Europe. De l’économie à la finance politique

Roberto FernandezBernard Hayette

En 1988, le Conseil européen chargea Jacques Delors d’établir des propositions devant conduire à la création d’une union économique et monétaire. La chute du mur de Berlin accéléra ce projet et aboutit, au sommet de Maastricht de 1991, au projet de la monnaie unique. Jamais la réalité économique n’était apparue aussi nécessaire à la décision politique.

À la demande de l’Allemagne d’une union politique renforcée, Mitterrand insista sur l’urgence d’une union économique et monétaire. Un large consensus entre le monde politique, économique et académique se développait autour du dogme de l’intégration de l’Union par l’interconnectivité des marchés financiers européens.

Dix ans après l’introduction de l’euro, ce dogme a volé en éclat. La crise des dettes souveraines européennes a démontré qu’il n’y a pas eu d’avancée mécanique de l’intégration socioéconomique grâce à la monnaie unique. De plus, loin d’être une garantie absolue de cohésion politique, la monnaie unique, dans le cadre de l’architecture politique actuelle de l’UE, est aujourd’hui un facteur de risque pouvant mener à l’exclusion d’un membre ou à la désintégration de l’intégration européenne. Au mépris des principes fondateurs de l’Union européenne, les réponses technocratiques italienne et grecque à la crise économique ont même souligné une certaine fragilité de la démocratie tout en suscitant le doute et l’inquiétude au sein d’une population convaincue d’être abandonnée par leurs dirigeants.

La crise de la zone euro n’est pas finie et marque sans conteste un tournant dans la politique économique des États européens. Il ne s’écoule pas un jour sans qu’un responsable politique ou un économiste ne parlent d’austérité, de récession, de fragilité monétaire. Explicitement ou non, ces analyses convergent sur la question centrale du rôle de l’État dans le nouveau paradigme financier ; au même titre qu’au XIXe siècle, l’ère industrielle donna naissance à l’État providence du XXe siècle.

Certains voient dans l’actuelle crise de l’euro la preuve de l’échec du modèle de l’État providence. Quelles leçons devons-nous réellement tirer de l’actuelle crise lorsqu’on sait qu’avant la crise de 2007, le Pacte de stabilité et de croissance avait permis à la zone euro, entre 1999 à 2007, de réduire sa dette publique de 72 à 66 % du PIB ? Pendant cette période, l’Europe démontrait une meilleure maitrise des finances publiques que les États-Unis ou le Japon. Aujourd’hui, les rapports de forces entre les marchés financiers et les États remettent radicalement en question le modèle européen. Au départ, l’architecture de la zone euro reposait sur un triangle magique [1] : croissance économique, discipline budgétaire et stabilité monétaire. Ce triangle était soutenu par les trois piliers fondamentaux que constituent le Pacte de stabilité et de croissance, la clause de non-renflouement et l’indépendance de la Banque centrale européenne. Vu le nouveau paradigme financier, basé sur l’interconnectivité continue, immédiat et mondialisé, le triangle magique de la zone euro a dû se transformer en carré magique en intégrant comme fondement de la croissance économique la stabilité macrofinancière.

Ce nouveau paradigme impose de repenser le rapport de l’État dans l’économie mondiale. N’est-il pas urgent de développer les outils intellectuels permettant d’adapter les politiques publiques à ce nouveau paradigme ? Aujourd’hui, les flux financiers dominent les États. Ce nouveau paradigme souligne le besoin d’une nouvelle discipline, la finance politique, intégrant les théories de l’économie politique et de la finance moderne.

Une nouvelle discipline

Parue pour la première fois en 1615 (dans le Traité de l’œconomie politique, d’Antoine de Montchrestien), l’expression « économie politique » désigne l’étude des moyens d’action mis en œuvre par les gouvernements. Il s’agit d’étudier les réformes structurelles et conjoncturelles que les gouvernements peuvent mettre en œuvre afin d’assurer le développement économique et la cohésion sociale. Dans le sens de l’analyse économique des choix publics, l’économie politique nait dès Adam Smith dans son ouvrage La richesse des nations, dans lequel il développe implicitement le concept de bien public, biens pour lesquels l’intervention de l’État s’avère nécessaire. En 1859, Karl Marx souligne que les États modernes sont considérés uniquement comme moyen de produire des richesses [2]. Toutefois, l’analyse économique des choix publics apparait véritablement dans les années 1930 avec notamment les travaux de Paul Samuelson sur « les biens collectifs et la fonction de bien-être social » et de John M. Keynes sur « le rôle actif de l’État et l’importance d’une politique de relance » comme solution à la crise de sous-production.

Parallèlement, on pourrait définir la « finance » comme les méthodes et institutions permettant d’obtenir les capitaux dont on ne dispose pas et de placer ceux dont on a la disposition sans emploi immédiat ou que l’on compte utiliser plus tard. Les acteurs de la finance sont dès lors tous les agents économiques qui recherchent des capitaux ou qui souhaitent les placer. La crise de la zone euro nous l’a rappelé, l’État est un acteur financier central tant par les volumes d’émission de dette que par son poids dans les bilans d’autres acteurs financiers et en premier lieu les banques et assurances. Le débat sur la place de la finance dans l’économie ressort à chaque crise financière.

L’instabilité systémique de l’économie mondiale tranche particulièrement avec la rhétorique contemporaine prétendant que l’ingénierie financière (dont les mathématiques financières tiennent le haut du pavé) a permis de réduire la volatilité des marchés et, dès lors, de contribuer à la stabilité et la croissance. Cette extrême fragilité du système financier a eu d’importantes répercussions sur l’économie en général et plus particulièrement sur les finances publiques. Afin de stabiliser la zone euro, les leadeurs européens se sont inscrits la tête baissée dans une vague d’austérité et de démantèlement d’acquis sociaux afin de rassurer les marchés sans la moindre vue d’ensemble pour assurer la relance économique et la cohésion socioéconomique. L’actuelle course-poursuite démontre l’urgence pour la finance politique d’être pensée afin de proposer des solutions équilibrées fondées sur un projet de société et non sur la spéculation d’investisseurs, même si ceux-ci, comme pour faire écho aux critiques de Marx, se trouvent, parfois, être les États eux-mêmes.

Perspectives d’avenir…

Comme pour toute autre activité humaine, la question clé à analyser dans le cadre de la finance politique est le rôle politique de la finance. Au lendemain de la crise des subprimes de 2007, le g20 annonçait unanimement son intention de mettre au pas la finance. En 2011, c’est la zone euro qui est mise au pas par les marchés financiers. Dans ce contexte, les théories de relance de Keynes sont souvent évoquées. Toutefois, l’analyse tout aussi importante d’un autre économiste, John Kenneth Galbraith, semble oubliée. Elle nous fournit une importante critique des théories économiques en soulignant le rôle politique des acteurs économiques au travers de technostructure de grands groupes économiques (qu’il qualifiait d’économie planifiée). Le nouveau paradigme d’interconnectivité financière continue, immédiate et globalisée, pose aujourd’hui la question du rapport politique des États avec ces nouvelles technostructures financières dans le cadre de la définition et de la mise en œuvre d’un projet de société.

[1Bernard Delbecque, « La nouvelle architecture de la zone euro. Analyse et perspectives », Ires, mars 2011. Bernard Delbecque, « La nouvelle architecture de la zone euro. Analyse et perspectives », Ires, mars 2011.

[2Karl Marx, Critique de l’économie politique, 1859.