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Jacques Dubois

De la « grève du siècle ». je fus plus témoin qu’acteur. Je vivais alors d’un mandat du Fonds national de la recherche scientifique qui me faisait travailler à la maison dans un grand isolement. N’empêche, ces semaines dramatiques me bouleversèrent et m’éclairèrent beaucoup sur la réalité du monde social et sur la place que j’y occupais. Je ne puis cependant les penser aujourd’hui qu’en les inscrivant dans la succession de mes rencontres intermittentes avec la politique. Ces rencontres eurent ceci de curieux qu’elles se produisirent de dix ans en dix ans, en début de décennie, me laissant tranquille dans les intervalles. Pour évoquer ce parcours, avec au centre la grève de 60-61, je me mettrai en scène plus qu’il ne faudrait. Mais, après tout, La Revue nouvelle m’y pousse.

En préambule, mon père et la guerre. Il est professeur de français. C’est un homme tout en générosité et qui est « de gauche » comme naturellement. Pendant l’Occupation, il participe à la Résistance sans prendre le maquis. Il cache des résistants chez nous, leur procure de fausses cartes d’identité, fait circuler tracts et journaux. Quand la guerre prend fin, il adhère au parti communiste et à Wallonie libre. Ce qui ne l’empêche pas d’éviter un mauvais sort à notre voisin rexiste, mais non collabo. En toutes ces choses, ma mère le freine. Elle a peur pour lui, pour nous. Mais elle a aussi cinq frères, tous enseignants, socialistes et hesbignons. Dans l’après-guerre, entre eux et mon père, que de discussions à propos de l’Union soviétique et du communisme ! Avec la guerre froide, elles deviennent même hargneuses. Mon frère et moi écoutons et apprenons.

1950 : la « Question royale ». Elle réconcilie tout le monde dans le cercle familial. Sur nos cartables de lycéens, nous portons le macaron « Stop Baels ». L’été met la Wallonie en état d’émeute : attentats, projet de marche sur Bruxelles, de gouvernement wallon autonome. Quatre morts à Grâce-Berleur en juillet, Julien Lahaut assassiné en aout. Quand j’entre à l’université, je sais bien de quel camp je suis et pourquoi. Romaniste, j’entre aux « étudiants progressistes » ; mon frère, carabin, aux « étudiants socialistes ». Curieusement, c’est lui qui assiste au Festival de la jeunesse à Varsovie.… Mon père m’abonne aux Lettres françaises. Fin des études et de ma première expérience politique.

1960. Mariage, enfants et installation dans le quartier de Droixhe, à Liège. La carrière universitaire s’annonce difficile. Le gouvernement chrétien-libéral prépare une Loi unique qui braque toute la gauche. Se déclenche par étapes un puissant mouvement social, qui va paralyser le pays puis, se focalisant, prendre un caractère insurrectionnel dans les bassins wallons.

Je me revois place Saint-Lambert le 14 décembre, alors que la grève d’avertissement rassemble à Liège une foule énorme venue de partout. La place est noire de monde. On parle de 100.000 personnes. André Renard est, avec d’autres, à la tribune dressée à l’Union coopérative. Me frappe que, de là-haut, avant et pendant les discours (dont le sien), s’il aperçoit dans la multitude tel délégué ou militant qui l’interpelle, il lui donne aussitôt la réplique, doigt pointé. C’est clairement un homme chaleureux, un peu brutal, dont le charisme vous gagne. Dénonçant la Loi unique, il lance son double mot d’ordre : fédéralisme et réformes de structure, qui rencontre en moi quelque chose de fort. Une Wallonie qui se prend en charge et contrôle son économie est la seule bonne réponse au fait que les puissances d’argent, Société Générale en tête, ont déserté le terrain.

Fusent dans la foule les cris de « À Bruxelles ». Or, le lendemain, c’était le mariage de Baudouin et de Fabiola. Ceux qui crient veulent frapper le pouvoir à la tête : la monarchie, le gouvernement de droite, les banques. En janvier, en pleine grève, ce slogan reviendra, avec quelque chose de désespéré. Quelques milliers de grévistes hennuyers et liégeois, aller renverser le régime ? Ils se seraient fait massacrer, pour tout dire.

Mais l’image de Renard va encore se renforcer de ceci : le 16 décembre se tient un comité national de la FGTB. Deux motions s’y affrontent : celle du courant majoritaire (Major, Smets, etc.) qui propose une journée nationale de lutte ; celle d’André Renard qui appelle à la grève générale en janvier. On se compte : pour la première motion, les centrales flamandes (sauf Gand et Anvers), Mouscron, Tournai ; Bruxelles s’abstient ; pour la seconde : les régionales wallonnes. C’est la fracture ! Renard est auréolé de son échec puisqu’il a les Wallons avec lui.

À son propos, ceci encore. À l’école moyenne du boulevard Saucy, j’avais eu comme prof de français un maître qui nous faisait travailler dur. Il comptera dans mon choix de carrière (il me fera aussi cadeau de sa vieille raquette lorsque je me mettrai au tennis). Or, ce Joseph Brusson devint par la suite l’homme de confiance d’André Renard, écrivant ses textes et discours. J’admirais le premier et je dus projeter cette admiration sur le second. Bien des années après la grève et la mort de Renard, je questionnai mon ancien prof sur son grand homme et sur le fait que celui-ci roulait en Porsche et fréquentait les chasses du comte de Launoit. Il me répondit que, face aux barons de la métallurgie, Renard n’avait pas le choix : il lui fallait tenir son rang pour tenir tête.

Mais retour à décembre. En Wallonie, la grève démarre en plusieurs endroits et sans mot d’ordre clair à partir du 20. Jamais la FGTB ne donnera la consigne de grève générale. Moins encore la CSC. La CGSP oui. Les services publics débrayent et paralysent grosso modo le pays. Les métallurgistes des deux bassins, Liège et Charleroi, sont aux avant-postes. Mais, au fil des jours, la reprise du travail se dessine en divers endroits. Parallèlement, l’action se durcit là où sont suivis les mots d’ordre de Renard et de ce qu’on appelle le Comité de coordination des Régionales wallonnes de la FGTB. À Liège et dans toute la province, cortèges et meetings se multiplient.

Des formes de violence apparaissent. Des bus en activité sont renversés ; une balle de la gendarmerie abat à la mi-janvier Jo Woussem, boxeur connu et sympathique qui manifestait avec ses camarades. La Grand-Poste est occupée par les facteurs grévistes et des gendarmes en treillis militaire lui donnent l’assaut, lançant des bombes lacrymogènes. Je me souviens d’un long défilé sur les boulevards au cours duquel des manifestants pénètrent dans l’immeuble de La Meuse et saccagent du matériel. Populaire et populiste, le quotidien sortira pourtant le lendemain, titrant avec une ironie cynique : « Nos lecteurs mécontents ». Et puis il y aura l’assaut des grévistes contre la gare des Guillemins, qui fera grand bruit. Le journal Le Monde (comment nous arrivait-il ?) parle d’un « climat insurrectionnel », alarmant l’Europe.

Dans la ville règne un climat de désordre : poubelles qui s’amoncèlent, magasins qui ferment, gens qui vont et viennent fiévreusement, gendarmes qui patrouillent en groupe. Dans les rues, on vend La Gauche. J’essaye de me rappeler ce qui se disait autour de moi. Un oncle socialiste me parle d’excès que les « honnêtes gens » ne peuvent approuver. Sait-il qu’il reprend les termes mêmes employés par le cardinal Van Roey pour stigmatiser la grève ? On ne pouvait ignorer pourtant qu’une immense souffrance sociale doublée de fureur s’exprimait dans le mouvement. Car ce n’était pas seulement contre la Loi unique que beaucoup se battaient. On comprendra plus tard que le désespoir, tellement tangible pendant ces semaines sombres (c’était un hiver sinistre), s’alimentait au sentiment que les classes dirigeantes avaient lâché les travailleurs de Wallonie et que l’avenir de notre industrie était plus que compromis. Avec pour seul espoir une Wallonie plus autonome.

Mais, en attendant, il faut tenir et la grève s’épuise. L’état-major du mouvement (Renard, Genot, Yerna, etc.) en vient à évoquer l’« abandon de l’outil ». On laisserait les hauts-fourneaux s’éteindre et s’abimer. Terrible perspective évidemment. Mais on n’ira pas jusque-là. La grève finit tristement après cinq semaines. Tous ceux qui l’ont faite disent que dans la camaraderie des piquets, manifs et occupations ils ont eu l’impression de vivre vraiment. Et puis un réveil politique s’est produit, que représentent les régionales wallonnes, une certaine opposition à l’intérieur du PSB, des groupes qui se constituent et s’animent.

Je ferai partie de deux d’entre eux pendant les deux années qui suivent : d’une part, la Ligue socialiste de Droixhe, où le courant entriste des trotskistes est actif, et un groupe d’amis de l’université de Liège qui veut faire entendre la voix des intellectuels dans une rénovation socialiste prenant en compte la nouvelle donne économique et politique. Avec ce groupe, j’entre à la fédération de Liège du PSB. C’est pour découvrir que, dans cette assemblée, se faire entendre relève de l’exploit. Et puis nous adhérons au Mouvement populaire wallon, d’André Renard. Mais ce dernier meurt trop tôt et le grand élan est brisé, même si le MPW survit et si ses membres continuent à porter le foulard jaune au coq rouge en toute occasion. La décennie est close — pour moi au moins, et je retourne à mes chères études.

Mai 68, qui est à Liège 1969 et même 70. Souffle un grand vent de jeunesse et de rébellion sur le monde. Je suis plongé dans ma vie universitaire. Le Groupe µ dont je fais partie publie Rhétorique générale, pur produit structuraliste. Je passe par ailleurs avec les miens quatre mois aux États-Unis. La politique, qui semble me fuir, me retrouve au tournant. Au Minnesota, je vis sur un campus en grève (je porte un brassard « On strike ») pour cause de guerre au Vietnam. Je ne puis réunir mes étudiants qu’à la maison et ce sont autant de sit-in où l’on débat tout ensemble de rhétorique et de révolution. Au retour en Belgique, impression de retomber dans un très vieux monde. Mais les étudiants liégeois me replongent dans le mouvement. Ils viennent au cours avec les ouvrages d’Althusser, de Macherey et de Poulantzas ; j’apprends avec eux qu’on ne peut expliquer la littérature hors de ce qui la détermine extérieurement. Voilà qui nourrira l’interlude qui suit, animé à distance par maintes occupations d’usine.

1980. Sort à Bruxelles un ouvrage qui fait quelque bruit. Recueil d’articles dont Jacques Sojcher est à l’initiative, La Belgique malgré tout soutient que le sort de l’écrivain belge est plus enviable qu’on ne le dit. C’est que ce dernier prend la parole dans un pays qui n’a d’identité qu’en creux, sorte de marginalité vivante qui laisse toute liberté à la pensée et à l’imagination. Du côté wallon, cette attitude nous hérisse et ne recueille pas notre accord. C’est qu’à l’inverse nous sommes en recherche d’une identité et d’une culture qui n’ont pas cessé d’être oblitérées par l’État unitaire. Pour l’exprimer avec force, nous nous retrouvons à quelques-uns (Andrien, Beaucarne, Fontaine, Louvet, Quévit) et lançons, avec une centaine d’autres, le Manifeste pour la culture wallonne (1983), exigeant que, dans une Belgique enfin fédérée, la Wallonie puisse gérer sa culture. Partant de quoi un débat s’ouvrira, sans que le monde politique y prenne vraiment part. Née de 50 et de 60, la revendication wallonne se fait plus que jamais actuelle.

1990, enfin. De façon presque accidentelle, je suis engagé pour trois ans et à mi-temps au journal La Wallonie ; je serai directeur de la rédaction, avec Carol Gluza comme patron et Pierre Desaive en rédacteur en chef. Que de fils viennent se rassembler pour moi dans cette aventure qui, même si elle n’a pas conduit au succès (nous n’avons pas sauvé ce journal en perdition), fut passionnante. La Wallonie qui, avant guerre, avait publié les articles de Victor Serge et eut, après guerre, Gabriel Ringlet comme chroniqueur, fut le journal de Renard, de Brusson et de la Fédération liégeoise des métallurgistes, glorieuse à sa manière. Au long du siècle, le quotidien fut l’organe d’un socialisme non officiel et l’expression d’une conviction wallonne vive. En juillet 1991, nous eûmes à couvrir, en édition spéciale, l’assassinat d’André Cools. Petit journal que La Wallonie, mais, lorsque, le soir, j’entendais tourner les rotatives, j’étais maitre du monde.

De Lahaut à Cools en passant par Renard, quel parcours et combien convulsif ! On ne m’en voudra pas de l’avoir confondu avec ma trajectoire, qui a rebondi de dix ans en dix ans. Mais il s’agissait pour moi de mettre bout à bout les segments d’une singulière filiation, personnelle et collective, dans laquelle vient se réfracter le sens de la grande grève.