Et les Syriens dans tout ça ?

Pierre Coopman • le 16 avril 2013

La peur du fanatique musulman sur les ondes de la RTBF (billet d’humeur)

Est-ce parce qu’ils sont de dangereux écervelés que plusieurs dizaines de Belges sont partis se battre en Syrie ? L’affaire fait grand bruit. Elle est sérieuse. Bart De Wever, le bourgmestre d’Anvers, connu entre autres pour cette réplique légendaire, « enlève ce disque, idiot », n’a plus de temps à consacrer à éteindre la musique. Il a convoqué ses homologues de Courtrai et de Vilvorde. La ministre de l’Intérieur, Joëlle Milquet, a jugé utile de mobiliser une « task force », ainsi que l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace, au cas où des compatriotes jihadistes venaient à rentrer au bercail avec une formation à l’anti-occidentalisme et au maniement des explosifs.

Car, puisque l’on imagine aisément que ces volontaires sont jeunes et barbus, ou converties et voilées (comme la Carolo Muriel Degauque, morte en Irak), il faut se demander : Et dieu dans tout ça ? Le 31 mars 2013, une émission de service public ayant cette question comme titre a « analysé la menace », qui, peu en doutent, doit bien avoir un quelconque rapport avec allah. Trois invités s’exprimaient. L’enseignant Pierre Piccinin, jeune aventurier (durant ses congés scolaires) des champs de bataille ultra-médiatisés, s’est conjugué à la première personne. Christophe Lamfalussy, journaliste à La Libre Belgique, a tenté de cerner les tenants et les aboutissants de la « menace » dans toute sa complexité. Georges Dallemagne, député fédéral, a centré son raisonnement sur les dangers de « l’endoctrinement ».

Criminels en partance

Rien n’a été oublié lors de cette émission radiophonique fort intéressante. L’on a même glissé subrepticement que le régime syrien est une menace pour son peuple. Mais telle n’était pas la question du jour. Il ne s’agissait pas de s’intéresser aux « Syriens dans tout ça », mais plutôt, à mots couverts, aux voyages inconsidérés de la chair à canon mahométane portant passeport belge. Georges Dallemagne a parlé « d’incriminer le fait de partir sur un conflit à l’étranger ». L’animateur de l’émission, Jean-Pol Hecq, ne lui a pas demandé si cela signifie tous les types de conflits ou seulement ceux où les recrues seraient musulmanes. Si la Chine redoublait sa répression au Tibet, monsieur Dallemagne considérerait-il également qu’il faut criminaliser les jeunes combattants belges boudhistes en partance pour Lhassa ? Ne doutons pas que le député CDH répondrait rationnellement à cette question.

Pierre Piccinin est l’homme de la connaissance par l’expérience vécue. Subodorant qu’il n’est pas un fanatique musulman, on ne l’a jamais criminalisé lorsqu’il est rentré en Belgique après un bivouac volontaire avec les rebelles d’Alep. En 2012, il n’a admis la vraie nature du régime syrien qu’après son arrestation par les agents de Bachar, alors qu’il était possible de la connaître depuis des années en se documentant aux bonnes sources. Malgré sa versatilité, concédons qu’il fut le seul, durant cette émission de la RTBF, à évoquer l’éventualité d’un volontarisme sincère, d’une envie d’aller risquer sa peau par solidarité avec les Syriens, sans que le but recherché ne soit directement de revenir commettre un attentat dans le métro bruxellois ou de traumatiser Anvers – cette ville qui résonne encore au son du tube électro de Sam Sparro – en y abreuvant les microsillons de sang jihadiste.

Limité par les contraintes de l’animation radiophonique, Pierre Piccinin a pu instiller une comparaison maladroite, parce que trop brève, avec la guerre civile espagnole des années 30. Afin de mieux s’expliquer, il aurait dû avoir le temps de développer les arguments de Jean-Pierre Filiu, dans Le Monde du 4 avril 2013 :

« Comme la République espagnole, la Syrie révolutionnaire souffre de la cobelligérance active des uns, de la passivité complice des autres et de l’intolérance partisane des derniers », écrit Jean-Pierre Filiu. « La Russie et l’Iran sont aussi impliqués dans les crimes de masse de la dictature syrienne que l’étaient l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste aux côtés des franquistes espagnols. (…) La « non-intervention » des démocraties occidentales en 2011 est aussi fatale pour les démocrates de Syrie qu’elle le fut pour ceux d’Espagne en 1936 (…) Quant aux staliniens dénoncés par Orwell à Barcelone dès 1938, ils n’ont rien à envier aux djihadistes d’aujourd’hui en Syrie. Leur hiérarchie implacable et leur discipline aveugle leur permettent de compenser progressivement leur caractère ultraminoritaire (…) Leur soutien sans faille par un parrain étranger, l’URSS en Espagne, des « mécènes » du Golfe en Syrie, leur confère un avantage terrible sur les formations locales, dramatiquement sous-équipées. Et leur projet totalitaire vaut négation des aspirations à la libération, hier du peuple espagnol, désormais du peuple syrien. »

No more heroes

Pour de nombreuses personnes, musulmanes ou non, les massacres en Syrie sont insupportables. Leur révolte face aux atrocités commises s’exprime par mille variantes : la colère, le dépit, la fuite, le déni, la félonie, la lâcheté, la neurasthénie, etc. Pourquoi, à l’échelle de la Belgique et d’autres pays occidentaux, une des variantes du sentiment de révolte, l’héroïsme aveugle, potentiellement terroriste, n’ est-elle la réaction que de quelques jeunes musulmans ? Ou sont donc passés les Brigades internationales, les Brigades Abraham Lincoln, la colonne Durruti, les républicains, les volontaires venus du monde entier, les communistes, les marxistes, les socialistes ou les anarchistes, les anti-fascistes modérés, etc. ?

Répondre à cette question revient à dresser un constat : « Nous vivons une époque épique mais nous n’avons plus rien d’épique » (Léo Ferré). Que l’on ne s’étonne pas, dés lors, que la place que nous avons laissée vacante , celle où s’exprimait l’héroïsme et le sens du sacrifice pour une cause, soit occupée par ceux dont les idées nous font peur, nous rebutent, ou qui même, nous « menacent », quand elles dérivent vers le terrorisme.

Après deux années d’abstention coupable, nous sommes en majorité lâches face à la tragédie syrienne (70 000 morts, plus d’un million de réfugiés) à l’exception de ces jeunes, sans doute inconscients, quelles que soient les apories et les menaces de leur idéologie fanatique. Après deux années de narcolepsie de la communauté internationale , nous craignons devoir informer madame Milquet, messieurs Dallemagne et De Wever, qu’il n’existe plus de voie sans risque quand il s’agit de la Syrie. Mais que nos édiles se rassurent, l’été sera musical à Anvers et dans de nombreuses villes du pays. Nous comptons sur la formation anti-jihadiste renforcée de la police fédérale pour qu’aucun DJ ne soit contraint d’arrêter ses microsillons. Que l’Oronte charrie d’éventuels cadavres de jeunes belges, et des centaines de milliers d’autres cadavres syriens, ne devrait pas perturber les festivités du Zomer Van Antwerpen 2013… Beste landgenoten, chers compatriotes, passez un agréable printemps et un bel été, de préférence aux bords de l’Escaut et loin de Damas.