First we take Manhattan

Ron Mivrag

Trois jours après l’attaque suicide contre New York et Washington, l’éditorialiste israélien Ron Mivrag publiait dans les colonnes du Maariv un texte extrêmement surprenant de la part d’un intellectuel réputé à droite de l’échiquier politique, un texte empreint de dépression, d’apocalypse et de remords.

Ceux d’entre nous pour qui New York est un second foyer, ceux d’entre nous qui y ont habité un jour ou l’autre de leur vie, ceux d’entre nous qui ont fait de New York la quintessence du rêve urbain et du rêve de la liberté, sentent que ce qui s’est passé le mardi 11 septembre à New York a touché ce qui, à nos yeux, en fait une seconde et immense Tel-Aviv : la sophistication, la culture, la conceptualisation, la liberté, notre mantra de baby boomers.

C’est pourquoi, au nom des milliers de morts enfouis sous les décombres du World Trade Center, je ne peux oublier ces stupides Israéliens qui se sont moqués de « ces Américains qui savent maintenant ce que c’est », comme si le soleil s’était enfin levé sur le Nouveau Monde... Certes, la vague de terreur qu’Israël a dû affronter cette année est sans commune mesure avec ce que d’autres pays endurent. Mais aurait-on oublié les cent-soixante-huit morts d’Oklahoma City et les tentatives précédentes de détruire les Twin Towers ? Cette satisfaction israélienne est indécente à l’heure où la fumée s’élève au-dessus de New York. Nous devrions nous rendre compte que la catastrophe qui a frappé New York nous concerne, parce que c’est une nation sans laquelle Israël aurait déjà disparu qui, pendant quelques heures, a perdu le contrôle.

Que l’on retrouve ou non des Israéliens sous les décombres ne change rien au fait que ce qui s’est passé à New York doit être intégré dans la conscience juive israélienne comme une tragédie israélienne. Si la superpuissance américaine a pu être aussi mortellement frappée, cela signifie que le danger qui nous menace est bien plus effroyable encore. Car, contrairement à Israël, l’Amérique ne partage pas des centaines de kilomètres de frontières avec des pays qui peinent à renoncer au fantasme de notre extermination.

Pour beaucoup d’Israéliens, New York est cette ville où il fait bon se rendre quand ils veulent prendre l’air, respirer et fuir pendant quelque temps l’atmosphère oppressante d’Israël. New York ne sera plus jamais comme avant. Et notre attitude envers New York ne sera plus jamais comme avant. New York ne sera plus jamais ce refuge pour nos névroses et nos psychoses d’Israéliens. Vingt-quatre heures après l’écrasement des avions, j’ai pris un vol intérieur de la TWA pour Los Angeles. Les règles de sécurité étaient toujours aussi lâches et le personnel était toujours composé de membres d’ethnies non américaines (les seuls à accepter de travailler pour des salaires de misère). Comme si rien n’avait changé, toute l’arrogance américaine s’exprimait dans cette certitude que rien ne peut leur arriver et que personne au monde n’oserait se frotter à la superpuissance mondiale. Le fait que quatre groupes de preneurs d’otages aient pu s’emparer de quatre avions et en précipiter trois sur leurs objectifs est symptomatique d’un ethos américain franchement désespérant et constitué d’un sentiment de supériorité, de souveraineté, de force et self control.

Le grand péché de l’Amérique, et cela ne justifie en rien ce qui s’est passé à New York, c’est le péché de l’arrogance et du mépris envers les sanctuaires terroristes du tiers monde. Les attentats les plus sanglants commis sur le sol américain l’ont été dix ans après la guerre du Golfe, lorsque l’Amérique, pour des raisons que l’on ignore encore, a décidé de frapper l’Irak de Saddam Hussein. Non seulement l’Amérique a frappé l’Irak sans discernement, mais, en imposant à des milliers de civils innocents une guerre sans fin baptisée « Tempête du désert », elle a attiré sur elle les désirs de vengeance du terrorisme musulman.

Tel un bédouin ruminant patiemment et froidement sa vengeance, le monde musulman a attendu dix ans pour que s’offre à lui l’occasion de se venger de la superpuissance américaine d’une façon qu’aucun cauchemar ne pouvait anticiper. Personne ne peut justifier ce qui s’est passé cette semaine à New York. Mais on ne pouvait non plus justifier la guerre du Golfe, même si elle était censée servir (ce qui est loin d’être prouvé) nos intérêts. En prenant pour cible l’Irak, les Etats-Unis ont pris Israël en otage. Ce 11 septembre, des comptes ont été soldés. De quel legs sanglant a hérité le fils du concepteur de la guerre du Golfe ? Et Georges W. Bush est-il à la hauteur de la situation, lui qui appelle les terroristes « folks » (comme si Sharon appelait nos kamikazes « les mecs » ... ) ?

C’est souvent à New York que je prenais le large face aux réactions violentes que certains de mes articles suscitaient. Pourtant, mes contempteurs feraient bien de se faire du souci. Désormais, le monde occidental, de Jérusalem à Washington, ne sera plus qu’un unique et gigantesque Dolphinarium [1]. Et, aussi sanglant soit-il, le prochain attentat qui frappera Israël ne sera plus qu’une statistique parmi d’autres.

[1Nom d’une discothèque de Tel-Aviv où l’attentat d’un kamikaze palestinien avait, au début du mois de juin, causé la mort d’une vingtaine d’Israéliens.

Le titre est de la rédaction ; il reprend le titre d’une chanson de Leonard Cohen extraite de l’album I’m Your Man (1988).

Paru dans Maariv, le 14 septembre 2001. (Traduit de l’hébreu par P. Fenaux.)