Féminisme, entre mémoire et avenir

Joëlle Kwaschin

« Mais je ne suis pas féministe », conclut-elle. Pour elle, travailler, ouvrir un compte en banque à son nom, voter... va de soi. Faire une double journée, aussi d’ailleurs. « Je ne suis pas féministe », la formule est d’opposition radicale, elle ne doit pas être tempérée, car le féminisme véhicule de telles images d’affrontements avec les hommes, d’outrances, de guerres portées jusqu’à la cuisine et au lit que l’on ne peut que s’approprier ses acquis en préférant ne rien savoir de la manière dont ils ont été conquis. Les questions du féminisme ne concernent que les féministes, et, anciennes combattantes, elles sont de moins en moins nombreuses. En réalité, il n’y a même plus de questions. Le mouvement des femmes aurait eu une incontestable utilité : les avancées ont été nombreuses, même s’il reste des disparités socioéconomiques, culturelles, symboliques, et il appartiendrait désormais à l’histoire.

Si l’on s’en tient à l’écume des propos de certaines - jeunes ou moins jeunes, l’âge ne fait rien à l’affaire -, on passe à côté de la lame de fond qu’a représentée le mouvement des femmes. « Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? », demandait, en 1975, la cinéaste Coline Serreau, avec ce foisonnement d’initiatives joyeuses, grandes manifestations pour la dépénalisation de l’avortement, organisation de la journée des femmes le 11 novembre, mise sur pied de groupes de femmes dont les hommes étaient exclus, soutien à la grève des ouvrières de Salik, création des Cahiers du Grif, publication du Petit Livre rouge des femmes...

Ce qu’elles voulaient, elles l’ont pris. Elles ont pris la parole, l’ont libérée de la chape de la société patriarcale et démontré que l’inégalité entre les hommes et les femmes était socialement construite. La domination des hommes sur les femmes cessait d’être « naturelle », ancrée de toute éternité dans la nature : les différences biologiques ne légitimaient pas l’oppression. « L’ardente passion pour l’égalité », dont parle Tocqueville, cette passion constitutive de la modernité leur ouvrait le monde, leur donnait droit d’y habiter au même titre que les hommes.
Le monde leur appartenait, mais pour y faire quoi ? Dès les origines, le mouvement des femmes s’est divisé, affronté avec virulence parfois sur les objectifs à atteindre et la manière d’y arriver. Des conceptions divergentes de la différence des sexes sous-tendent et structurent ces débats. Les femmes doivent-elles s’assimiler aux valeurs « universelles », dont le suffrage « universel », lui aussi, les excluait sans état d’âme et sans que les hommes ne daignent reconnaitre que ces valeurs étaient en réalité exclusivement les leurs ? Sont-elles porteuses de valeurs spécifiques qu’elles devraient faire partager aux hommes ou qui, au contraire, les tiendraient éloignées de la politique ? L’importance du marquage sexué est-elle vouée à un effacement progressif ?

Ces philosophies appartiennent certes à la mémoire du mouvement, mais surtout elles continuent à nourrir les débats actuels : la parité n’a été acceptée que pour autant que tous les partis « jouent loyalement le jeu », c’est-à-dire que la loi leur impose à tous le même handicap de faire figurer des femmes en ordre utile sur les listes électorales. La question du port du foulard donne lieu à des discussions, qui peuvent prendre un tour extrêmement violent, entre partisans de l’interdiction, défenseurs, parfois inattendus, de l’autonomie des femmes et ceux qui, davantage soucieux de l’hétérogénéité des motivations des musulmanes, privilégient des solutions pragmatiques pour n’exclure personne. Le statut des prostituées, l’adoption par les couples homosexuels... interrogent nos représentations des identités et des rôles sexuels.
La transformation culturelle est énorme, la nouvelle représentation des femmes affecte la société dans son ensemble, modifie l’ordre du politique en déplaçant la ligne de démarcation entre le privé et le public. Même si l’indignation, la révolte, la culpabilité et le chagrin, en un mot le deuil a ébranlé certains hommes, les féministes faisaient et font toujours œuvre commune ; les questions « féminines » sont devenues les questions de femmes et des hommes.

« Notre héritage, écrivait René Char, n’est précédé d’aucun testament. » Et pour cause, l’inventaire en est complexe, chacune et chacun doivent établir le sien, décider de la manière de s’en faire héritier, s’approprier des questions qui touchent à la fois au collectif et à l’intime. Mais personne ne peut nier l’héritage ; encore peut-on l’accepter sous bénéfice d’inventaire, tel est l’objet de ce dossier : la spécificité des remises en question des femmes est tramée dans le mouvement même de la modernité qui fait de nous ce que nous sommes.