Est-ce Charlie ou le monde qui est choquant ?

Marc Molitor • le 20 janvier 2015
presse, Charlie Hebdo.

Malheureusement comme d’habitude, nous avons la mémoire courte, et le fonctionnement précipité du débat public et des média aujourd’hui ne sont pas peu responsables de ce phénomène. Personne n’est obligé de lire Charlie, heureusement d’ailleurs. Moi-même je ne le lisais plus depuis quelques années, il y a tellement de choses à lire… Mais cela n’autorise pas à oublier ce qu’est ce journal satirique.

Certains continuent à dire, avec un peu plus de gêne ou de honte qu’avant sans doute, que les caricatures de Charlie sont choquantes, obscènes, provocantes.

D’une certaine façon, c’est tout à fait vrai. Et depuis toujours cela a été l’attitude délibérée, d’abord d’Hara-Kiri, puis d’Hara-Kiri Hebdo et ensuite de Charlie-Hebdo après l‘interdiction du second à la suite de sa couverture lors de la mort de De Gaulle. Mais la philosophie de l’hebdomadaire a toujours été très claire : la société aujourd’hui, l’économie, le discours politique, les guerres, la publicité (principale cible au départ d’Hara-Kiri), la corruption, la fraude, les média particulièrement, nous livrent tous les jours les spectacles les plus choquants et les plus obscènes qui soient.

Relisez donc Cavanna, heureusement décédé avant d’avoir pu voir cette boucherie qui a fauché ses copains. Le fondateur de Charlie et tous ceux qu’il a rassemblés et qui, bien ou moins bien, poursuivaient aujourd’hui ce combat dans Charlie. « C’est le monde qui est plein d’obscénités, nous disent-ils, et pas nous. Nous ne faisons que mimer le monde ». Sur le mode de la satire, de la moquerie. Du blasphème ? Bien sûr, du blasphème, mais la réalité de tous les jours nous offre du blasphème. Vous êtes choqués par les filles à poil dans Charlie ? Mais vous ne dites rien quand vous voyez des filles à poil vendre des BMW. Du cul et du sexe ? Du sang, des étripages, de la vulgarité ? Mais ils et elles s’étalent partout sur vos écrans, dans vos vidéos, dans vos films, dans vos média et vous l’acceptez !? Vous ne protestez pas ? Avez-vous déjà vu la succession de séries débiles où se succèdent meurtres et viols tous les soirs sur vos écrans ? Voyez-vous les titres obscènes de bon nombre de vos journaux et magazines ? Vous acceptez que des marchands de canons dirigent vos médias ? Vous tolérez un histrion comme Berlusconi à la tête d’un pays ? Vous acceptez les dictatures dans le monde tant qu’elles vous aident à maintenir votre train de vie ? Tout cela, vous acceptez, mais vous hurlez sur un dessin ! « Quand même, ils y vont un peu fort », dites-vous. Ah bon ? Qui ? Le gars qui soustrait des millions au fisc ? Celui qui met des milliers de gens sur le pavé en fermant sa boîte ? Le chef religieux qui exhorte au meurtre ? La compagnie qui pollue des milliers de kilomètres carrés ? Eh bien non, celui qui y va fort c’est un dessinateur !

La satire telle que la pratique Charlie, certes parfois avec plus ou moins de talent, est celle qui nous met en permanence devant nos incohérences. Bien sûr s’y mêle une certaine tradition française faite d’anarchie, de gaudriole, de laïcité militante parfois un peu bornée — encore que Cavanna n’aurait en rien renié la fraternité que pratiquent beaucoup de chrétiens, de musulmans ou de juifs. Bien sûr tout n’est pas parfait, certains chroniqueurs ou chroniqueuses pouvaient être contestables et contestés donc. Charlie a eu des phases moins intéressantes, mais lorsque c’était le cas, c’est lorsqu’il s’écartait de cette ligne de départ : la satire n’est que le miroir d’un monde choquant.

Décidément reste valable le vieux proverbe : lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Lorsque le clown moque notre complaisance face à l’obscénité du monde, il faut tuer le clown.

Le comble aujourd’hui serait que ce meurtre du clown serve à généraliser une conception sécuritaire de la société et à accroître la tension des rapports entre divers groupes sociaux, tout cela aux antipodes de la dénonciation de cette obscénité du monde actuel. La présence, à la manifestation de Paris, de certains des plus illustres représentants de ce triste état du monde avait évidemment quelque chose de choquant. Le plus significatif sans doute est qu’ils n’aient parcouru que 500 mètres sans jamais pouvoir se mêler à la foule.

Une foule dont, en contrepoint, l’immensité et la multitude a, malgré quelques ambiguïtés que certains vont évidemment s’empresser de pointer, porté quelque chose de nouveau et d’essentiel, comme un antidote qu’il faudra sûrement entretenir.

Message de la rédaction. Comme toujours à La Revue nouvelle, nous ne pensons pas que des événements de l’ampleur des récentes attaques terroristes s’expliquent de manière simpliste, ni qu’il existe un regard autorisé et pertinent unique, susceptible d’en rendre compte. Ce texte est donc une tentative parmi d’autres de donner des clés de compréhension. Nous vous renvoyons à nos blogs et à la revue papier pour en lire davantage.

photo : cc tomlem