Excellons !

Anathème • le 5 septembre 2014
école, Joëlle Milquet.

Longtemps, nous avons erré ici-bas sans but, sans perspectives, poursuivant tantôt le Bon, tantôt le Bien, tantôt encore le Juste… Il n’en est pas sorti grand chose, si ce n’est l’angoisse de ne pouvoir distinguer le Bien du Mal, de n’être jamais à la hauteur du Juste ou de faire le Mal en son nom… ou l’inverse. Quelle torture que ces idéaux !

Une nouvelle ère s’ouvre, cependant : celle de l’excellence. Certes, une majuscule s’est perdue au passage, mais qu’importe ?

Il n’est plus besoin de nous interroger sur la norme à respecter, sur les limites à observer, sur les justifications à trouver, pas même sur la commensurabilité de la tâche. L’excellence consiste simplement à faire mieux que bien. Quoi faire ? Nul ne le sait ni ne s’en préoccupe.

Par exemple, l’université vise l’excellence. Est-ce à dire que les étudiants maîtriseront des savoirs indispensables ? qu’ils seront capables de prouesses intellectuelles inouïes ? Cela signifie-t-il que les bâtiments seront magnifiques ? les enseignants libres et géniaux ? la cantine digne d’un trois étoiles ? Rien de tout cela, voyons. Simplement, l’institution définira des indicateurs arbitraires et imposant le respect, par rapport auxquels elle établira de sommaires classements pour ensuite se prétendre excellente.

Un bon indicateur ne repose pas sur une conception de la vie bonne, pas davantage sur une définition de la justice, ni sur rien de ce genre. Il doit être chiffrable et c’est tout. Ah, non, tout de même, il doit aussi être crédible, c’est-à-dire flatter le bon sens.

Veut-on savoir si l’enseignement est de qualité ? Une enquête de satisfaction des « clients » y suffira. Les professeurs seront considérés comme excellents par les étudiants-clients et ceux-ci par les employeurs-clients. Rien ne sera jamais fait pour ses propres vertus. L’excellence abolit l’intrinsèque. Il y aura ainsi toujours quelqu’un à même d’émettre un avis quelconque qui, moyennant poudre aux yeux, pourra devenir un quanta de variable.

S’enquiert-on de la qualité de la recherche ? Des classements sont à disposition, fondés sur le compte des citations, sur des classements de revues, sur la capacité à obtenir des prix prestigieux ou sur le succès une des nombreuses foires aux subsides. Que les citations dépendent pour une partie du prestige des organes de presse scientifique publiant les textes et pour autre des renvois d’ascenseurs entre scientifiques, que les classements de revues soient fonction des habitudes de l’establishment de la recherche et de ses priorités stratégiques, que l’entrée de ces revues soit gardée par la relecture par les pairs, ceux qui, précisément, ont le privilège d’y publier, que l’attribution des crédits de recherche soit fonction de tous les facteurs précités, tout cela ne change rien à l’essentiel : des critères sont enfin établis, ils aident à caricaturer le réel et, partant, à nous délivrer de l’angoisse existentielle liée à ces idéaux délétères que sont le Juste, le Beau, le Bien,…

Nous excellerons donc. À tout, à rien, à n’importe quoi… Qu’importe ?

Vertu supplémentaire, l’échec à se voir reconnaître excellent sera naturellement attribué à la seule faute de l’individu. Celui-ci, incapable de satisfaire à des exigences pourtant simples et rationnelles pourra être jeté aux ordures avec une totale bonne conscience. Enfants, travailleurs, conjoints, fonctionnaires, artistes, chômeurs, SDF ou mourants, nous pouvons tous exceller dans notre rôle au sein du grand jeu de la compétition… et il ne faudra pas nous plaindre lorsqu’on se détournera de nous après que notre négligence aura éclaté au grand jour. Non, nous ne sommes pas tous égaux en dignité, nous ne recelons pas chacun une étincelle de ce Beau, de ce Juste, de ce Bon que, longtemps, on appela Dieu, Nature ou Vérité, et qui n’était peut-être que la part sublime de notre commune humanité. Nous sommes excellents ou nous ne sommes rien. Voilà tout.

Du reste, que l’excellence mène aux cimes ou aux abîmes, peu nous chaut. Quelle différence, après tout ? Ce qui compte est d’en être. Que nous importe d’être des Justes si nous pouvons être les bons ? Car le plaisir n’est pas, comme on le crut longtemps, d’approcher l’absolu, mais de s’extraire de la boue. Il ne faut désormais plus nous justifier de nos prétentions autrement qu’en démontrant que les autres sont pires.

Alors, excellents, fiers du travail accompli, nous jouirons de nos privilèges, bercés par les lamentations de ceux qui auront failli, trouvant en cette musique la confirmation que nous sommes bien arrivés, que tout va bien…

Photo : Chr. Mincke