Finie la classe moyenne à papa !

Olivier Derruine • le 15 mars 2014
richesse, justice sociale, PME, classe moyenne.

La classe moyenne n’est plus celle à laquelle vous pensez.

La « classe moyenne » est un concept qui est évoqué intempestivement au moment des campagnes électorales. Nombre de candidats les présentent plus ou moins implicitement comme le pivot économique et culturel de la société. Cette semaine fut à cet égard riche en professions de foi de cet acabit : suite à la présentation du programme du PS mercredi, le MR rétorquait que « le PS sacrifie la classe moyenne » et, dans le même registre, la NVA enfonçait le clou : « Avec le PS, la classe moyenne flamande doit craindre le pire ». Dans le même temps, une évaluation universitaire indépendante des grandes lignes des réformes fiscales envisagées par ces partis montraient que ceux qui s’en font particulièrement les champions (MR et NVA en tête) sont ceux qui en font le moins. [1]

Paradoxalement, dans ce déluge de déclarations et d’incantations, personne ne définit jamais ce concept si bien que, finalement, on ne sait jamais clairement à quoi il se rapporte. Le flou à ce sujet pourrait d’ailleurs être intentionnellement entretenu dans une optique électoraliste et une optique de préservation de l’ordre économique.
La classe moyenne à travers les salaires (flux)

Intuitivement, on comprend toutefois qu’il est fait référence à l’éventail des salaires. [2] Plus précisément, lorsque l’on considère tous les salaires perçus par les membres de la communauté et rangés par ordre croissant, la classe moyenne englobe alors les personnes qui se situent dans une tranche plus ou moins large, centrée sur le milieu.

Les chiffres du SPF Economie [3] nous informent que le salaire mensuel brut moyen en Belgique est d’environ 3.200 euros en 2011. Mais ce chiffre dissimule, bien entendu, d’importantes inégalités au sein de la population. Une partie de ces inégalités résulte des différences salariales entre les secteurs, de l’âge, du diplôme ainsi que de la démultiplication des contrats précaires par exemple. Une autre partie reste inexplicable et inacceptable comme la discrimination salariale dont les femmes sont toujours victimes.

Un concept statistique permet de « nettoyer » la moyenne de ces inégalités. Il s’agit de la médiane qui « est une valeur m qui permet de couper l’ensemble des valeurs en deux parties égales : mettant d’un côté une moitié des valeurs, qui sont toutes inférieures ou égales à m et de l’autre côté l’autre moitié des valeurs, qui sont toutes supérieures ou égales à m » (Définition Wikipédia)

La médiane se situe vers 2.750 €. Donc, 50 % de la population gagne un salaire mensuel brut moyen inférieur à 2.750 € et 50 % gagne davantage. C’est près de 14 % (450 €) de moins que la moyenne. La différence n’est pas négligeable. En termes de ciblage politique d’un public d’électeurs, les tonalités des partis doivent donc différer selon celui que l’on vise – le public de la moyenne ou celui de la médiane – dans la mesure où les 50 % des travailleurs les plus pauvres (ceux qui, graphiquement, sont situés à la gauche de la médiane) ne recouvrent que très faiblement la classe moyenne. Seuls ceux qui gagnent entre 2.750 et 3.000 € bruts peuvent être raccrochés à la classe moyenne… A partir de là, on comprend que ce concept de classe moyenne agit en trompe-l’œil et que se braquer sur celle-ci risque d’être source de désillusion pour les partis de gauche en lesquels ne se reconnaîtront plus les travailleurs de la gauche (sic) de la médiane.

A partir de ces valeurs de référence, considérons schématiquement que la classe moyenne (ou médiane) représente la moitié de la population, l’autre moitié se répartissant (en parts égales) en « pauvres » et en « riches ». Quelles seraient les bornes salariales qui définiraient ce groupe salarial ? La classe moyenne se composerait des personnes dont les salaires sont compris dans une fourchette (relativement large) entre 2.500 euros et 4.250 euros. La classe « médiane », c’est-à-dire celle définie autour de la valeur de référence de 2.750 euros, comprendrait les personnes dont les salaires sont compris dans une fourchette entre 2.250 et 3.500 euros.

Nous avons vu précédemment que selon que l’on prenne la moyenne ou la médiane comme critère primordial, nous parlions de personnes présentant un profil salarial différent et donc, exprimant des attentes et préoccupations différentes. Mais, la largeur plus (dans le cas de la moyenne) ou moins (dans le cas de la médiane) importante de la fourchette rend compte que même au sein de chacun de ces deux groupes, l’on fait face à des ensembles plus ou moins hétéroclites dont les intérêts sont de plus en plus difficiles à concilier. Par conséquent, selon le principe bien connu de « qui trop embrasse mal étreint », plus ce groupe est disparate, plus les propositions politiques que les partis lui adressent dans leur programme électoral perdent en cohérence.

La classe moyenne à travers le patrimoine (stock)

Pour bien cerner ce que revêt ce terme de classe moyenne, il faudrait compléter cette discussion sur les salaires d’un éclairage additionnel portant sur le patrimoine net des ménages. Celui-ci correspond à la valeur de l’ensemble des avoirs (les comptes en banques, les placements, les héritages, etc.) diminuée de l’encours total des dettes (les prêts à tempérament et le solde restant dû pour les ménages ayant souscrit un crédit hypothécaire par exemple). [4]

Contrairement aux salaires qui sont un « flux », c’est-à-dire des rentrées régulières lorsque l’on occupe un emploi, le patrimoine net est un « stock » : un inventaire (une photo) d’une situation à un moment donné.

Il intervient sûrement autant dans le style de vie (est-on cigale ou fourmi ?) que les salaires : un individu qui perçoit un « petit salaire » sera sûrement moins inquiet s’il peut s’appuyer sur un patrimoine conséquent reçu en héritage. Quelqu’un qui jouit de salaires élevés pourrait rester préoccupé quant au lendemain parce qu’il n’a pas un patrimoine qui lui assurerait le bien-être matériel de sa famille si il/elle perdait son emploi.

Dans une étude détaillée de septembre 2013 [5] , la Banque Nationale de Belgique ne laisse pas planer le suspense longtemps : en Belgique, le patrimoine net moyen s’établit à 338.600 euros mais sa valeur médiane est de 206.200 euros. La différence est significative : 40 % ! « La moyenne est donc sensiblement supérieure à la médiane, ce qui indique une répartition inégale des richesses et une concentration des patrimoines élevés au sein d’un nombre relativement faible de ménages. (…) C’est ainsi que sur l’ensemble des ménages belges, les 20 % les plus nantis possèdent 61,2 % du patrimoine total. (…) A l’autre bout de la répartition, les 20 % les plus pauvres ne détiennent que 0,2 % du patrimoine total des ménages belges. » Un ménage appartenant aux 10 % les plus riches possède un patrimoine net 3,4 fois supérieur à celui d’un ménage « médian ». Au passage, notons que le gouverneur de la même Banque Nationale n’en rate pas une pour rappeler que, selon lui, les salaires sont trop élevés en Belgique. (Chers amis journalistes qui participez à ses conférences de presse, la prochaine fois, interrompez-le pour lui demander : « les salaires de qui sont trop élevés ? »)

Classe moyenne Vs classe médiane selon les salaires et le patrimoine

Le tableau synthétique ci-dessous condense les chiffres des paragraphes et graphiques précédents. Il livre une double information.

Tout d’abord, les bornes inférieures et supérieures de la fourchette permettent à chacun de se faire une opinion quant à son appartenance ou non à la classe moyenne. Ce terme a souvent été galvaudé et permis de mettre un couvercle sur des tensions sociales qui auraient pu causer des troubles autrement plus sérieux que les grèves sporadiques aux succès mitigés des dernières années. L’abus de langage que recèle « classe moyenne » a détourné l’attention d’un groupe croissant de citoyen(ne)s qui, sans s’en rendre compte, ont été rétrogradés et n’appartiennent plus à cette classe moyenne. Certes, beaucoup parmi eux sont bien conscients des difficultés pour nouer les deux bouts et de l’audace dont il faut faire preuve pour songer à des projets d’avenir. Mais, ils se réconfortent à l’idée que leur statut social reste celui de la fameuse classe moyenne. « Ouf, pas de déclassement ! » Eh bien non, même si l’on nous rabâche régulièrement les oreilles avec les classements internationaux qui établiraient que le niveau de vie en Belgique est l’un des meilleurs du monde, les disparités croissantes qui se font jour au-delà du mirage des bons chiffres sont telles que les individus jouissant d’un salaire moyen et d’un patrimoine moyen qualifiés jusqu’ici de « classe moyenne » font en fait partie des privilégiés !

De là, il ressort que la différence significative entre les concepts de « moyenne » et de « médiane » rend désuète la référence à la classe moyenne pour certains partis, en particulier ceux qui par le soutien à une catégorie de la population mettent la priorité à la lutte contre les inégalités sociales. Il pourrait être plus pertinent de parler de « classe médiane ».

Vous êtes dubitatif ? … Les questions terminologiques ne sont pas un détail : elles induisent une perception qui prépare les cerveaux à des discours politiques et à un changement de société. A cet égard, on peut évaluer la force du discours néolibéral ambiant au fait que certains progressistes (ou qui se voient comme tels) parlent de « charges sociales » (perception négative, donc à réduire au plus vite) plutôt que de « cotisations sociales » (perception positive, donc à préserver dans la mesure où il s’agit pour le travailleur d’un salaire différé s’il tombe en maladie-invalidité, pour ses vieux jours, etc.). A bon entendeur…

[1« Le simulateur de la KUL bat aussi en brèche le positionnement du MR comme parti de la classe moyenne. Il conclut en effet que, plus on est riche, plus on profiterait de la réforme présentée par les libéraux. Les 10% de Belges les plus pauvres n’y gagneraient que 125 euros par an, alors que les 10% les plus riches y gagneraient 11.558 euros par an. Près de 100 fois plus… Le gain moyen serait de 4.560 euros. Conclusions similaires pour la réforme de la N-VA. Elle ferait gagner 196 euros par mois aux plus riches et à peine…. 1 euro par mois aux plus pauvres.

Ici, le gain explose vraiment pour le décile le plus fortuné. Les propositions du CD&V et du cdH, qui jouent uniquement sur un relèvement du plafond de revenus exonérés, favorisent elles aussi les hauts revenus mais dans des proportions plus raisonnables. La prime se tasse en outre à partir du 5 ou 6e décile, évitant ainsi de creuser l’écart entre les grandes fortune et la classe moyenne aisée » (L’Echo, La réforme fiscale du MR coûterait… 15 milliards, http://www.lecho.be/r/t/1/id/9474241.)

[2Le même raisonnement pourrait porter sur le revenu et discuter de la situation avant ou après impôts et transferts sociaux…

[4Le patrimoine net exclut la valeur du capital des pensions légales et des pensions complémentaires prévues par les entreprises et les secteurs

[5Philippe Du Caju, Structure et répartition du patrimoine des ménages : une analyse menée sur la base de la HFCS, BNB, Revue économique, septembre 2013.http://www.nbb.be/doc/ts/publications/EconomicReview/2013/revecoII2013_H3.pdf