Espagnols au bord de la crise de nerfs

Cristal Huerdo Moreno

Burgos est une ville située dans le nord de l’Espagne, elle appartient à la communauté autonome de Castille-et-León. Pendant la période franquiste, elle a connu une forte industrialisation et, comme beaucoup d’autres villes, elle s’est étendue jusqu’à englober les villages environnants. Gamonal est ainsi devenu un quartier périphérique de Burgos, où se dressent des HLM de briques et se concentre une population ouvrière (70 000 habitants) durement frappée par la crise et le chômage.

Or, en ce début d’année, la mairie de Burgos a décidé d’entamer la modification urbanistique d’une des rues principales du quartier : la calle Victoria. Il s’agit de la transformer en boulevard, en la faisant passer de quatre à deux bandes, réduisant par là même le nombre d’emplacements de parking, qui deviendraient payants, dès la fin des travaux : 19 800 euros par emplacement pour quarante ans de location.

Les habitants réunis en collectif ont décidé d’empêcher les engins de chantier de commencer leur œuvre en occupant les lieux, puisque leurs doléances n’avaient, jusque-là, pas été entendues par leur maire, Javier Lacalle (PP). Si, en journée, le mouvement agit de manière pacifique (marches, organisation de concerts, tenue de stands…), la nuit a été le théâtre d’échauffourées répétées entre la police antiémeutes et des manifestants. Des vitrines ont été cassées, le feu a été bouté à des conteneurs à ordures et des arrestations ont eu lieu. Le gouvernement impute ces actes de violence à des groupuscules bien connus des forces de l’ordre qui se déplacent à travers l’Espagne pour semer la violence. Il profite de l’occasion pour souligner l’urgence de voter la loi sur la citoyenneté [1]. Or, les personnes arrêtées (dont des mineurs) habitent toutes Burgos et n’ont aucun antécédent pénal.

Vue de l’extérieur, la question qui se pose est la suivante : comment un litige pour de simples places de parking a-t-il conduit les habitants d’une petite ville de province, conservatrice, catholique et bien sage, à se livrer à des «  actes terroristes [2]  » ? Pour comprendre cette colère, il faut revenir quelques décennies en arrière et planter le décor politico-économique de la ville.

La fin des années 1980 voit un entrepreneur, Miguel Méndez Pozo, assoir sa mainmise sur la province à la faveur d’un réseau de relations plus ou moins légales avec le monde politique de Castille-et-León. Il est également le patron d’un des organes de presse les plus lus de la province, El Diario de Burgos. De plus, il entretient des liens d’amitié avec un homme politique alors en pleine ascension : José María Aznar [3].

Au début des années 1990, alors que le secteur de la construction espagnole est en plein boom, l’entrepreneur et le maire de Burgos, José María Peña, sont condamnés, pour corruption dans le cadre de dossiers d’urbanisme, le premier à sept ans et trois mois de prison (il ne purgera que neuf mois), le second à douze ans de déchéance de ses droits électoraux et à sept ans de suspension de sa charge publique (il sera gracié par Aznar et reprendra une charge de conseiller communal) [4].

Les peines prononcées à l’époque n’ont rien changé à la situation. En 2013, l’entrepreneur, qui a développé entretemps un puissant et influent service de communication, Promecal, est plus que jamais l’homme fort de la région et les amitiés d’antan sont toujours aussi solides. C’est ainsi que, dans le cas du projet Gamonal, des soumissions à des marchés publics ont été introduites sans être anonymisées et que la mairie a jeté son dévolu sur le projet le plus onéreux (8 millions d’euros), celui de Miguel Méndez Pozo. Pourtant les finances publiques de la ville sont au plus bas et le quartier concerné nécessite des investissements beaucoup plus urgents (en matière d’accueil de la petite enfance ou de rénovation d’immeubles vétustes [5], notamment).

Bref, Burgos est l’exemple, au niveau local, de l’abime qui sépare le peuple de ses élus. Les 15 et 16 janvier, la population est descendue dans les rues de Madrid, de Séville, d’Oviedo, de Logroño et de Valladolid pour soutenir les habitants de Gamonal. Ils ont scandé des slogans tels que «  Gamonal ne se rendra pas  », «  Nous sommes tous des Gamonal [6]  ». Dans la capitale, des échanges violents ont opposé les forces de l’ordre aux manifestants donnant lieu à plusieurs arrestations dont celle d’un pompier en service.

Depuis 2008, les Espagnols sont plongés dans une crise extrêmement grave qui les appauvrit chaque jour davantage et les prive de toute perspective d’avenir. Parallèlement, il ne passe pas un seul jour sans qu’ils ne lisent dans la presse que de nouvelles affaires de corruption éclaboussent jusqu’aux plus hautes sphères politiques (Bárcenas, Blesa, Erres, etc.). Les mauvaises nouvelles pleuvent quotidiennement : baisse des salaires, augmentation du chômage, restriction des libertés, précarisation de l’enseignement, privatisation des soins de santé, expulsions massives des logements, etc. La population fait le gros dos, se caparaçonne ou s’anesthésie jusqu’à… Gamonal.

Les Espagnols font penser à des torches trempées dans de l’huile, prêtes à s’enflammer à la moindre étincelle. Dans ce contexte, l’État est en passe de perdre le monopole de la violence légitime.

[1Projet de loi qui vise, entre autres, à réduire le droit des manifestants.

[2C’est ainsi qu’Ana Botella, maire de Madrid et épouse de José María Aznar, a qualifié les incidents survenus à Gamonal. Il est à souligner que ces termes sont lourds de sens dans un pays comme l’Espagne. http://bit.ly/L6B1bq.

[5Dans le quartier, les immeubles ont été mal construits et datent des années 1950 et 1960.

[6Des images et des témoignages sur : http://bit.ly/1e9hRZa.