Françoise Collin (1928-2012)

Diane Lamoureux

La mort de Françoise Collin laisse un grand vide sur la scène féministe francophone et internationale. Certes, elle n’était pas qu’une féministe et refusait de se laisser réduire à la posture de la « militante », mais c’est principalement dans ce domaine qu’elle a agi et laissé une empreinte.

Elle s’illustre d’abord dans le domaine de la littérature. Déjà, pendant ses études secondaires en pleine Deuxième Guerre mondiale, elle avait découvert dans celle-ci une ouverture vers la liberté. Elle se fait connaitre dans les années 1960 par des romans publiés aux éditions du Seuil, Le jour fabuleux (1960) et Rose qui peut (1962). Toute sa vie, elle poursuivra une œuvre littéraire, publiant 331W 20 (Transéditions, 1975), Le jardin de Louise (Montréal, NBJ, 1987), Le rendez-vous (Tierce, 1988), On dirait une ville (des femmes, 2008) et une série d’essais sur la littérature, Je partirais d’un mot (Fus Art, 1999).

Elle étudie cependant en philosophie et devient boursière du gouvernement français, ce qui lui permet de suivre les enseignements de Jean Hyppolite et de Maurice Merleau-Ponty à Paris. Elle concilie d’ailleurs ce double intérêt pour la littérature et la philosophie dans sa thèse de doctorat d’État qui sera publiée sous le titre de Maurice Blanchot et la question de l’écriture par Gallimard en 1971. Parmi ses travaux proprement philosophiques, mentionnons Hannah Arendt. L’homme est-il devenu superflu  ? (Odile Jacob, 1999), Les femmes de Platon à Derrida (en collaboration, Plon, 2000) et de nombreux articles sur Lévinas, Arendt ou Blanchot.

Le féminisme, qu’elle « découvre » lors d’un voyage aux États-Unis en 1972, lui permet de trouver des mots et un cadre pour dire une injustice dont elle avait auparavant fait l’expérience dans sa difficulté à trouver un poste dans l’univers bien masculin de la philosophie universitaire. C’est d’ailleurs dans les pages de La Revue nouvelle qu’elle fait état de son étonnement devant ce qui se passe aux États-Unis. « Les nouvelles femmes américaines sont belles, belles et sereines, belles de la liberté qui régit leurs mouvements, leurs pas, leurs vêtements. Elles ont cessé de quémander l’hommage, l’approbation, de chercher dans les yeux de l’homme qui elles peuvent bien être. Pour la première fois peut-être elles connaissent le sentiment exaltant de pouvoir peser sur leur destin [1].. »

Ceci la pousse à participer à la fondation (avec Jacqueline Aubenas) de la première revue féministe de langue française, les Cahiers du Grif (1973-1992), une entreprise collective à laquelle son nom reste attaché et qui a mobilisé une bonne partie de son activité politique et intellectuelle durant une vingtaine d’années. Cette revue a été unique en son genre dans la mesure où elle est ouverte à tous les courants de pensée du féminisme, mêle femmes connues et inconnues, mais surtout permet une écriture dialogique dans la mesure où les textes (signés) sont accompagnés de commentaires, attestant du fait que le féminisme constitue pour elle une pensée en mouvement qui doit rester attentive à la singularité de chacune. Se méfiant de tout dogmatisme et sceptique devant les tentatives de récupération institutionnelle du féminisme, elle voit dans ce dernier la condition de maintien de la pluralité du monde, « laissant résonner l’infinité hétérogène du langage dans l’empire homogène du discours [2] ». Bref, un féminisme de la libération et de la liberté, pour chacune et pour toutes. Quelques années plus tard, elle participera également à la fondation de l’Université des femmes à Bruxelles.

Je l’ai rencontrée pour la première fois en 1985, à Montréal, même si j’avais déjà l’impression de la connaitre puisque j’avais lu ses articles dans les Cahiers du Grif, autant de façon militante, puisque nous en discutions dans certains collectifs féministes auxquels j’ai participé, qu’intellectuelle, puisque j’avais assisté à des colloques universitaires dans lesquels elle intervenait et que j’avais mis certains de ses textes au programme de mes cours. Cette rencontre s’est déroulée autour d’Hannah Arendt que nous découvrions alors toutes les deux. Ce fut le début d’une longue amitié qui s’est poursuivie jusqu’à sa mort. Elle a préfacé mon premier livre et je lui ai consacré un chapitre dans Pensées rebelles (Remue-ménage, 2011).

Françoise Collin a largement contribué à la diffusion de l’œuvre d’Hannah Arendt en France, où elle s’installe à partir de 1981. Elle lui a consacré un numéro des Cahiers du Grif en 1986, a co-organisé un colloque dont les actes sont publiés par les éditions Tierce en 1988, Ontologie et politique, a favorisé de nouvelles traductions de ses œuvres, dont son ouvrage sur une salonnière berlinoise juive du début du XIXe siècle, Rahel Varnhagen (Tierce, 1986). En plus de l’ouvrage déjà mentionné, elle lui consacre plusieurs articles qu’elle pensait réunir en livre encore quelques mois avant sa mort.

Ce qui l’intéresse dans le féminisme (mais aussi chez Hannah Arendt et dans certaines pensées philosophiques ou pratiques artistiques), c’est le rapport entre insurrection et institution, la capacité d’ouvrir de nouveaux horizons intellectuels et d’élargir le champ des pratiques sociales. Loin de tout dogmatisme, son féminisme est en mouvement et « exige de ne jamais considérer comme révolue ou résolue une question quelconque [3] » et de comprendre sa radicalité comme un travail de sape de dimensions à la fois intimes et politiques de l’existence humaine.

Sa préoccupation pour le monde commun, une thématique qu’elle développe à partir de sa lecture d’Hannah Arendt, implique de prendre au sérieux à la fois la domination masculine (et l’ensemble de ses effets, connus et inconnus) et l’idée que la pluralité humaine commence avec la différence des sexes. Ces deux dimensions sont présentes dans la notion du « différend des sexes », ce qui lui permet d’échapper à ce qu’elle qualifie de « métaphysique des sexes ». Sur ce terrain, elle souligne que « pour la première fois dans l’histoire peut-être, il appartient aux hommes de répondre à un débat que les femmes ont instauré. Car elles ne revendiquent pas seulement tel ou tel droit ponctuel, mais annoncent une transformation profonde du rapport entre les sexes. Elles sont, sur ce sujet, celles qui prennent la parole [4].

Par le féminisme, les femmes peuvent accéder à l’espace politique, mais le maintien de cet espace exige que le mouvement féministe demeure pluriel. Françoise Collin se méfie des tentatives de ramener son hétérogénéité à une conception unitaire de son sens et de ses pratiques. Ce n’est qu’à travers cette pluralité que le féminisme pourra s’avérer créatif et innovateur. Déjà en 1972, elle soulignait le rôle du consciousness-raising dans la possibilité de préserver la parole singulière et l’expérience de chacune dans un mouvement collectif. Dans le premier numéro des Cahiers du Grif, elle précisait aussi que l’« entrée du féminisme sur la scène historique, ce n’est pas l’apparition d’un nouveau figurant qui voudrait s’insérer dans une pièce déjà écrite  : c’est plutôt l’émergence d’un principe subversif, constitutif d’un monde à venir [5] ».

Elle s’est également préoccupée de la transmission, une préoccupation liée à sa fonction d’enseignante, mais aussi de femme plus âgée agissant politiquement avec des femmes plus jeunes. Elle se refuse à opposer la maternité (transmission biologique) et la création (transmission symbolique). Soucieuse de toutes les créatrices, elle insistait sur la nécessité de « ne pas laisser mourir les vivantes » et assignait aux historiennes de la littérature la tâche « tout à la fois de guetter et de relever les signes du nouveau, de les arracher au risque de leur ensevelissement, de les mettre en perspective, de leur faire écho, de les accompagner et de les éclairer pour leur permettre de se déployer [6] », regrettant que cette absence d’écho ait empêché des textes de se transformer en œuvre.

Le meilleur hommage (femmage  ?) que nous puissions lui rendre n’est pas de combler le vide qu’elle laisse, mais de poursuivre chacune nos réflexions et nos combats sur un terrain que nous avons partagé avec elle et qui gardera son empreinte.

[1Françoise Collin, « Le New York des femmes », La Revue nouvelle, n°2, février 1973

[2Françoise Collin, « Praxis de la différence », Cahiers du Grif, 46, 1992, p.134.

[3Parcours féministes, Entretiens avec Irène Kaufer, Labor, 2005, p.15.

[4Françoise Collin, Le différend des sexes, Pleins Feux, 1999, p.59.

[5Françoise Collin, « Le féminisme pour quoi faire  ? », Cahiers du Grif, n°1, 1973, p.17.

[6Françoise Collin, Je partirais d’un mot, Fus Art, 1999, p.20.