Faut-il pendre Samuel Huntington ?

Hervé Cnudde

L’angoisse engendrée par la provocation terroriste du 11 septembre, confrontée simplement au titre (tronqué en français) de son livre, a conduit beaucoup de politiciens et de gens de médias à diaboliser, sans l’avoir lu, l’auteur du Choc des civilisations. A la lecture, l’accusation implicite faite à Huntington de créer en la nommant une guerre inévitable entre grandes civilisations (et subsidiairement d’inciter à la xénophobie dans les quartiers) ne tient pas. L’ouvrage est géopolitiquement d’importance.

Dans son édition datée du jeudi 13 septembre 2001, le journal Le Monde publiait sous sa rubrique « Horizons-Fictions », sous la signature de Dominique Dhombres, un article intitulé : « La prédiction de Samuel Huntington : le début d’une grande guerre ». Inséré aux côtés d’un papier sur les fictions du romancier Tom Clancy, d’un autre sur les films-catastrophes d’Hollywood et d’un troisième sur les thrilleurs mettant en scène le terrorisme islamiste, ce texte attribue au politologue américain — qualifié de « professeur toujours de noir vêtu, maigre comme un croquemort » — un « regard tragique » et une « vision apocalyptique », et affirme que 1’« idée centrale » du Choc des civilisations (Paris, Odile Jacob, 1997 et Poches Odile Jacob, 2000) est « un clash inévitable (sic) et sanglant (resic) entre les civilisations telles qu’elles se nourrissent des religions ». L’article se termine par la mise à mort médiatique du dangereux va-t-en-guerre, heureusement disqualifiable comme faux prophète, puisque dans le scénario de guerre civilisationnelle totale qu’il donne dans son chapitre final, il a situé à Marseille et en 2010 quelque chose de comparable avec l’attentat commis à New York le 11 septembre 2001 ! Sans exclure qu’aient également joué des réminiscences de la campagne menée contre Huntington par le mensuel Le Monde diplomatique lors de la sortie du livre en France (et relancée dans son numéro d’octobre 2001), l’audience le plus souvent justifiée du quotidien parisien en a donc conduit beaucoup — des politiques aux animateurs de plateaux de télévision, en passant par Monsieur Tout-le-Monde — à ne pas prendre le temps de lire Huntington dans le texte. Ils ne s’en sont pas moins sentis investis de la responsabilité d’écarter systématiquement les mots de « Choc des civilisations » de l’interprétation du crime contre l’humanité perpétré le 11 septembre, y voyant une incitation à la haine raciale.

Or le malheur veut que l’article du Monde ne constitue qu’un tissu de contrevérités. D’entrée de jeu, il est on ne peut plus facile de montrer que Dominique Dhombres a menti par action et par omission. L’omission a consisté simplement à dissimuler au lecteur potentiel d’Huntington ce qu’affirment et le titre original de son livre et la conclusion qu’il lui donne, à savoir qu’il se préoccupe autant des risques de guerre que des chances de paix entre les civilisations qu’il définit. En anglais, le titre de l’ouvrage, paru en 1996 chez Simon & Schuster, parle en effet du Choc des civilisations et de la reconstruction d’un ordre mondial (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order). Perspective globale que confirme explicitement la phrase finale de l’ouvrage (préannoncée de surcroit dans la préface) : « Dans les temps à venir, les chocs entre civilisations représentent la principale menace pour la paix dans le monde, mais ils sont aussi, au sein d’un ordre international, désormais fondé sur les civilisations, le garde-fou le plus sûr contre une guerre mondiale » (Poches Odile Jacob, p. 487, cf. p. 10). L’affirmation selon laquelle Huntington prédit — donc préconise« un clash inévitable et sanglant entre civilisations » relève de son côté de la tromperie délibérée. Le journaliste du Monde a tout bonnement fait passer pour prophétie le scénario imaginaire du déclenchement en 2010 d’une guerre mondiale à partir d’un conflit entre la Chine et les États-Unis, que l’auteur construit avec brio à des fins pédagogiques (p. 472-477) et qu’il conclut par cette remarque, qui n’a pu échapper à Dominique Dhombres : « Si le lecteur trouve ce scénario fantaisiste et totalement invraisemblable, c’est parfait. Souhaitons que tous les scénarios de guerres mondiales entre civilisations soient aussi peu crédibles » (p. 477).

Quoi qu’il en soit de ces rectificatifs, le résultat est que tant le grand public que les agents sociaux et les politiques se voient aujourd’hui barrer par un interdit mental l’accès à un outil intellectuel bien utile pour décoder et les évènements du 11 septembre et plus largement la mutation politique du monde à la suite de l’effondrement de l’Union soviétique au début des années nonante.

LA DÉFUNTE GUERRE FROIDE ACCOUCHE D’UN MONDE À RÉINTERPRÉTER

La chute du mur de Berlin, suivie de l’implosion de l’Union des républiques socialistes soviétiques, a marqué l’avènement d’une nouvelle ère et posé l’interpellante question de son interprétation. À la différence de son collègue Francis Fukuyama, qui diagnostiquait « la fin de l’histoire, le terme de l’évolution idéologique de l’humanité et l’universalisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme définitive de gouvernement », Samuel Huntington est resté en arrêt devant l’énigme de la persistance des guerres, voire de leur recrudescence dans ce « cosmos » en principe différent. En comprendre les nouveaux mécanismes pour contribuer à assurer la paix a par conséquent constitué sa préoccupation centrale, ce qui l’a conduit à privilégier une approche géopolitique à dominante culturelle et à créer le concept de « Choc des civilisations ». Cette intuition a trouvé une première formulation en 1993 dans un article publié par la revue Foreign Affairs sous le titre « The Clash of Civilizations ? » (avec un point d’interrogation passé, d’après l’auteur, pratiquement inaperçu), qui a fait l’objet aux États-Unis de débats passionnés et d’un flot de critiques. Huntington s’est alors remis au travail pour écrire le livre, dont l’actualité nous conduit à traiter aujourd’hui, et en faire quelque chose de solidement fondé et documenté.

Précisons d’emblée que l’ouvrage ne s’apparente en rien à une sorte de doctrine essentialiste des civilisations, dont l’auteur déduirait par enchainements logiques abstraits quels rôles positifs ou négatifs leur « nature » les amène à jouer. S’il veut être pertinent, un traité de géopolitique se construit par induction à partir de l’analyse de situations mettant en cause la guerre et la paix, en va-et-vient avec une hypothèse de travail évoluant par vérifications successives vers une théorie générale opérationnelle. Le but est, en effet, de donner au public concerné (en l’occurrence américain et, subsidiairement, européen) les moyens de comprendre la réalité et d’en déduire des règles de comportement. Vu la coïncidence des dates, on peut donc penser que l’analyse de l’éclatement de la Yougoslavie — souvent abordée dans l’ouvrage — a joué un rôle déterminant dans la genèse du Choc des civilisations. Tous les éléments de la synthèse huntingtonnienne s’y retrouvent en tout cas de manière exemplative. Ceci à condition de bien comprendre que la tâche que s’assigne un politologue est de comprendre la réalité telle qu’elle fonctionne, et non, comme il est arrivé à certains d’entre nous lors de ce conflit, telle — idéalement pluriculturelle — que nous l’aurions voulue

Comme ce fut le cas dans les grands empires antérieurs, autrichien ou ottoman, le régime communiste a contraint des populations hétéroclites à vivre ensemble sur la base d’un dénominateur commun : la camaraderie socialiste au sein d’une république des Slaves du Sud. Quelque imposée qu’elle fût, cette ressemblance suffisait à cautionner une gestion pacifique des différences, notamment entre cultures à références orthodoxe, catholique et musulmane. De manière tout à fait explicable, l’implosion du régime communiste a entrainé du même coup la dissolution de cette image de soi commune. Et pour retrouver cette dimension d’identité, dont aucun humain ne peut se dispenser pour vivre, mais qu’il investit dans telle ou telle appartenance préférentielle, les diverses composantes de la population ont alors eu recours à leurs cultures d’origine et aux religions, qui, de fait, les séparaient. C’est ce réflexe spontané de repli consécutif à la fonte du surgelé yougoslave qui a déclenché au premier degré la guerre entre Serbes, Croates et Bosniaques, avec purification ethnique et, à la limite, tentation de génocide dans le chef des trois acteurs. L’intervention internationale pour tenter de neutraliser ce conflit a fait alors apparaitre une dimension nouvelle par rapport aux conflagrations antérieures : les intervenants des deuxième et troisième échelons se sont regroupés derrière ceux du premier niveau selon leurs appartenances civilisationnelles. La Russie et la Grèce, dans le camp de la Serbie orthodoxe. L’Allemagne et le Vatican (s’appuyant sur l’Europe occidentale), dans celui de la Croatie catholique. Tandis qu’on trouvait progressivement, dans le camp de la Bosnie musulmane, la Turquie, le Pakistan, l’Arabie Saoudite, l’Iran, la Malaisie, la Tunisie, le Bangladesh, les Émirats arabes unis et l’Indonésie... , sans parler des vétérans d’Afghanistan (plus, de, manière atypique mais explicable par ailleurs — voir p. 436-439 —, les États-Unis). La guerre était devenue ainsi une guerre civilisationnelle, et ceci d’autant plus que, comme dans le cas des plaques tectoniques, la géographie politique a fait de l’ex-Yougoslavie une ligne de fracture entre les trois civilisations concernées : limite entre christianisme et islam, et frontière entre christianismes occidental et oriental. Ce qui est vrai de la guerre l’a aussi été de l’apaisement — sans doute provisoire — du conflit. Ce sont les puissances de second et troisième échelons (avec leur clivage civilisationnel), et non les instances internationales classiques, qui seules ont été à même d’imposer aux acteurs de terrain des cessez-le-feu et des accords conclus préalablement entre elles.

La guerre intra-yougoslave et sa gestion ont ainsi mis en évidence une règle généralisable : un conflit local éclatant aux points de contact entre civilisations différentes mute quasi par transsubstantiation en guerre civilisationnelle. Aux second et troisième échelons se déclenche désormais irrépressiblement un mécanisme imparable, qui mobilise en faveur de chaque camp local, pour le soutenir militairement, financièrement et diplomatiquement, les États appartenant aux mêmes constellations civilisationnelles, et les diasporas apparentées aux belligérants.

GRANDES CIVILISATIONS ET ÉTATS-PHARES

Samuel Huntington va dès lors étudier le contexte général du modèle yougoslave pour en tirer, en analysant d’autres cas, une clé d’interprétation applicable à la majorité des conflits armés déclenchés dans le monde, en particulier à ceux qui risquent d’opposer l’Occident à la surpuissante civilisation chinoise. Et c’est ainsi qu’il va identifier les civilisations qui se partagent la géographie mondiale et explorer leur structure de fonctionnement. En se fondant sur le concept commun de civilisation (tel que l’a notamment élaboré Fernand Braudel dans sa Grammaire des civilisations, coll. « Champs », Flammarion, 1993), le professeur de Harvard en identifie personnellement huit : chinoise, japonaise, hindoue, musulmane, occidentale, orthodoxe, sud-américaine et africaine (subsaharienne). Les plus importantes — à une exception près — possèdent des États-phares, autour desquels se regroupent par cercles concentriques une série d’autres États, qui tout simplement les suivent ou plus subtilement se ménagent autant d’indépendance que possible. Ces États-phares sont les seuls réellement capables d’exercer dans les faits une fonction régulatrice des questions de guerre et de paix dans leur univers civilisationnel spécifique et, en tout cas, en font une exclusivité. Il s’agit de la civilisation chinoise, avec comme Etat-phare la république de Chine, et de la civilisation occidentale, avec comme Etats-phares les États-Unis et l’Union européenne. Civilisation majeure elle aussi, l’Islam, paradoxalement, ne possède pas actuellement d’Etat-phare (ce qui s’explique pour partie par des paramètres spécifiques que l’on évoquera plus loin). L’orthodoxie a pour État-phare la Russie. L’Inde et le Japon (cousinant toutefois avec la Chine) constituent en même temps des civilisations et l’unique État-phare de celles-ci. L’Amérique latine (qui pourrait peut-être un jour se rattacher à l’Occident, mais la chose n’est pas évidente vu la composition de sa population) ne possède pas d’Etat-phare à même de gérer ses conflits et ne joue qu’un rôle discret au niveau international. De même que l’Afrique subsaharienne, en proie aux guerres tribales sans issue, mais qui, pour s’en sortir, pourrait peut-être un jour donner le rôle d’État-phare à l’Afrique du Sud.

Les acteurs civilisationnels principaux du monde contemporain sont donc actuellement les civilisations chinoise, occidentale, musulmane et orthodoxe. Leur caractéristique commune est pour chacune de se considérer comme supérieure à toutes les autres et de prétendre à des degrés divers à la domination du monde, à l’intention duquel elles estiment pouvoir proposer la manière la plus accomplie de vivre la condition humaine. Cet « universalisme » couplé d’impérialisme est particulièrement typique de la civilisation occidentale, porteuse à la fois de modernisation et de modernité (entre autres en matière de droits de l’homme), et peu portée à admettre chez les autres une dissociation qu’elle pratique souvent elle-même entre ces deux valeurs dès que des intérêts matériels sont en jeu. Même si le christianisme est en relatif déclin dans un Occident dont il continue cependant à marquer le subconscient, l’élément structurant de ces grandes civilisations est, comme le confirme de son côté Fernand Braudel, de nature religieuse, le christianisme donnant lieu avec l’orthodoxie, d’une part, et le couple catholicisme-protestantisme, d’autre part, à deux civilisations différentes, et la sagesse confucéenne tenant en ce qui la concerne lieu de « religion » dans la civilisation chinoise. Pour en terminer, Huntington ,verrouille en quelque sorte le problème en abordant la question des « États déchirés », autrement dit ceux qui ont tenté en quelque sorte de changer de civilisation, principalement en voulant s’occidentaliser, comme la Russie de Pierre le Grand, la Turquie de Mustapha Kémal Ataturk ou le Mexique, ou en se fantasmant asiatique comme l’Australie. Tentative irréalisable à ses yeux et qui affecte durablement ces pays de schizophrénie culturelle.

Ce sont dès lors les grandes civilisations, marquées par leurs religions et concurrentes anthropologiquement et politiquement entre elles, qui ont en main la gestion de conflits, en apparence mineurs quand ils naissent à tel ou tel endroit donné, mais qui peuvent dégénérer en affrontements menant à des guerres mondiales fanatiques surtout s’ils se produisent dans les zones de fracture aux marges de ces grandes civilisations. Pour Huntington, les instances internationales actuelles ne sont pas à même d’intervenir valablement pour apaiser ces conflits. Elles ne peuvent, en effet, imposer des couts significatifs aux parties, ni leur proposer des avantages substantiels. Mais une autre leçon essentielle de géopolitique contemporaine se dégage de l’identification des principales civilisations à l’œuvre sur la scène mondiale et de leur comportement prévisible : un Etat-phare d’une civilisation donnée déclenchera immanquablement le processus menant une conflagration mondiale s’il intervient dans une guerre opposant l’Etat-phare d’une autre grande civilisation et l’un des satellites culturels de celui-ci. Comme le montre le scénario imaginaire du dernier chapitre du livre, ce serait le cas, par exemple, si les États-Unis prenaient l’initiative de soutenir le Vietnam dans un conflit armé avec la république de Chine.

Pour Huntington, l’Occident — en déclin démographique et, selon lui, identitaire et moral — a tout intérêt à intégrer dans sa déontologie cette règle de l’abstention. Il ne pourrait que perdre une telle guerre, qui susciterait contre lui une alliance islamo-confucéenne imparable.

L’ISLAM SUR LA SELLETTE

Pour tout lecteur qui aura pris la peine de parcourir intégralement Le Choc des civilisations, l’évidence s’imposera : le principal concurrent de l’Occident dans le leadeurship du monde n’est pas l’islam, mais la civilisation chinoise, démographiquement supérieure et en train de réussir son décollage économique notamment à partir de l’Asie du Sud-Est (l’ouvrage est antérieur au crash économique et financier de 1997). Il n’empêche que, pour l’opinion publique occidentale, le partenaire géopolitique psychologiquement le plus redouté est la civilisation islamique. Huntington fait d’ailleurs remarquer que celle-ci est impliquée dans le plus grand nombre de conflits civilisationnels de l’histoire récente de la planète. Certains en déduisent que la dimension querelleuse appartient à l’essence de cette culture en évoquant les pratiques de conquête liées à l’expansion des origines, le djihad — symétrique des croisades —, et les vengeances à tirer des humiliations de la colonisation sur la base d’un univers moral « dont les pôles sont l’honneur et la honte » (Salman Rushdie). Même s’il appelle un chat un chat (cf. p. 320), et du sang du sang (cf. p. 380 et suiv.), notre auteur ne va pas prioritairement dans ce sens. Il s’attache à l’inverse aux dimensions structurelles qui expliquent le comportement islamique en recourant prioritairement aux conditionnements plutôt qu’aux intentions. À commencer par la disparition, déjà mentionnée, de tout État-phare régulateur de cet univers civilisationnel à la suite de la chute de l’Empire ottoman. Et il insiste encore bien davantage sur l’insignifiance structurelle de l’État dans la culture islamique. De l’avis de Huntington, en effet — et pour des raisons tenant au théocentrisme coranique —, la représentation graphique du fonctionnement de base de la société musulmane se présente en forme de U majuscule (cf. p. 255 et suiv.). Les éléments valorisés, représentés par les branches du U, en sont, d’une part, la famille et le clan, et d’autre part le transnational, c’est-à-dire l’oumma ou communauté sans frontière des croyants. À la base du U, l’État n’a eu de véritable existence que sous le califat, où le pouvoir politique était assuré par des descendants du Prophète et donc religieusement cautionné. Dans la situation actuelle, les gouvernements — issus le plus souvent de la décolonisation — sont dès lors peu de chose à la fois en eux-mêmes et aux yeux de leur propre opinion, l’identité « nationale » ne contrebalance pas l’appartenance prépondérante à l’islam, et des actions peuvent très normalement se déclencher, non à partir d’États, mais de groupes activistes transnationaux (notons pour mémoire avec l’auteur que la société occidentale fonctionne à peu près de manière symétriquement inverse selon le schéma graphique d’un U cette fois renversé).

Un second élément clé réside dans la croissance démographique impressionnante des populations islamiques, au sein desquelles par endroits la proportion de jeunes de quinze à vingt-quatre ans atteint facilement les 20 % (en Algérie, par exemple). En soi positive du fait qu’elle augmente les forces vives, cette masse d’adolescents et de jeunes adultes n’est rien moins qu’un facteur de stabilité sociale. Plus généralement, dans ces pays — économiquement peu développés quand leur sol ne contient pas de pétrole — la croissance démographique engendre le chômage et déclenche l’émigration, principalement vers l’Occident. Jointe à la superbe inhérente à toute civilisation majeure, l’accélération démographique relance également de manière larvée la guerre de conquête aux frontières de l’Islam, comme c’est le cas par exemple en Afrique ou au Timor oriental.

Huntington reconnait sans réserve qu’au niveau du sens l’islam a parfaitement réussi sa Résurgence (qu’il écrit avec majuscule, comme Réforme ou Renaissance). Et il avertit qu’il ne faut pas réduire celle-ci à quelques groupes d’activistes marginaux. C’est toute la nouvelle bourgeoisie des villes, entrée en crise d’identité à la suite de la modernisation technologique importée d’Occident, qui s’est en quelque sorte réidentifiée ces dernières années en adhérant plus intensément à sa religion. A priori sans frontières, la conscience musulmane est redevenue large, fière et incomparablement solidaire dans toute son aire d’expansion. Elle offre ainsi une caisse de résonance exceptionnelle en cas de conflits civilisationnels impliquant l’islam. Sur le plan économique, toutefois, la civilisation islamique dans son ensemble n’a pas encore redécollé et elle a bien de la peine à l’admettre (comme le remarque ici même Hazem Saghié).

QU’EN PENSER ET QU’EN FAIRE ?

On l’aura compris, il ne faut pas pendre Samuel Huntington, mais le lire. Le Choc des civilisations est un ouvrage de valeur et dont la pertinence globale parait peu contestable. Pragmatique, son auteur sait et dit lui-même que l’hypothèse de travail, qu’il présente et vérifie attentivement tout au long de l’ouvrage, sera dépassée un jour prochain, tout simplement parce que le monde aura changé. Au vu du 11 septembre et de la drôle de guerre qui commence en Afghanistan, sous la menace, qu’on le veuille ou non, d’un affrontement Occident-Islam (en attendant la Chine ?), cela ne semble pas encore être le cas.

Outre le fait que la perspective exclusivement culturelle qu’il adopte devra être croisée avec d’autres approches, notamment économiques et financières, l’ouvrage comporte cependant au moins trois lacunes importantes. Constatant que l’universalisme revendiqué par l’Occident pour les valeurs qui lui sont propres est indissociablement un impérialisme, et n’est perçu que de cette façon par les autres grandes civilisations, Huntington plaide pour que les Occidentaux y renoncent en raison des risques que cela fait courir à la paix. Il argumente pour ce faire en affirmant que la civilisation occidentale ne doit pas se considérer comme « universelle » mais comme « unique ». Les autres grandes civilisations l’étant tout autant, la distinction apparait pour ce qu’elle est, c’est-à-dire verbale et peu probante. Si l’on songe ne fût-ce qu’aux droits de l’homme, le problème reste pourtant fondamental et d’envergure. La deuxième question à propos de laquelle Le Choc des civilisations nous laisse sur notre faim est tout aussi grave mais plus existentielle : dans les conflits civilisationnels, dont l’éclatement de la Yougoslavie constitue le paradigme, l’auteur parait admettre comme une fatalité, non pas bien entendu les aspects sanglants et violents de l’épuration ethnique, mais son résultat, la ségrégation territoriale définitive des expartenaires. À quoi se juxtapose, de manière relativement contradictoire, la position qu’il prend concernant la société américaine et dans laquelle il se déclare — pour des raisons de préservation de l’identité occidentale — adversaire déterminé du pluriculturalisme clintonien et chaud partisan de l’assimilation des immigrants. Il étudie enfin trop sommairement (voir ci-dessus) la question de la médiation, au sein des conflits civilisationnels, d’une ou de plusieurs instances supranationales d’arbitrage, son appel final à une réforme du Conseil de sécurité de l’ONU étant expédié en quelques lignes. Pour ne pas en rester au seul maquignonnage et relever autant que faire se peut de l’État de droit, la pacification entre les belligérants a pourtant besoin d’un arbitre supranational et mondial, désigné démocratiquement pour déterminer le juste et l’injuste.

Moyennant ces réserves et la prise en compte des remarques faites plus haut à propos de la civilisation islamique, le gros livre de Samuel Huntington mérite d’être travaillé par des groupes de militants. Ceci à la condition stricte que l’étude intégrale de l’ouvrage figure au programme de travail pour éviter les dérapages. Les agents sociaux au sens large voire les politiques de terrain, qui - peut-être à la suite de la lecture de cet article - auront dédiabolisé Huntington, gagneront à utiliser Le Choc des civilisations pour mettre à jour leur formation géopolitique personnelle. Vu l’état actuel de l’opinion, ce serait, pour le moment, manquer de prudence, au sens responsabilité du mot, que de présenter sans ambages à des auditoires de circonstance le contenu, surtout partiel, d’un ouvrage qui traite de conflits majeurs d’une actualité aussi brulante. Ceci n’empêchera pas, bien au contraire, le travail qu’ils auront opéré en privé sur eux-mêmes, de conforter et d’éclairer leur pratique quotidienne d’un œcuménisme des valeurs communes aux diverses civilisations, qu’ils pratiquent déjà dans les quartiers, les écoles, les associations, les loges, les paroisses, les synagogues, les mosquées, etc., pour former des citoyens du monde, réalistes et conscients. Quant aux grands acteurs géopolitiques, notamment occidentaux, ils auront beau nier devant l’opinion que - manipulés par la provocation politique majeure du 11 septembre - ils entrainent le monde vers des guerres de civilisations, leur discours mystificateur s’effondrera de lui-même s’ils s’obstinent dans cette voie. Préoccupé avant tout de la paix, Huntington ne se réjouirait certainement pas de voir ses analyses concorder avec une réalité qu’on l’accusera en toute hypocrisie d’avoir créée en la nommant. Ce ne serait pas la première fois qu’une telle mésaventure arriverait à un intellectuel : « Rien n’est plus fort qu’une idée dont le temps est venu » (Victor Hugo).