Faites vos Jeux

Luc Van Campenhoudt

Après l’Euro 2008 en juin et avec les Jeux olympiques en août, l’été sportif se terminera plus grandiose encore qu’il n’avait commencé. À côté de ces événements majeurs, le Tour de France fait presque figure de critérium de village et Wimbledon de partie de badminton au fond du jardin. Excitée comme jamais, la RTBF l’avait annoncé  : l’été 2008 serait celui du sport. Dès la mi-juin, au cœur de l’Euro, ses audiences exceptionnelles lui donnaient déjà raison.

À un gros détail près  : ce n’est pas tant de sport qu’il s’agit que de spectacle. Les éditorialistes et chroniqueurs de nos médias tombent chaque fois dans le même panneau, avec une complaisance d’autant plus grande qu’elle est « critique »  : pour tous, il est bien question, d’abord, de sport. De sport-spectacle, de sport-business, de sport-politique certes, mais de sport avant tout, dont les valeurs d’effort, de gratuité, d’émulation, de fair-play, d’esprit d’équipe, d’universalisme, de « l’important est de participer » doivent être sauvegardées et protégées des contre-valeurs de tricherie, d’intérêt, de rivalité, d’antijeu, d’individualisme, de nationalisme, de « l’important est de gagner ». Comment penser encore que le mot « sport » est juste et approprié quand, pour vingt-deux gaillards qui se disputent un ballon ou douze sprinteurs qui se cambrent sur leurs starting-blocks, plusieurs dizaines de milliers de supporteurs retiennent leur souffle dans le stade, plusieurs centaines de milliers de travailleurs de toutes sortes voient enfin le couronnement d’années de préparation, un ou deux milliards de téléspectateurs permettent aux télévisions du monde entier de faire exploser l’audimat  ? Bref, quand une masse innombrable, composée dans son immense majorité de non-sportifs ovationne une poignée d’acteurs qui « performent » (comme dit bien l’anglicisme) dans un méga-spectacle mis en scène par quelques VIP qui contemplent, tel Néron, le poids de leur pouvoir et l’essor de leur fortune  ?

Si le sport est roi, le spectacle est dieu. Un spectacle total au sens où il implique quasiment tous les registres de l’expérience collective et individuelle (économique, politique, juridique, idéologique, culturel, psychologique...), un spectacle global au sens où il met toute la planète en connexion, un spectacle « sportif » aussi bien sûr au sens où la représentation consiste en un ensemble d’activités physiques très diversifiées qu’on appelle « le sport ». Mais un spectacle d’abord et avant tout.

Le sport a bien entendu beaucoup à y voir, mais seulement comme l’objet parfaitement adéquat d’un tel spectacle. Car, en cette période de l’histoire des hommes, seule cette activité qu’on appelle le sport se prête à ce point à la magie du spectacle total. Il met en scène, dans des cérémonies grandioses, des héros capables d’exploits extraordinaires mais aussi exposés à de cruelles défaites et à de pitoyables naufrages. Il suscite des vagues déferlantes d’émotions collectives au cours de combats épiques dont l’issue est jusqu’au bout incertaine. Il exalte le corps humain dans ses limites physiques extrêmes. Il fait voir, souvent, des gestes franchement beaux, des coups de génie et des moments de grâce. Il offre, au bout du compte, cette double possibilité de donner une importance démesurée à la victoire des siens et de se remettre facilement de leur défaite, puisqu’au moment de déception, on peut dire qu’après tout, ce n’était qu’un jeu.

La médaille olympique a bien son revers. Le spectacle total et global présente tous les excès, constamment dénoncés, de sa propre monstruosité  : la récupération politique, des méthodes d’entraînement inhumaines, le dopage massif, l’exploitation du travail des enfants, la corruption à grande échelle et le blanchiment d’argent1, la violence de supporteurs... Il s’inscrit dans l’idéologie dominante du marché et de la concurrence pacifique entre les bien nommés « concurrents », les nations et les multinationales. Il est traversé par les ambivalences et les contradictions de l’époque  : entre la victoire sur soi et la victoire sur l’autre, entre la fraternité universelle et la confrontation des nations, entre la femme spectatrice, admiratrice du mâle et la femme championne qui s’affirme son égale. Comment faire semblant de croire, une seule seconde, qu’il est possible de sauvegarder, tel un sanctuaire de rafraîchissantes vertus, la dimension essentiellement sportive de tels événements quand chaque nouveau jour démontre, mieux que le précédent, que le sport n’est que l’argument d’un spectacle et le jouet d’enjeux et d’intérêts qui le dépassent complètement  ?

Il faut bien, pourtant, qu’il y ait, dans le spectacle sportif, quelque chose de puissant et d’exaltant qui fait que tant d’humains passent l’éponge sur les débordements du monstre et se laissent prendre, à ce point, aux Jeux.
Sans doute faut-il vivre en Belgique en été 2008, pour saisir au mieux, par contraste, le ressort profond de l’engouement pour le spectacle sportif, au-delà des mécanismes bien connus de conditionnement médiatique et politique des masses  : le fait, tout simplement et précisément, qu’il s’y passe quelque chose, capable de susciter l’intérêt et l’enthousiasme, fût-ce brièvement. Au moment où l’Euro 2008 vient de se terminer et où, les Jeux de Pékin sont en cours, ici, chez nous, il ne se passe toujours à peu près rien, sinon des psychodrames qui n’aboutissent qu’à de nouvelles poussées de fièvre, d’éternelles discussions de méthode et des calculs tactiques en vue des élections suivantes pour n’avoir pas su conclure les précédentes. Au moment où le prix des produits de base dérape, où l’environnement se dégrade à une vitesse hallucinante, où les tensions sociales et culturelles s’accentuent et où l’État ne sait plus où il en est (pour s’en tenir à ces problèmes), le gouvernement et le Parlement fédéral semblent, le plus souvent, pédaler dans le vide. Surtout, on cherchera en vain, dans le registre politique, quelque chose qui soit susceptible d’éveiller un désir, de motiver un engagement, de soutenir une ardeur. Et cela devient désespérant.

« Il faut que quelque chose se passe », écrivait Oscar Wilde. N’est-ce pas ce cri-là, sourd le plus souvent, strident parfois, qui traverse la société entière, s’époumonant devant l’impossibilité de faire advenir ce « quelque chose »  ? La crise ne se définit pas par l’ampleur des problèmes, mais par l’impuissance face à eux.
Comment bien définir les problèmes et quels objectifs se fixer prioritairement  ? Sur quelles forces politiques, sociales, économiques et culturelles compter  ? Comment concevoir, à l’heure actuelle, des actions efficaces et mobilisatrices  ? Bref, quel est ce nouveau chantier que nous avons à ouvrir dès aujourd’hui  ? Répondre à ces questions, telle est la tâche. À laquelle La Revue nouvelle s’attellera de plus belle.