Face aux désastres, d’Anne M. Lovell, Stefania Pandolfo, Veena Das et Sandra Laugier

Ludwine Verhaegen

Quatre voix en conversation, trois anthropologues (Anne Lovell, Stefania Pandolofo et Veena Das) et une philosophe (Sandra Laugier) travaillent dans cet ouvrage à éclairer un phénomène que chacune a pu observer et analyser lors de ses recherches soit « aller vers la folie [1] ». Par cette expression, il faut entendre l’éthique à la fois philosophique et politique de ce qu’on appelle aujourd’hui le « care » qu’Anne Lovell traduit par « aller vers ».

Les auteures ont mené leurs observations empiriques sur différents terrains : la Nouvelle Orléans et la pauvreté radicalisée pendant et après la catastrophe de Katrina en 2005, les bidonvilles de Rabat au Maroc sous la double tension de l’exode rural et des rêves brisés d’une jeunesse qui voudrait tant passer la Méditerranée pour trouver une vie meilleure, les quartiers pauvres de Delhi sous le coup d’une pénurie de soins et de médicaments pour les malades mentaux.

Ce livre s’inscrit dans un courant de l’anthropologie de la folie qui marque une rupture avec les perspectives traditionnelles de l’anthropologie psychiatrique et de l’ethnopsychiatrie.

Ces approches étaient caractérisées par la surdétermination des formes d’expression de la folie ou de la maladie mentale par les catégories culturelles. Aujourd’hui, les interrogations se portent sur la subjectivité et la construction du sujet ainsi que sur des dimensions psychologiques de la vie quotidienne. Cette nouvelle anthropologie met l’accent sur la constitution de l’appartenance sociale et de la citoyenneté.

De même, la réflexion sur le care parcourt les quatre textes. Nous ne rentrerons pas dans les discussions qui ont lieu aujourd’hui autour de ce concept sinon que pour reprendre la définition donnée par les auteurs, à savoir « le souci des autres ». Sandra Laugier d’ailleurs renouvelle ce concept à partir de la philosophie de Wittgenstein et Cavell. Le souci propre au care réclame d’après les auteurs une attention minutieuse à ce qui reste le plus souvent invisible et même invisibilisé. Et une microsociologie soucieuse de la description de l’ordinaire peut rendre compte des activités liées au care dans le quotidien.

Chaque chapitre du livre montre le défi que lance la folie au care. La folie est décrite de manière systématique en dehors de la clinique officielle et en dehors des lieux institutionnels où elle est habituellement prise en charge.

Ainsi, pour Anne Lovell, La Nouvelle Orléans après la catastrophe de Katrina, est une sorte d’expérimentation naturelle de ce qui se passe quand les personnes qui étaient déjà « folles » ou vulnérables avant le cyclone subissent des évènements et des situations hors du commun. Elles étaient, en l’occurrence, comme dit l’auteur, dans un état préexistant de grande pauvreté, d’abandon pur et simple par les services de santé et l’administration et le déchainement des forces naturelles.

C’est la première étude qui aborde la question de ce qui arrive aux gens dont le handicap qu’il soit psychiatrique ou d’une autre nature préexiste à un évènement traumatique collectif. En fait 24% de la population adulte souffrait d’un handicap avant Katrina. La littérature officielle et la psychiatrie se préoccupent plus des personnes atteintes de PTSD ou syndrome post-traumatique survenu après l’évènement.

Anne Lovell examine les deux types de discours qui ont enseveli les récits possibles sur les conséquences de l’ouragan. Le premier tourne autour de la soi-disant explosion de syndromes post-traumatiques. Le second concerne le traitement théorique et pratique en vigueur de la « rumeur » en situation de crise. Katrina en effet a été un évènement sur déterminé et surtout suranalysé par des bataillons d’enquêteurs et a représenté pour ceux qui voulaient s’en emparer l’analyseur idéal de toutes sortes de maux contemporains, du réchauffement planétaire aux profondes inégalités sociales qui traversent les États-Unis, en passant par les rouages subtils et les ravages du
néolibéralisme.

Mais ce n’est pas de cela qu’il est question dans ce texte, mais plutôt d’observer comment la vie dans toutes ses dimensions est mise en jeu ou comment « le fou » peut renaitre comme sujet de sa propre vie comme héros ordinaire.

Anne Lovell décrit la trajectoire de l’individu et le temps du désastre qu’elle appelle la co-incidentalité de trois personnes réfugiées dans le Superdome où c’était le chaos [2].

Ces récits de personnes « vulnérables psychiquement » contrastés illustrent les intersections entre états d’esprit (internes) et évènements (externes). Le déroulement de ces récits donne une nouvelle configuration du care plus dynamique et d’ordre microsocial.

S’en suit une description minutieuse de ces pratiques à travers les récits qu’il faut lire attentivement pour mieux comprendre la richesse de l’analyse. Ces récits ont fortement complexifié la notion de care : les situations exceptionnelles montrent comment émergent des pratiques de care peu envisagées en temps ordinaire.
En même temps, ces récits nous rappellent que les catégories sont créées et bricolées : en pratique, elles sont ouvertes et destinées à être revisitées.

Ces récits mettent l’accent sur toutes les manières dont les individus se faufilent entre les catégories. Ils interrogent aussi nos idées reçues et nous forcent à nous demander : quand devons-nous nous soucier du care ? Qu’en savons-nous et comment le savons-nous ?

Mais le grand mérite aussi du texte est de parler de la folie sans faire appel à la nosographie psychiatrique. À l’instar d’Erving Goffman dans les années 1970, il a le mérite de faire appel aux conditions de vie qui permettent de comprendre l’incompréhensible aux yeux du tout-venant.

Un autre exemple où la folie est décrite de façon systématique en dehors de la clinique officielle est donné par le texte de Stefania Pandolfo. Elle décrit la passion d’Ilyas ou comment un jeune fou qui appartient à cette population subsaharienne aspire à tenter la traversée de l’Europe. Cette population est parquée dans une attente indéterminée et comme suspendue entre deux continents, hantée par l’idée du départ. Parfois, elle risque sa vie en mer.

L’auteur nous montre comment quand tout est bouleversé se poursuit la continuité de la vie, le rapport sensible à soi et aux autres. Comment le maintien patient et difficile de l’humanité au milieu du désastre total peut-il encore avoir lieu ?

Elle présente le réseau complexe de relations qui unissent Ilyas, un marocain des quartiers pauvres de Rabat, Samia son épouse et chacun des deux à sa propre folie et à la folie de l’autre. Ilyas et Samia entrent tour à tour dans des états « hors de l’ordinaire » qui les rendent à la fois plus vulnérables et plus perméables au monde. Le soin (care) mutuel est au cœur de leur union.
Durant cinq ans, Stefania Pandolfo a entretenu une relation suivie avec ce couple et elle a photographié les tableaux d’Ilyas présents dans le livre. La leçon à tirer de cette fréquentation est l’importance d’une réflexion sur les « formes de vie » qu’on appelle psychotiques.

Elle a élaboré cette réflexion en dialogue avec des psychanalystes marocains qui s’efforcent de donner du sens à l’existence psychotique à l’heure où les idées reçues concernant le moi et le sujet se révèlent de plus en plus inconsistantes et où les solutions pharmacologiques s’avèrent de moins en moins viables dans le traitement de la maladie mentale chronique et ne donnent aucun sens à la maladie.

Elle soutient qu’un dialogue avec l’insensé est possible. Nous renvoyons aussi aux travaux remarquables d’Ellen Corin sur les rapports entre culture et psychose en Afrique et, dernièrement, en Inde et aux travaux d’Anne Lovell sur les sans abris à New york.

Ainsi Ilyas, nous dit Pandolfo, trace une distinction nette entre « hala », son « état » et la vie ordinaire lorsqu’il n’est pas malade. Il s’adapte plus facilement aux exigences pratiques du monde mais il n’a pas accès aux expériences et à l’intelligence visionnaire immense que lui procurent ses « états ». États dans lequel cependant il n’est plus présent en tant que sujet de ses visions. De même, dit Ilyas, la sensibilité de Samia lui permet de comprendre ses peintures. Cette sensibilité est quelque chose que les artistes ont en commun avec les fous [3].

« Dieu m’a donné cette maladie, je vis avec, je la traverse jusqu’à ce que Dieu un jour m’en délivre. »

Pandolfo fait appel à Binswanger qui a voulu rapprocher la philosophie du Dasein (« l’être au monde ») de l’expérience de la folie et qui a entrepris de saisir la psychose comme forme d’existence tout comme le rêve. Rêves et délires sont des poèmes d’existence.

Comme le dit Foucault : « le rêve c’est le monde à l’aube de son premier éclatement quand il est encore l’existence même et qu’il n’est pas encore l’univers de l’objectivité. Rêver n’est pas une autre façon de faire l’expérience d’un autre monde. C’est pour le sujet qui rêve la manière radicale de faire l’expérience de son monde ».

Veena Das se penche sur la folie en Inde avec en toile de fond le contraste entre la modernité et la grande pauvreté. Pendant deux ans, elle a suivi Swapan dont les paroles et les actes sont traités comme troubles apportés à l’ordre public, possession par un démon, forme de criminalité ou trouble bipolaire.

À travers l’expression de cette folie, l’auteur met en lumière le poids des conflits de la modernité en Inde.

Quand ni l’entourage de Swapan ni lui-même n’arrive à attribuer aucun sens à ses paroles, se déroule un combat pour faire émerger une forme de vie autre et nouvelle. Veena Das nous dit que plutôt que de céder « aux descriptions banales qui localisent la folie dans la tête, une description plus adéquate de la folie devrait nous conduire à raconter l’histoire comme si la personne se trouvait non pas à l’intérieur du corps mais dans le réseau de relations, d’affects, de rencontres au sein duquel le corps exprime quelque chose que nous pourrions appeler une âme ».

C’est précisément ce réseau de relations d’affects, de rencontres au sein duquel le corps exprime « une âme » qui est l’objet électif des éthiques du care tel que reprises par la philosophe Sandra Laugier. Spécialiste de la philosophie de Wittgenstein, de Cavell et du care, Sandra Laugier rappelle ce qu’a été l’ambition de la philosophie du care en la plaçant dans le besoin de reconnaitre la dépendance et la vulnérabilité comme faisant partie à un moment ou à un autre de la vie de tout un chacun.

Elle fait appel surtout à Erving Goffman pour sa fine sensibilité aux actions et interactions c’est à dire « what is going on ». Pour Goffman comme pour Wittgensten et Cavell, la structure de l’ordinaire est toujours vulnérable. Si l’on reprend la définition des formes de vie, le fou n’est -il pas quelqu’un qui serait juste en infraction avec les règles communes ?

Ce point de vue n’exclut pas par ailleurs la souffrance de la folie qu’il ne faudrait pourtant pas oublier mais qui ne peut servir d’excuse au refus de voir autrui comme mon prochain partageant une forme de vie.

Dans sa conclusion au livre collectif Anne Lovell écrit : qu’est ce donc que la folie sinon une tragédie de l’ordinaire ?

La tragédie du fou est que pour être reconnu comme être humain, il lui faut trouver son expression, sa voix.

Le grand mérite de cet ouvrage, de cette conversation à quatre voix est de montrer au lectuer sur la base d’observations empiriques en quoi le « fou » lutte pour trouver une voix.

En Occident, la voix libre de contraintes de la folie fut supprimée par la rationalisation qu’opérait la psychiatrie comme application de la technologie moderne sur l’individu et sur la personne du fou.

En s’appuyant sur une lecture particulière de la notion de forme de vie, les auteurs démontrent qu’il ne s’agit plus pour la folie, d’être d’une déviance face à la norme mais d’être une « affaire de vie ou de mort ».

Il est vraiment important aujourd’hui d’écouter les voix de ces quatre auteurs anthropologues et philosophe qui nous montrent combien les catégories nosographiques, utiles par ailleurs, n’arrivent pas à rendre compte de la complexité de la folie et des rapports que cette dernière entretient tant avec la subjectivité qu’avec la société dans laquelle elle s’inscrit.

[1Anne M. Lovell, Stefania Pandolfo, Veena Das et Sandra Laugier, Face aux désastres. Une conversation à quatre voix sur la folie, le care et les grandes détresses collectives, éditions Ithaque, 2013, 204 p.

[2Le superdome, grand stade sportif, a fini par accueillir quelque 260.000 personnes alors que son toit avait été partiellement arraché par la tempête. L’ouragan a causé le décès d’au moins 1836 personnes ; 700 autres ont été portées disparues.

[3Nous avions déjà décrit précédemment dans un travail sur les nouvelles carrières psychiatriques construits à partir de récits de vie de patients cette contingence à propos d’un patient artiste avec succès et souffrant alors de maniaco dépression (aujourd’hui troubles bipolaires). Il décrivait sa maladie comme le prix à payer pour une sensibilité excessive. Pour lui ses crises et passages à l’hôpital psychiatrique constituaient une preuve tangible de son tempérament d’artiste. Cfr « Quelques éléments pour une analyse des nouvelles carrières psychiatriques », Verhaegen L., Sociologies et Société, vol XVII, n°1, avril1985, p 51-60.