

Une méconnaissance apparente du terrain

Il fut assez troublant dans un premier temps de voir à quel point les Russes ne semblaient pas connaître le terrain sur lequel ils mettaient les pieds. Ils ont d’abord affirmé avoir frappé l’État islamique et personne d’autre, qualifiant de « propagande » toute affirmation contraire. Sauf que dans le même temps, le régime de Bachar Al-Assad ne s’est pas encombré de nuances et a été très clair sur le fait que les premières frappes avaient visé la région de Homs et Hama. Région où l’organisation terroriste est absente. Ce qui a conduit dans un second temps le ministre russe des Affaires étrangères, Sergeï Lavrov, à un rétropédalage à l’ONU. Il y a affirmé « If it looks like a terrorist, if it walks like a terrorist, if it acts like a terrorist, if it fights like a terrorist, it’s a terrorist ». Ajoutant que leurs frappes viseraient donc d’autres groupes que Daech. Il apparaît presque que les Russes ont frappé ce que le régime syrien leur a dit de bombarder, sans vraiment savoir eux-mêmes de quoi il en retournait.

Le deuxième élément qui alimente l’idée d’une grande méconnaissance du terrain syrien est la réponse russe à la diffusion rapide de photos et de vidéos montrant les dégâts de leurs bombardements sur la population civile. Ainsi, très peu de temps après les premiers bombardements sur la ville de Talbiseh, les journalistes volontaires locaux postaient en ligne vidéos et photographies montrant les victimes, notamment des corps d’enfants. Les infos sont arrivées rapidement et de plusieurs sources, ce qui a permis d’attester de leur véracité dans un court délai. Les « experts » russes ont donc réagi, affirmant qu’il « était quasi impossible que de telles preuves soient en ligne si rapidement après l’attaque ». Ce qui n’a pas manqué de provoquer de nombreux sarcasmes parmi les différents spécialistes couvrant le conflit syrien.

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Quelles perspectives ?

Pour qui suit la situation en Syrie, l’impression est toujours la même depuis un certain temps : on pense que ça ne peut pas être pire et pourtant ça le devient à chaque fois. Soyons clairs, l’investissement réaffirmé de la Russie en Syrie (et particulièrement dans la forme qu’il revêt actuellement), loin de contribuer à résoudre la situation, va largement contribuer à la détériorer. Le nombre de victimes dans les bombardements va aller en s’intensifiant et la radicalisation immanquable d’une partie des populations bombardées ne fera qu’alimenter l’extrémisme.

Je conclus en reprenant les mots de Ziad Majed dans une interview donnée avant le début des frappes russes, mais qui s’y applique malgré tout : « Il serait illusoire, voire dangereux de croire qu’une alliance avec Assad permettrait de mettre fin au “conflit syrien” ou même de vaincre l’État islamique. Cette approche prônée par des Occidentaux qui consiste à préférer les “fascistes cravatés” aux “fascistes barbus” est un franc encouragement aux crimes contre l’humanité dans le Moyen-Orient et un soutien ouvert à l’impunité. C’est le meilleur moyen de nourrir les frustrations et le sentiment d’injustice qui iront conforter les tendances jihadistes les plus radicales et favoriser le terrorisme international. Le seul moyen de trouver une issue pour ce conflit serait de construire une nouvelle majorité politique syrienne. » En bombardant les rebelles au nord de la Syrie, les Russes risquent de créer une communauté de victimes entre certains groupes rebelles et Daech. Alors que le plus grand revers de l’État islamique en Syrie leur a été imposé par ces mêmes rebelles quand ceux-ci ont décidé ensemble que Daech était un ennemi de la révolution au même titre que le régime. Un renversement de cette tendance serait le plus grand cadeau à faire à l’organisation terroriste. Malheureusement, ceci n’est plus à exclure.