Femme-objet, femme voilée ou femme émancipée ?

Sophie Heine

Les raisons de porter le foulard sont multiples et ne peuvent que rarement être ramenées à un prescrit religieux. Pour nombre de musulmanes, notamment celles qui s’affirment féministes, le foulard correspond au refus de la réification de leur corps. Avant d’être perçues comme des corps sexués et sexuels, notamment à travers les canons de la mode, elles s’affirment comme des sujets, renversant ainsi doublement le stigmate de leur appartenance à une minorité dévalorisée et celui de leur oppression par les hommes. Une alliance pourrait ainsi être trouvée entre toutes les féministes dans cette revendication au droit à disposer librement de leur corps, c’est-à-dire à être reconnues comme personnes.

Nombre de féministes occidentales perçoivent le port du foulard par des musulmanes comme le signe évident de leur oppression, considérant que cette manière de se couvrir les cheveux résulterait nécessairement d’une tentative masculine de contrôle du corps des femmes. Le fait que l’injonction du Coran à se vêtir de manière pudique invoquée par la plupart des femmes voilées soit appliquée avec rigueur avant tout par les femmes semble conforter de tels arguments. En effet, si cette ordonnance incombe aux hommes comme aux femmes, alors pourquoi se traduit-elle par des conséquences nettement plus visibles pour ces dernières ? Non seulement les femmes musulmanes souhaitant respecter ce prescrit se couvrent-elles les cheveux, mais elles refusent aussi de porter des vêtements mettant en évidence leurs formes. Comment se fait-il que les hommes musulmans ne respectent que rarement le principe de pudeur vestimentaire censé incomber aux deux sexes ? Pourquoi tous les hommes musulmans ne portent-ils pas par exemple une robe dissimulant leurs formes masculines ou des bonnets cachant la forme mâle de leurs crânes ?

On peut facilement répondre à de tels arguments que les raisons motivant le port du foulard par un nombre croissant de femmes musulmanes sont multiples et ne peuvent être que rarement restreintes à la volonté de respecter un prescrit religieux. Un grand nombre de filles et de femmes voilées considèrent leur foulard aussi comme un signe culturel ou identitaire. Beaucoup d’entre elles, qui sont nées et ont grandi en Occident, mais sont issues de familles immigrées [1], le perçoivent également comme une manière de construire un compromis entre leur identité belge, française, britannique ou autre, d’une part, et leur identité musulmane d’origine d’autre part [2]. À cet égard, il est essentiel de rappeler les écrits sociologiques sur le « renversement du stigmate [3] » : le foulard peut être interprété comme un signe marquant son appartenance à une communauté stigmatisée et désignée comme « autre » et étrangère par la société majoritaire. Au lieu de rejeter en bloc cette identité dénigrée, il s’agirait plutôt de se la réapproprier en la connotant positivement. Par ailleurs, une partie des femmes musulmanes portant le foulard, en général parmi les plus éduquées, considère que leur identité musulmane non seulement n’est pas incompatible avec l’objectif d’émancipation des femmes, mais peut même en constituer le fondement. S’affichant comme « féministes musulmanes [4] », elles estiment possible d’interpréter l’islam de manière à faire avancer la cause de l’émancipation des femmes et plaident pour une égalité sociale, économique et politique entre les hommes et les femmes.

Dans ce dernier argumentaire, toutefois, le lien entre foulard et émancipation des femmes n’est que rarement discuté et le foulard est avant tout perçu comme un marqueur religieux, culturel ou identitaire [5]. Or, il est possible d’attribuer une signification plus explicitement féministe au foulard, qui peut permettre de révéler une forme d’oppression des femmes dépassant largement les groupes musulmans. Je fais ici référence aux diverses formes de contrôle du corps dont les femmes font l’objet et qui concernent l’ensemble des femmes, même les plus émancipées d’entre elles. Contrairement à l’inégalité socioéconomique ou à aux oppressions flagrantes telles que la violence domestique, les multiples formes de contrôle du corps subies par les femmes sont plus difficiles à incriminer car plus sournoises et complexes. Ces manifestations plus subtiles de domination concernent la plupart des femmes, même celles — peu nombreuses — qui ont atteint un rapport égalitaire avec les hommes sur le plan social, économique ou politique et même celles — encore très rares également — qui sont parvenues à établir une égalité dans la répartition des tâches domestiques et la prise en charge des enfants.

Corps réifié, corps contrôlé

Comme les féministes des années septante l’avaient déjà souligné, les femmes sont toujours avant tout perçues à travers leur corps, lui-même souvent réifié et sexualisé. Le regard masculin semble ici être devenu le regard social dominant sur les femmes [6]. L’image de la femme véhiculée par la publicité traduit ainsi des canons de beauté extrêmement exigeants (jeunesse, minceur, belle peau…) [7] et les vêtements féminins sont lourds de connotations imprégnées de la vision masculine du corps féminin. La manière dont une femme s’habille n’est jamais neutre : si elle est coquette et soucieuse de son allure, elle est certainement complimentée et courtisée, mais elle court en même temps le risque d’être réduite à son apparence. Nombre de femmes sont dès lors exposées à des situations éminemment embarrassantes. Ainsi, un patron dragueur peut, face à un refus, se montrer soudain beaucoup moins coopératif au travail. Les femmes peuvent parfois être soumises à des formes de chantage plus explicites, lorsque, par exemple, on leur propose des avancées professionnelles si elles cèdent aux avances de leur supérieur.

Casse-tête

Le choix des vêtements sur le lieu de travail peut alors devenir un véritable casse-tête : faut-il s’habiller de la manière la plus neutre possible, voire, s’enlaidir à dessein ? Peu de femmes choisissent cette dernière voie et c’est bien compréhensible car elle consisterait à nier son propre corps et donc à mutiler une partie de soi. Toutefois, les femmes qui décident de jouer sur leur apparence de manière plus ou moins explicite, par exemple pour obtenir des avantages en termes de carrière, s’exposent à des dangers tout aussi importants. Tout d’abord, elles risquent, si cela se sait, de susciter des doutes sur leurs compétences. En outre, si elles renoncent par la suite à utiliser leurs atours pour plaire professionnellement, elles peuvent alors engendrer de l’animosité et des représailles de la part d’hommes qui avaient espéré obtenir qu’elles cèdent à leurs avances. Enfin, savoir qu’on a reçu tel ou tel avantage professionnel parce qu’on s’est montré séduisante peut insinuer chez la femme elle-même un doute sur ses compétences.

L’habillement et l’apparence sont nettement moins problématiques pour les hommes, qui ont la chance d’avoir à leur disposition des sortes d’uniformes adaptés à leurs différents rôles sociaux : le costume pour le travail, le jean décontracté pour les sorties en famille, le pantalon sexy pour les soirées en boite… Il est très rare qu’un homme ne sache pas comment se vêtir pour aller travailler et qu’il soit exposé à des remarques désobligeantes ou à des formes de chantage plus ou moins ouvertes du type de celles dont les femmes font l’objet. Cette situation n’est pas le fruit de différences naturelles entre hommes et femmes comme le voudrait une vision essentialiste postulant que les femmes seraient génétiquement programmées pour être plus coquettes. Il existe en effet des individus soucieux de leur apparence dans les deux sexes. Mais il est certain que l’apparence ne revêt pas la même signification sociale pour les hommes et les femmes. Pour ces dernières, le physique et l’habillement font l’objet de pressions et d’exigences plus élevées que pour les hommes et sont presque toujours imbibés d’une approche réifiant le corps féminin. Cette situation changerait probablement si les femmes étaient plus nombreuses aux postes de pouvoir, comme l’atteste le fait que les hommes travaillant dans des milieux très féminins subissent des pressions similaires à ce que vivent beaucoup de femmes. Toutefois, étant donné que la plupart des positions dominantes sont encore occupées par les hommes, de telles situations restent assez rares.

La nature problématique de l’habillement pour les femmes résulte d’une sexualisation très poussée du corps féminin qui veut que les femmes soient perçues comme des corps sexués et sexuels avant d’être abordées comme des personnes. Dès lors, les femmes sont très rarement appréhendées uniquement comme des individus jugés avant tout sur leurs compétences, leur mérite ou leur caractère, mais doivent toujours en même temps subir, implicitement ou explicitement, une évaluation de leur corps. Notons que cette approche du corps féminin, loin d’être seulement le fait des hommes, est aussi pratiquée par les femmes elles-mêmes, qui se révèlent souvent être les juges les plus impitoyables de l’apparence des autres femmes.

Cette sexualisation du corps féminin peut se marquer par des qualificatifs dépréciatifs à connotation sexuelle. Ainsi, il arrive qu’une femme qui déplait, peu importe la raison, soit désignée de « mal baisée », « sale pute », « salope », « frustrée »… Il y a peu d’équivalents masculins de telles injures et, lorsqu’ils existent, ils ne sont pas forcément chargés d’un sens négatif. Ainsi, le terme « gigolo », qui serait l’équivalent d’une « putain », est plutôt amusant que dénigrant. De même, alors qu’une « salope » est clairement une injure, un homme couchant avec de nombreuses femmes serait plutôt qualifié avec admiration de « Don Juan ». De toute façon, un homme déplaisant par son tempérament, son attitude ou son travail se verra très rarement affublé de commentaires négatifs sur son physique. On le critiquera pour son manque de compétence, son mauvais caractère, son comportement condamnable… bref, pour ses caractéristiques en tant qu’individu.

Il peut être utile de remarquer que les pressions pesant sur l’apparence des femmes imprègnent souvent également la sphère privée. Un grand nombre d’hommes utilisent en effet ces catégories socialement construites pour valoriser ou dénigrer l’apparence de leur partenaire. Les commentaires sur le physique relèvent bien sûr de la dimension érotique et sexuelle inhérente à toute relation amoureuse. Le problème est que les hommes ont à leur disposition certaines catégories discursives pour désigner les femmes qui sont imprégnées de connotations particulières. Un homme contrôlant et possessif peut ainsi faire comprendre à sa femme qu’il trouve sa tenue inappropriée, ce qui fera immédiatement écho aux qualificatifs plus crus mentionnés plus haut. La femme, entendant ce genre de commentaires, se demandera si elle n’est pas aguicheuse et craindra d’être associée à l’image de la prostituée, méprisée depuis que les sociétés humaines existent. Il est important de souligner que le machisme et le sexisme existent dans tous les groupes sociaux et culturels de la société et ce fut l’erreur d’une association comme Ni putes ni soumises d’avoir restreint ces problèmes aux banlieues d’origine immigrée [8].

Un foulard révélateur

Dans ce contexte, le foulard ne pourrait-il pas servir de révélateur de la sexualisation du corps des femmes autant qu’il constitue une réaction aux discriminations culturelles ? Le renversement du stigmate serait alors double, puisqu’il s’agirait de se réapproprier à la fois une identité culturelle ou religieuse stigmatisée par la société majoritaire et un corps faisant l’objet de multiples formes de contrôle, qui, comme on l’a dit, sont loin de caractériser uniquement les milieux musulmans. Les femmes continuent à être perçues comme des corps connotés sexuellement avant d’être appréhendées comme des personnes ou des individus jugés sur leurs actions, leur comportement, leur mérite ou leur compétence. La plupart des femmes réagissent à cette sexualisation en essayant d’être sexy, séduisantes et jeunes le plus longtemps possible. Puisqu’elles semblent être récompensées par un regard bienveillant des hommes lorsqu’elles plaisent par leur corps, elles prêtent à ce dernier une attention toute particulière. Comme on l’a brièvement expliqué, cette stratégie se révèle souvent dangereuse.

Pour certaines musulmanes, même si cela est rarement théorisé, le choix de porter le foulard peut représenter une autre manière de réagir à cette réification. Ce signe n’est alors pas seulement une manière de se réapproprier de manière positive leur culture, leur identité ou leur religion, mais peut constituer une tentative de réponse à la sexualisation de leur corps de la part des sociétés occidentales et des autres hommes, musulmans comme non musulmans. Lorsque le foulard est interprété comme une marque de pudeur, il va aussi de pair avec un habillement réservé, ayant pour but de ne pas attirer le regard des hommes. Contrairement aux situations d’oppression dans lesquelles une telle façon de se vêtir résulte d’une obligation imposée par les hommes ou le groupe culturel, les femmes décidant elles-mêmes d’adopter ces tenues pratiquent donc en fait le renversement du stigmate. Cacher ses attributs féminins peut en effet réduire les remarques réifiantes. Le foulard et l’obligation de décence vestimentaire qui l’accompagne peuvent donc constituer une réaction à une double oppression : non seulement à une identité stigmatisée, mais aussi à la réification du corps féminin.

Quelle alliance possible ?

Les féministes occidentales pourraient s’intéresser au foulard comme étant à la fois un révélateur et une tentative de réponse à la réification et à la sexualisation généralisées du corps féminin. Il ne s’agit pas ici de préconiser le port du foulard pour toutes les femmes, ce signe étant doté de significations culturelles, identitaires ou religieuses particulières. Et il faut souligner que, dans des milieux très patriarcaux, le port du foulard est davantage subi que choisi et relève d’une logique d’oppression plus que d’émancipation. En revanche, il pourrait être intéressant pour les organisations féministes classiques de réaliser des alliances avec des féministes musulmanes pour tenter d’élaborer un discours à la fois critique et alternatif sur le phénomène de la réification du corps des femmes.

Il serait également salutaire que les musulmanes portant le foulard s’interrogent sur la possibilité d’attribuer plus ouvertement une telle signification à ce dernier. En d’autres termes, il s’agirait d’insister un peu plus sur le sens potentiellement féministe du foulard et non seulement sur sa dimension culturelle ou identitaire. Relancer le débat sur la liberté pour les femmes de réellement choisir leurs tenues vestimentaires pourrait permettre de mettre en évidence les pressions qu’elles subissent sur leur corps et leur apparence. Bien entendu, la seule manière de mettre fin à ces pressions serait de réprimer les comportements masculins offensants et, surtout, de changer les mentalités des hommes afin qu’ils perçoivent les femmes avant tout comme des personnes et s’efforcent de confiner la réification du corps à la sphère intime de la sexualité et des fantasmes. Mais un tel changement de mentalité n’a aucune chance de se réaliser tant que les femmes elles-mêmes ne prennent pas conscience de cette forme particulière d’oppression, qui se manifeste partout et indépendamment de la culture à laquelle elles appartiennent.

« Le foulard, si je veux ! »

En fin de compte, on pourrait considérer que la revendication des féministes musulmanes vivant en Occident de pouvoir porter le foulard si elles le désirent rejoint celle des féministes musulmanes de ne pas le porter dans des pays où il est imposé. De même, si un sens féministe était plus clairement donné à ces choix, on pourrait alors les rapprocher de la logique qui animait de nombreuses féministes occidentales dans les années septante quand elles revendiquaient le droit de porter des pantalons, des minijupes ou de refuser le soutien-gorge. Ce souci de pouvoir contrôler son propre corps se retrouve aussi dans certains courants féministes actuels qui considèrent que les femmes peuvent très bien adopter les normes dominantes d’apparence et se poser malgré tout en sujets. Ces féministes considèrent que l’on doit refuser de se laisser objectiver, mais pas au prix de son propre corps [9]. En d’autres termes, on a le droit d’exiger d’être considérées comme des sujets même si l’on continue à être sexy et séduisantes. Rapprocher ces différents courants reviendrait finalement dans tous les cas à réaffirmer le droit fondamental des femmes à disposer librement de leur corps, ce qui implique de ne pas être perçue en permanence comme un objet ou un corps sexuel, mais comme une personne à part entière.

[1Il est toutefois intéressant de souligner qu’il existe des femmes non issues de l’immigration qui font le choix de porter le foulard après s’être converties à l’islam.

[2Pour une analyse des différentes raisons invoquées par les filles et femmes voilées, voir : Françoise Gaspard, Farhad Khosrokhavar, Le foulard et la République, La Découverte, 1995.

[3Michel Wieviorka, La différence, Balland, 2001.

[4Islam et laïcité. Existe-t-il un féminisme musulman ?, L’Harmattan, 2007.

[5Cette signification donnée au foulard est rarement défendue ouvertement par les femmes portant le foulard. Sharif Gemie souligne cependant qu’on trouve une position de ce genre dans les écrits de l’Égyptienne Heba Ezzat : Sharif Gemie, French Muslims. New Voices in Contemporary France, 2010, University of Wales Press, p. 56.

[6Valérie Daoust, « Le discours sur l’hypersexualisation ou le divorce sujet/objet », Conjonctures, n° 44, Politically Correct, p 84.

[7Kate Banyard, une jeune féministe beaucoup lue aujourd’hui dans le milieu anglo-saxon, souligne dans son dernier livre que ces exigences sont sans doute l’une des causes des très nombreux cas de troubles alimentaires chez les filles et les femmes : The Equality Illusion : The Truth about Women and Men Today, Faber and Faber, 2010.

[8Gemie, op. cit, p. 78-80.

[9Daoust, op. cit., p. 85.