Finkielkraut : tout sauf un conservateur

Anathème • le 12 juin 2019
philosophie, Médias, sport.

Chaque jour, j’entends les pleureuses de notre postmodernité angoissée regretter la disparition des grands esprits. « Où sont les Zola, les Foucault, les Camus, les Sartre, les Bourdieu, les Bernanos ? Qui nous dira que faire et, surtout, pourquoi ? », se lamentent-elles ? Et de montrer du doigt les BHL, les Finkielkraut, les Luc Ferry, exemples d’une pensée compactée et lyophilisée à des fins de médiatisation.

Prenons l’exemple de Finkielkraut, invité permanent des médias français où il livre son point de vue avec l’autorité qui convient et dézingue ce qui lui déplait avec la rage adéquate. Dans le spectacle que la France aime à donner d’elle-même, il tient parfaitement le rôle de l’autorité intellectuelle, sans pour autant rien dire ni rien analyser réellement. Colérique en diable, il se prête admirablement à la réduction à quelques secondes de vidéo qui feront le buzz. « Gnagnagnagna, pauvre conne ! » n’est-il pas son aphorisme le plus connu ?

Voilà qui signe un « problème Finkielkraut » ? Mais bien au contraire ! Laissez-moi vous l’expliquer, à l’aide d’un exemple récent.
Il y a quelques jours, M. Finkielkraut était l’invité de CNews, où Sonia Mabrouk l’interrogea sur l’un de ses sujets de compétence : le football féminin. L’idée était excellente, puisque le philosophe protesta avec véhémence : « mais alors après on va faire le rugby féminin », « arrêtez ! L’égalité, l’égalité, bien sûr l’égalité, mais un peu de différence ». La journaliste, certainement enchantée, put alors le reprendre, protester à son tour et mettre en scène son évident féminisme. Manquait une punchline qu’Alain livra de bonne grâce : « c’est pas comme ça que j’ai envie de voir les femmes ». Un moment de perfection télévisuelle s’achevait.
Les réseaux sociaux et la presse purent alors s’enflammer et voler au secours des footballeuses professionnelles dont ils ne parlent jamais. Sauf quand Alain Finkielkraut dit qu’il s’en fiche. Avalanche de condamnations, déclarations solennelles, émoi sincère, rien ne manqua. En ligne de mire : Alain Finkielkraut, apôtre d’un conservatisme suranné, défenseur de l’ancien monde, conservateur impénitent… Quelle injustice ! Quelle incompréhension ! C’en était trop, il fallait qu’à mon tour, je proteste.

Il me semble avant tout nécessaire d’attirer l’attention sur le professionnalisme de M. Finkielkraut. En tant que philosophe médiatique, il a fait le boulot de manière très consciencieuse, restant en permanence prévisible pour permettre au scénario cathodique de suivre son cours sans heurt, évitant toute nuance, s’abstenant de tout argument, qui auraient pu entrainer l’émission vers un échange de considérations rationnelles et, de ce fait, miner les scores d’audience. Il me semble qu’il faut à tout le moins lui reconnaitre cette maestria, tout en saluant le naturel avec lequel il exécuta la tâche qu’on lui avait confiée. C’est au fait qu’il fait oublier le travail acharné sous les apparences de l’improvisation et de l’impréparation que l’on reconnait l’artiste de talent.

Ensuite, il me parait nécessaire de répondre aux jérémiades gauchistes sur la mort des intellectuels et la faillite de la pensée française. Car, en effet, qui dit que nous avons besoin de pensée ? Si celle-ci a pu se révéler d’un quelconque intérêt dans un monde du progrès, de la planification et des grandes conquêtes techniques et sociales, elle est parfaitement superfétatoire dans un contexte qui, d’une part, valorise la volatilité, la flexibilité, voire la versatilité et, d’autre part, craint pour ses acquis et sa sécurité. Une bonne fois pour toute, la question n’est plus d’avoir raison ni de voir juste, elle est d’avoir un avis qui compte. Alain Finkielkraut est, à cet égard, le non-penseur qu’il nous faut dans un monde qui fait l’économie de la pensée, un arbitre des élégances pour un monde du gout et du dégout.

Qu’importent les raisons pour lesquelles le football féminin serait méprisable ? Alain ne s’y est pas trompé, qui n’a excipé d’aucun argument, mais a décerné un « pouce vers le bas » à cette activité. Ce faisant, il invite ses téléfollowers à faire de même. Pourquoi ? Parce que ! Parce que c’est son droit, parce que toute opinion vaut toute autre, même s’il est de bon ton de s’offusquer du ridicule de celles que nous ne partageons pas !
En cela, Finkie, pour l’appeler par un pseudo qui fait florès sur les réseaux sociaux, se montre bien plus postmoderne que ne veulent l’admettre ses détracteurs. Il est de plain-pied dans le monde actuel où la pertinence d’un comportement ou d’un message se mesure au nombre de signalement des internautes, l’intérêt d’une position, au nombre de likes et l’importance d’un penseur, à son nombre de followers. L’heure n’est plus à la NRF, aux sommes philosophiques, aux testaments politiques, ni même, excusez-moi de le dire, aux revues intellectuelles telles que La Revue nouvelle. Elle est aux évaluations assassines sur Trip Advisor, aux commentaires cinglants sur eBay, aux appréciations négatives sur Uber.

Dès lors, quoi de plus légitime que de dire que l’on n’a pas envie de voir comme ça les femmes ? Chacun peut, en son for intérieur, avoir envie d’une chose ou d’une autre, certes, mais chacun doit, aussi, l’exprimer haut et fort, pour que la somme des approbations et désapprobations subjectives permette l’attribution d’une valeur à toute chose, et pour que chacun de ces avis, pris individuellement, incite les indécis à prendre position, en fonction, non d’arguments, mais de leur proximité avec l’un ou l’autre influenceur.
Ne nous trompons pas : Alain Finkielkraut est bien membre d’une avant-garde qui fera de notre société une démocratie radicale, où tout est décidé collectivement, en permanence, sans a priori d’aucune sorte, sans argument d’autorité, sans argument d’aucune sorte, en fonction des pulsions des uns et des autres. Finkie est tout, sauf un conservateur.


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.