Floralies à Pyongyang

Bernard De Backer

Selon la célèbre théorie de l’historien Ernst Kantorowicz, dite des « deux corps du Roi », le souverain médiéval possède un corps terrestre, tout en incarnant le corps politique, la communauté constituée par le royaume de ses sujets. Cette double nature du corps royal expliquerait l’exclamation proférée à la mort du souverain, « Le Roi est mort, vive le Roi ! ». Le corps politique du roi ne pouvait en effet mourir. Les derniers développements de la dynastie communiste « autosuffisante » de Corée du Nord - à savoir la désignation de Kim Jong-un comme successeur de son père Kim Jong-il et de son grand-père Kim Il-sung - peuvent peut-être trouver un bout d’explication dans cette incarnation physique du pouvoir politique et de la communauté humaine qu’il est censé représenter. Sauf qu’à défaut d’une loi de succession monarchique et héréditaire, il apparait bien nécessaire d’anticiper la défaillance finale du souverain régnant pour installer le corps de son successeur en position d’héritier, selon des formes politiquement présentables, mais biologiquement assurées. C’est ce que nous venons de vivre avec l’intronisation de Kim Jong-un (en lieu et place de Kim Jong-nam, le fils ainé), mais également avec la montée en grade de sa tante Kim Kyong-hui, belle-mère de la dynastie promue général quatre étoiles.

On aurait bien tort de sous-estimer ou de railler cette dimension organique de la légitimité du leadeurship de Pyongyang et, consécutivement, de sa transmission. Quiconque a arpenté la littérature du régime et de ses exégètes ne peut qu’être frappé par l’omniprésence de références naturalistes dans ses descriptions et ses métaphores, dans lesquelles les mentions de la pureté de la race coréenne et de la prévalence des liens du sang ne constituent pas la moindre des conséquences. Pour reprendre la terminologie de l’anthropologue Philippe Descola, la « physicalité » des existants semble avoir autant de poids que leur « intériorité » dans la constitution des collectifs nord-coréens. Un subtil mélange de chamano-pentecôtisme, de confucianisme et de matérialisme marxiste-léniniste poussé à l’extrême paraît constituer la toile de fond de la Weltanschauung du côté de Pyongyang. Vision du monde dont les conséquences dépassent très largement la question de la filiation dynastique des Kim. Que l’on en juge.

Dans la mythologie historique coréenne, le pays aurait été fondé par Tangun vers trois mille ans avant notre ère. Le souverain légendaire serait le fruit de la copulation entre un ours transformé en princesse et Hwanung, fils du Dieu de la création. L’union inaugurale aurait eu lieu sur le mont Paektu, montagne sacrée de Corée par où transite le ki, flux d’énergie cosmique en provenance de Chine. Au début des années nonante, quelques années avant la famine qui ravagea le pays et aurait fait plus de deux-millions de morts [1], le régime nord-coréen fit une découverte archéologique de la plus haute importance : le tombeau de Tangun. Comme le rapporte un journaliste qui a visité les lieux en avril 2000, la brochure officielle qui présente le tombeau reconstruit aux visiteurs affirme que « grâce à la politique correcte du Parti des travailleurs de Corée [...] il fut prouvé que Tangun, notre père ancestral, que l’on a pris pendant des milliers d’années pour un être mythique, était un personnage réel [2] ». D’autresgrands géniteurs furent également retrouvés dans le sol de la Corée du Nord, fournissant ainsi un substrat très physique à l’identité nationale et une preuve incontestable de la « politique correcte du Parti des travailleurs de Corée ».

Le moment inaugural de la lignée des trois Kim, à savoir l’année de la naissance de Kim Il-sung le 15 avril 1912, est devenu depuis 1997 la référence du nouveau calendrier. C’est, dès lors, en l’an 98 du « calendrier Juché [3] » que Kim Jong-un, issu de la même sublime semence, est intronisé comme successeur de ses père et grand-père. Lesquels ne forment d’ailleurs qu’une seule et même personne, le régime claironnant à qui veut l’entendre que « Kim Il-sung c’est Kim Jong-il et Kim Jong-il c’est Kim Il-sung [4] ». Car, contrairement aux apparences, Kim Il-sung n’est pas mort. Il a d’ailleurs été proclamé « président éternel » en 1998. Son corps embaumé est exposé dans un cercueil de verre que quelques privilégiés peuvent contempler après un rituel de purification digne de la secte du Temple solaire. La proclamation analysée par Kantorowicz devrait dès lors être formulée un peu différemment pour s’adapter aux réalités du pays de la Juché : « Le Grand Leadeur n’est pas mort, vive le Grand Leadeur ! »

La Nature elle-même participe à l’onction du pouvoir coréen, comme l’attestent de nombreux phénomènes cosmiques et météorologiques répercutés par les médias officiels (il n’y en a pas d’autres). Le Grand Leadeur étant « le Soleil de la patrie », et son fils « le Soleil du XXIe siècle », il n’est guère étonnant que ses déplacements, sa naissance ou sa mort (apparente), soient accompagnés de quelque remue-ménage cosmique : comète traversant le ciel et apparition d’un arc-en-ciel à la naissance de Kim Jong-il, ébrouements de montagnes tutélaires à la mort de Kim-Il-sung, brouillard masquant les mouvements du Cher Leadeur aux abords du trente-huitième parallèle, éclaircie miraculeuse lui permettant de mieux consulter une carte par temps couvert, colombes se posant sur ses épaules, etc.

Le biologisme nord-coréen n’a pas que des aspects cocasses, on s’en doute. La qualité d’un existant étant liée à sa physicalité, les caractéristiques prodigieuses du corps du Leadeur, doté notamment d’un « cerveau parfait », ne sont pas sans rapport avec une certaine absence de qualités chez les autres. Cet innéisme organique a aussi pour conséquence qu’il est à peu près impossible, sauf en cas de métamorphose rarement observée, de remonter dans la chaine des êtres au sommet de laquelle trône la dynastie kimilsungienne. La pureté de la race coréenne en constitue un aspect non négligeable. « Vive la Corée, nation ethniquement homogène ! », proclame un slogan près du stade Kim Il-sung de Pyongyang. Le guide nord-coréen du journaliste Philippe Grangereau commente : « Les Coréens sont une race qui ne se mélange pas. Lorsque la Corée sera réunifiée, nous serons un peuple racialement pur de septante-millions d’habitants. » Ce que vient confirmer de manière brutale le témoignage, rapporté par Pierre Rigoulot [5], d’une réfugiée coréenne en Chine contrainte d’avorter lors de son retour au pays. Les gardiens du camp de détention lui auraient lancé ces insultes : « Vous portez du sperme chinois, du sperme d’un pays étranger ! »

À l’intérieur même du pays, le biologisme national a des effets redoutables. Ceux qui manquent à la qualité de la race coréenne, comme les handicapés et les nains, sont impitoyablement traités. Les handicapés sont chassés des villes, les nains sont appelés à disparaitre sur ordre de Kim Jong-il et envoyés dans des centres de regroupement avec interdiction de procréer. La hiérarchisation du corps social - uni organiquement à son « Cher Leadeur », qui en constitue le cerveau - est celle d’un système de castes quasi héréditaires et endogames [6]. Ce système aurait atteint son climax en 1967, lorsqu’il fut décidé de répartir les habitants en trois grandes castes (« centrale », « indécise » et « hostile ») subdivisées en nombreuses catégories. Cette classification fondée sur l’origine de classe et sociohistorique des parents et ancêtres (Coréens d’origine japonaise, prisonniers de guerre sud-coréens, etc.), détermine notamment la nourriture, le type d’école ou de soins auxquels on a droit. Nombre d’éléments hostiles croupissent ou agonisent dans des zones de relégation ou des camps de détention de divers types : « centres de régénération », « camps de travaux forcés », « zones de déportation », « zone de dictature spéciale ». On peut imaginer quelles furent les parties du corps national qui furent principalement affectées par la famine des années nonante et à quelles autres furent destinés les vivres envoyés par l’aide internationale.

Ce biologisme a cependant une dimension esthétique que connaissent certains amateurs d’art floral. La dynastie nord-coréenne a en effet apporté son écot à la création de deux nouvelles variétés de fleurs : la Kimilsungia et la Kimjongilia [7]. La première est une orchidée à fleurs mauves, offerte par Soekarno lors d’une visite de Kim Il-sung en Indonésie en avril 1965. La seconde, un bégonia à fleurs rouges créé par un horticulteur japonais en 1988. Une exposition annuelle leur est exclusivement dédiée à Pyongyang. Des dizaines de stands répartis sur deux étages présentent des compositions florales faites à partir des deux variétés. Elles ont été réalisées par des « unités de travail » et représentent des symboles nationaux comme le drapeau, des monuments, des dates fondatrices, etc. Le clou de l’exposition est la représentation d’une carte de la Corée réunifiée, de couleur mauve, faite exclusivement avec la variété Kimilsungia. Une, homogène et remplie à ras bord de la matière kimilsungienne, tel est le mortel fantasme.

[1Sur une population évaluée à 23 millions. La famine se développa après la chute du mur de Berlin et la fin de l’URSS, modifiant les termes de l’échange avec les « pays frères », dans le contexte d’une agriculture entièrement collectivisée et peu productive. Si elle connut un sommet vers 1995, la famine resta larvée pendant de nombreuses années. L’évaluation du nombre de victimes, directes (mortes de faim) et indirectes (maladie, malnutrition...), est très difficile à faire dans un pays aussi fermé que la Corée du Nord. Selon les dernières informations (2010) du Programme alimentaire mondial, « le manque chronique de nourriture a un impact dramatique sur la santé et le bien-être de la population ».

[2Philippe Grangereau, Au pays du Grand Mensonge. Voyage en Corée du Nord, Payot, 2003.

[3Le « Juché » est une théorie politique développée sous Kim Il-sung par Hwang Jang-yop et qui fonde officiellement le régime. Elle se veut une nouvelle idéologie révolutionnaire dans le prolongement du marxisme-léninisme, centrée notamment sur l’autosuffisance. Hwang Jang-yop, décédé le 10 octobre 2010 à Séoul, était un des plus célèbres transfuges du régime nord-coréen. La réclusion volontaire n’est pas un phénomène nouveau dans cette partie du monde, la Corée étant déjà qualifiée de « Royaume ermite » par les Occidentaux au XIXe siècle. Comme en a témoigné Hwang Jang-yop, la théorie du Juché fait référence à la Corée prémoderne du Choson.

[4Selon Le Monde du 10 juillet 2010, une première tentative de clonage humain aurait eu lieu dans un laboratoire secret nord-coréen (Kimcahek). Kim Jong-il a démenti qu’il s’agissait de son clone, contrairement à ce qu’annonçaient les communiqués aux premiers jours de l’expérience.

[5Dans Corée du Nord, État voyou, Buchet Chastel, 2003.

[6Système qui a prévalu dans la Corée prémoderne, dont plus de trente pour-cent de la population était composée d’esclaves. Cette comparaison est faite dans le récit de Barbara Demick, Nothing to Envy. Real Lives in North Korea, Spiegel & Grau, 2010 (vient de paraître en français sous le titre Vies ordinaires en Corée du Nord). L’auteur a rencontré de nombreux réfugiés en provenance de la ville de Chongjin (nord-est de la Corée du Nord) et reconstitué leur parcours dans le contexte de l’histoire du pays depuis la seconde guerre mondiale jusqu’au début 2010.

[7Un documentaire portant le nom de Kimjongilia (2009) relate les témoignages de réfugiés nord-coréens. Il a été projeté au Festival des libertés (Bruxelles) le 22 octobre 2010. Rappelons qu’un parti politique, le Parti du travail de Belgique (PTB), a soutenu le régime de Pyongyang jusqu’à il y a peu. Sa secrétaire générale de l’époque, Nadine Rosa-Rosso, adressa un vibrant message de félicitations à Kim Jong-il, le 10 octobre 1999 ainsi qu’une pensée « aux collectivités qui, en Corée, ont dû et doivent endurer de plein fouet les calamités naturelles ».