France. Claude Guéant, le pluralisme et le vivre-ensemble

Giuseppe Santoliquido

La passe d’armes survenue, en ce début de mois de février, entre Claude Guéant, le ministre français de l’Intérieur, et le député socialiste de la Martinique Serge Letchimy est remarquable en plusieurs points. Commençons par un bref résumé des faits : M. Guéant se rend ce samedi 4 février à un débat au sein de l’Union nationale interuniversitaire, un syndicat étudiant fortement marqué à droite, et y tient les propos suivants : « Il y a des comportements qui n’ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu’ils sont étrangers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en particulier, de la dignité de la femme et de l’homme. Contrairement à ce que dit l’idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation. »

Dès le lendemain, lors de la séance des questions d’actualité à l’Assemblée nationale, Serge Letchimy se dit humilié et prend vivement à partie Claude Guéant en évoquant les camps de concentration et le régime nazi. Pour la première fois depuis l’affaire Dreyfus, le gouvernement français, outré par l’amalgame du socialiste, décide de quitter l’hémicycle.

Une bien pauvre culture politique

Cet échange de vues, disions-nous, est remarquable en plusieurs points. Tout d’abord parce qu’il illustre parfaitement l’inculture grandissante du personnel politique pris dans sa globalité. Le phénomène n’est évidemment pas typiquement français, nous dirions même que par son système de formation de ses élites, la France est davantage épargnée que d’autres pays. À ce titre, il suffirait d’assister à l’un ou l’autre débat au sein des assemblées parlementaires wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour se rendre compte de leur immense pauvreté intellectuelle. Les idées y sont une denrée rare, et les talents d’analyse et oratoires doivent être cherchés à la loupe.

Plusieurs variables expliquent ce triste état des choses. Mais, incontestablement, le triomphe de l’hédonisme consumériste prophétisé par Pier Paolo Pasolini au début des années septante interprète en grande partie le phénomène. Puisque tout est consommation, tout a vocation à s’inscrire dans un marché, la parole et le personnel politiques n’échappent évidemment pas à la règle. Eux aussi sont des produits soumis aux normes de l’offre et la demande, et dont l’attractivité est jugée en grande partie sur son potentiel ludique, divertissant. Tout ou presque peut être dit ou fait pour séduire l’acheteur-électeur. Souvenons-nous, à titre d’exemples non exhaustifs, de la pitoyable interview d’un Jean-Michel Javaux évoquant la couleur de ses caleçons et son gout pour la saucisse foraine. Et, pire encore, de l’indécent striptease du député-bourgmestre d’Estaimpuis, Daniel Senesael, lors de la présentation de ses vœux.

Par nature, le système particratique renforce cette tendance à la médiocrité, puisque seule une poignée d’individus détiennent non seulement le pouvoir, mais également le monopole du débat. Le reste des troupes, à quelques exceptions près, n’est que casting et presse-boutons recrutés sur la base de la notoriété locale. Quitte à peupler les assemblées législatives, réduites à la fonction de faire-valoir par des exécutifs tout-puissants, d’individus qui, dans un système privilégiant réellement le service par la qualité de l’intérêt général, de la Cité, n’ont rien à y faire. Mais dès lors que tout ou presque est filtré et prémâché dans les instances des partis, qui décident également des places sur les listes électorales en fonction de considérations qui leur sont propres, une réelle construction de la conscience et de la culture politiques des mandataires est pratiquement impossible. Voire inutile.

Cette consumérisation de la parole politique (et l’inculture qui en découle) fait en sorte que seul est pris en compte, dans le chef de ceux qui en (ab)usent, son impact sur le marché des voix. Nous pourrions comparer cet impact avec la relation entre le lancement d’un nouveau produit et ses conséquences sur la cotation boursière de l’entreprise qui l’a commercialisé. Tel ex-Diable rouge, telle ex-présentatrice, tel ressortissant d’une communauté étrangère placé à bon escient sur le marché peut rapporter autant d’électeurs.

Pour illustrer notre propos sur ce phénomène consumériste, revenons à l’échange de vue entre Claude Guéant et Serge Letchimy. Passons sur l’analyse de la réplique ridicule du socialiste, évoquant les camps de concentration et le nazisme, et venons-en à M. Guéant. Tout d’abord, il est manifeste que le ministre ne sait pas de quoi il parle. Qu’il utilise un concept sans en appréhender le contenu. Claude Guéant utilise, dans le cadre d’un discours comparatif, le concept de « civilisation ». Or, comme l’explique très bien le politologue Dominique Reynié, on ne peut, par définition, comparer des civilisations entre elles. Une civilisation est, en effet, un processus évolutif, en perpétuelle construction, qui cumule des ressorts religieux, moraux, esthétiques, techniques, coutumiers. Il ne s’agit pas de quelque chose que l’on décrète, dont on planifie le fonctionnement dans un bureau. La construction de la relation homme-femme dans le régime iranien aujourd’hui est-elle le fruit de millénaires de civilisation perse ? Naturellement pas. Ce que l’on peut comparer, et de manière tout à fait légitime cette fois, ce sont les marqueurs d’un régime politique ou d’une culture comme, précisément, « la liberté, l’égalité, le caractère tyrannique ou la gestion de la relation hommes-femmes » — autant de variables citées par Guéant lui-même, mais de manière impropre.

Déresponsabilisation

Cet abus de langage du ministre français est donc le propre de son inculture. Mais ce n’est pas tout. La consumérisation de la parole politique, nous l’avons vu, banalise l’inculture au profit de l’immédiateté de ses effets sur le marché électoral. Or, il est clair que Guéant visait non pas l’une ou l’autre civilisation, mais les citoyens français de confession musulmane. Cela fut d’autant plus clair lorsqu’il précisa sa « pensée » en citant, pour l’illustrer, les problèmes posés par les prières de rue ou le port du voile. Son but — il a d’ailleurs été nommé pour cela par Nicolas Sarkozy — est de chasser sur les terres électorales du Front national. L’effet recherché de cette parole politique impropre est de ramener à l’ump les voix frontistes. Et, par corolaire, nous voilà confrontés à une troisième forme de dépréciation de la parole politique. Après son inculture et sa consumérisation, il s’agit de sa déresponsabilisation.

En effet, les déclarations du ministre français de l’Intérieur sont par nature clivantes. Or, un responsable politique ne doit-il pas avant tout — certes dans le cadre d’un échange d’idées divergentes, voire antagonistes — éviter d’effriter son corps social. Ne doit-il pas éviter de susciter les peurs, les frustrations de certains fragments de la société contre d’autres qualifiés d’improductifs ou d’immoraux (ceux qui travaillent contre les fainéants, ceux qui sont nés ici contre ceux qui viennent d’ailleurs, etc.). Doit-il attiser les oppositions sociétales ? Claude Guéant et Nicolas Sarkozy doivent-ils prendre le risque, pour souder avant la présidentielle un électorat de droite déliquescent, de jouer sciemment avec le feu ? Et, par voie de conséquence, de susciter des réactions de violence ?

L’irresponsabilité et la dangerosité de leur parole politique sont d’autant plus grandes qu’elles s’inscrivent dans un contexte de crise économique et morale. Aux yeux d’une société civile durement frappée par les dérèglements économiques et financiers, la politique, pratiquée de la sorte, ne risque-t-elle pas d’apparaitre comme un théâtre où se joue uniquement la conquête du pouvoir ? Et rien d’autre. À l’heure où le monde se voit imposer la labellisation du modèle économique libéral, ne serait-il pas utile de réfléchir à la construction d’un projet de société ? De penser — ou de repenser — le contenu du contrat social ? De définir les règles et les aspirations qui doivent sous-tendre le vivre-en-commun ? Car il est évident que les effets de la globalisation économique, de la mondialisation et des vagues successives d’immigration sur le sol européen ont engendré une période d’incertitude — à des degrés divers en fonction des pays — sur les valeurs communes. À l’horizon 2050, le continent européen aura besoin, en raison de son faible taux de natalité, de plusieurs millions de travailleurs immigrés en provenance, essentiellement, des mondes africain et arabe. La volonté d’une coexistence harmonieuse entre les différentes cultures et les différentes confessions religieuses appelle donc à cette réflexion.

Le vrai problème qui se pose aujourd’hui, nous semble-t-il, est de déterminer l’agora dans laquelle doit se mener ce débat fondamental. Qui doit impérativement se tenir, sous peine de nourrir les pentes populistes. À supposer qu’il en soit capable, ce dont nous doutons, le souci d’immédiateté et la vocation consumériste du monde politique suffisent à le disqualifier pour mener une démarche de cette importance. Même à ses niveaux les plus élevés, le politique est aujourd’hui mû par une dynamique purement mécaniste, pour reprendre la terminologie utilisée en science économique. Il est évident que le politique n’est plus à même, comme le souhaitait Aristote, d’utiliser les autres outils sociétaux (l’économie, les techniques, etc.) pour atteindre un objectif supérieur — une finalité — qu’il aurait préalablement défini. Il n’y a pas de conception éthique de la politique. Ni de réflexion éthique — au sens premier du terme, aristotélicien, non pas utilitariste, au sens des chartes économiques — menée par le politique. Il n’en a ni les capacités ni le pouvoir. Ou, quand il singe cette réflexion, comme dans le cas de M. Guéant, c’est de manière impropre et électoraliste. De sorte qu’il se cantonne, c’est désormais sa vocation ontologique, nous le voyons clairement en Italie et en Grèce, aux questions purement logistiques, au choix des techniques.

Mettre les valeurs en discussion

Il convient dès lors de s’interroger : qui doit déterminer la finalité du vivre-ensemble ? Où doit se mener, de manière dépassionnée et rationnelle, la discussion (au sens de la recherche d’une entente argumentée entre les partenaires) sur les valeurs qui doivent sous-tendre nos sociétés ? Où doit se penser et se déterminer la pensée du sens ? Qui doit évaluer l’action politique au regard, comme le souhaitait Levinas, de la responsabilité éthique qui définit la nature de notre vie en commun ? Que nous le voulions ou pas, l’être en commun — et donc, immanquablement, le pluralisme de nos sociétés — définit notre vie sur terre. S’il existe une infinité de divisions possibles, cet être-en-commun fondamental doit être la raison première du politique, au sens d’Aristote, une fois encore — l’homme est par nature politique. Le but n’est donc pas de penser des sociétés sans conflit, cela n’aurait pas de sens, mais de saisir les conflits eux-mêmes, d’accepter l’altérité et les différences comme des ressources pour penser l’être-en-commun. Et de saisir les ressources internes à chaque corps social pour trouver le point d’équilibre, d’harmonie. Sans le souci d’administrer, dans un réflexe impérialiste, un savoir plus légitime qu’un autre. Ensuite seulement, nous pourrons décider de quelle politique (au sens contemporain du mot, donc logistique) permet d’y aboutir.

L’objectif que nous devons nous attribuer, en tant que société civile, est donc de se donner un cadre, un espace social pour construire l’échange des points de vue, de manière à formuler des signifiants communs. Bref, pour paraphraser Levinas, de réinstaurer la primauté de l’éthique en tant que responsabilité vis-à-vis de l’autre, et condition première de notre vivre-ensemble.