Être pauvre, ce n’est quand même pas si pénible !

Anathème • le 19 décembre 2017
Médias, charité.

Récemment, Francis Goffin, directeur des radios de la RTBF défendait une initiative controversée de Vivacité : « Viva for life » dont l’objectif annoncé est de venir en aide à l’enfance pauvre. Pendant une semaine, trois animateurs sont enfermés dans un cube de verre pour « les mettre dans des conditions de stress et de difficultés comme le vivent les enfants en détresse ». L’opération a été murement pensée par une organisation qui ne manque ni de journalistes ni d’experts : ils sont trois. « Pas deux, ce serait physiquement impossible. Pas quatre non plus, ça serait trop facile. »

Il faut en déduire que l’enfance en détresse, c’est un peu gênant, mais pas trop quand même. On est logé, nourri et chauffé. Et on a toujours de la compagnie. Le sol est propre, le toit ne fuit pas, on ne grelote pas. On est forcément trois. Parce qu’à deux, une mère et son enfant, par exemple, ce serait physiquement impossible ! Imaginez donc, personne dans notre pays ne pourrait endurer ça : se retrouver, enfant, coincé dans une chambre de bonne, pendant toute la durée des vacances de Noël, avec un parent solitaire et en détresse, sans les moyens d’aller voir Paddington 2 ni de faire un tour sur la patinoire installée au centre de la ville. En revanche, quand on est quatre, un couple et ses deux enfants, c’est vraiment cool et on n’est pas vraiment pauvre.

Bien entendu, quand on est pauvre, on bénéficie d’un intense soutien moral de la part de milliers de gens qui vous font savoir combien, en plus de vous trouver touchants, ils vous estiment courageux et plein de grandeur d’âme. On a accès aux médias, on appelle ses proches, on partage ses états d’âme sur les réseaux sociaux et on réalise une magnifique moisson de « like ». Quelle expérience passionnante, être pauvre, comment s’étonner de soulever tant d’intérêt ?

Et puis, après une semaine d’épreuve, c’est fini. C’est environ le temps nécessaire pour que les services sociaux aient conscience de votre situation, pour qu’un logement d’urgence se libère, pour qu’une aide sociale substantielle soit versée, pour que le toit soit réparé par le gentil propriétaire, pour que le gaz soit rétabli malgré les factures en souffrance.

J’avoue que je l’ignorais. Je pensais naïvement qu’on naissait souvent pauvre, qu’on s’en sortait rarement, qu’on en souffrait des années durant, qu’on vivait moins vieux, qu’on grandissait moins bien et qu’on se faisait accuser d’être un profiteur par des politiciens et penseurs de toutes sortes, sur les ondes de la RTBF. Comme je me trompais, victime que j’étais de la propagande bobo-Bisounours !

Voilà que la radio de service public, forte de ses investigations et d’une réflexion rigoureuse sur les causes et les conséquences de la pauvreté infantile, nous livre une image, certes bouleversante, mais qui ne nous empêchera pas de dormir. Tout va donc presque bien.

Peut-on rêver meilleure démonstration du caractère vital d’un tel média ? Peut-on imaginer meilleur plaidoyer pour un meilleur financement, pour une amélioration du sort des journalistes de service public ? Hélas, comme chacun le sait, ceux-ci sont de plus en plus mal lotis : pigistes payés au lance-pierre, copieurs-colleurs de dépêches Belga dans des rédactions web, pondeurs de titres racoleurs pour nouvelles non vérifiées… Leur sort est bien triste.

Aussi, en solidarité avec eux, pour vivre les mêmes affres qu’eux, ai-je écrit ce billet dans une pièce non chauffée de mon palais d’hiver, sur un clavier QWERTY déficient, équipé d’une souris à roulette défectueuse, sur un écran 14 pouces. J’ai vécu dans ma chair les affres du journalisme actuel.

Ce n’est pas si terrible, au fond, et j’espère que cet article sera abondamment partagé sur les réseaux sociaux.


Autrefois roi des rats, puis citoyen ordinaire du Bosquet Joyeux, Anathème s’est vite lassé de la campagne. Revenu à la ville, il pose aujourd’hui le regard lucide d’un monarque sans royaume sur un Royaume sans… enfin, sur le monde des hommes.
Son expérience du pouvoir l’incite à la sympathie pour les dirigeants et les puissants, lesquels ont bien de la peine à maintenir un semblant d’ordre dans ce monde qui va à vau-l’eau.