Équateur. Quand les médias s’érigent en opposition politique

Paola Zury Rojas

Au début de son mandat en 2007, le président équatorien, Rafael Correa, avait identifié trois fronts d’intervention : les banques, l’oligarchie et les médias ; ce dernier secteur devenant rapidement son obsession. Aujourd’hui, la situation semble avoir atteint ses limites. D’après les représentants du secteur médiatique, il n’a pas été question de règlementation, mais plutôt d’attaques frontales.

Les prémices d’un gouvernement « révolutionnaire »

Dans son programme politique de 2006, l’Alliance Pays (AP), coalition de soutien à Rafael Correa, s’était fixé trois buts principaux : la reconstruction des institutions du pays, le soutien à de nouveaux acteurs politiques s’éloignant de la « particratie » traditionnelle et la formulation d’un modèle de développement alternatif pour les pays et la région. C’est dans ce contexte de transformation profonde des différents niveaux de pouvoir que fut proclamée la « Révolution citoyenne ».

La première étape de ce processus de changement consistait en l’adoption d’un nouvel ordre constitutionnel. Il s’agissait de faire appel à des élections populaires, de règlementer les institutions politiques, leur fonctionnement et leur personnel. À cet effet, trois types de réformes juridiques ont été mis en place à travers l’élaboration de nouvelles mesures législatives : des lois régissant les organismes publics (Cour constitutionnelle, ombudsman…), des lois régulant de nouvelles politiques publiques relatives à la gestion de l’eau, de l’éducation ou de l’état civil et, enfin, des lois pour encadrer les nouvelles institutions et leurs procédures (loi de communication, décentralisation territoriale, participation citoyenne…). La restructuration totale du système d’administration de justice a également été soulevée.

Ces modifications étaient censées permettre aux citoyens de retrouver confiance dans des institutions publiques démantelées ou fortement affaiblies par dix années de politiques d’ajustement structurel. Néanmoins, c’est à partir du second mandat de Rafael Correa (2009-2013), et au moment d’« institutionnaliser » le processus de transformation qu’est apparue une forte fragmentation politique. Les manifestations de refus et de résistance au nouveau projet politique se sont multipliées, y compris au sein des groupes sociaux et politiques qui avaient soutenu le président depuis le départ [1]. À cela se sont ajoutées l’attitude et la rhétorique de plus en plus radicales et hostiles du chef d’État envers les banquiers, l’oligarchie et les médias.

Le secteur médiatique, un enjeu stratégique

Avec l’arrivée au pouvoir de Rafael Correa, la méfiance s’est emparée de la presse traditionnelle. Le président a pris en effet rapidement ses distances en la considérant comme faisant partie du groupe de ses adversaires politiques traditionnels. Pour ce faire, il a eu recours à un discours antisystème et à une attitude belligérante, mais il a surtout usé, selon le journaliste Hernán Ramos, de la « disqualification en tant qu’arme de combat politique et de l’étatisme médiatique [2] comme instrument du pouvoir [3] ».

Rafael Correa a effectivement mené une campagne de disqualification des médias privés, ces derniers n’étant pas en reste non plus pour discréditer le chef d’État. Le gouvernement a également entrepris de promouvoir la production et le contenu de supports médiatiques publics. En 2007, le concept de médias publics a été créé et plusieurs projets sont venus soutenir cette idée. C’est ainsi que sont nés une chaine de télévision (Ecuador TV), une radio (Radio Pública del Ecuador), une agence de presse (Andes) et un journal électronique (El Ciudadano).

La relation du président Correa avec la presse écrite privée — qualifiée à plusieurs reprises de corrompue et de médiocre — s’est donc fortement détériorée. Se contentant tout d’abord de commenter, lors d’une émission de télévision hebdomadaire, la manière dont il était traité par les grands quotidiens nationaux, Correa a fini par faire appel à la justice — d’ailleurs en pleine transformation — pour « responsabiliser » la presse d’opposition comme le démontre le cas emblématique du journal El Universo.

En février 2011, Emilio Palacio, l’éditorialiste du journal El Universo, a rédigé un article intitulé « ¡No más mentiras ! » (Stop aux mensonges !). Dénonçant l’existence de calomnies et d’accusations infondées dans l’article [4], Rafael Correa a porté plainte devant les tribunaux nationaux. En juillet 2011, Palacio et les trois frères Pérez (directeurs du journal) ont été condamnés à lui verser 40 millions de dollars ainsi qu’à trois ans de prison. Le jugement a été confirmé en dernier recours par la toute nouvelle Cour nationale de justice [5] en février 2012. Quelques jours plus tard, le président de la République décidait de les acquitter [6]. Pression des collaborateurs politiques de Correa ? Pression internationale ? Stratégie électorale ?

Les raisons du conflit

Bénéficiant pendant des décennies d’une puissante influence au sein de la société et dans l’arène politique équatorienne, les médias ne sont à l’évidence pas un secteur facile à réguler. Rafael Correa a choisi, pour sa part, la voie de la confrontation permanente. Selon le président, le lien entre les groupes médiatiques et les secteurs économiques puissants a engendré un processus de concentration de l’information dans les mains d’une minorité. D’autant plus qu’il n’existait pas de médias écrits et audiovisuels publics avant qu’il accède au pouvoir. Censé incarner un gouvernement contestant l’ordre économique mondial, le président n’a pas eu de mots assez forts pour décrier le monopole des grands groupes de presse au niveau national, régional et mondial. De plus, les autorités n’ont cessé de déplorer le manque de régulation du secteur médiatique au sein du pays [7], sujet qui a suscité de vives discussions autour de la nouvelle loi de communication débattue depuis 2008. Parmi les sujets sensibles qui sont devenus la pomme de discorde entre gouvernement et opposition : la responsabilité juridique des médias quant aux contenus de leur publication, l’exigence d’une professionnalisation du métier de journaliste, la censure et la formation d’un Conseil de contrôle des médias où l’exécutif aurait la représentation majoritaire.

Médias politisés ou politisation des médias ?

À la lecture de ce conflit, on pourrait conclure que le gouvernement a volontairement confiné les médias dans un rôle d’opposition politique, en les défiant de prendre une position face à ses accusations. Néanmoins, ces mêmes médias ont, eux aussi, contribué à nourrir cette tendance en accusant systématiquement le président d’instaurer une dictature médiatique. Le secteur des médias est en fait de plus en plus politisé et constitue une force politique influente au sein de l’opinion publique renforcée par la faible présence de partis politiques traditionnels.

Mais au-delà de l’analyse de cette relation entre médias et politique, il existe une préoccupation majeure pour les citoyens. D’une part, le président, dans une logique de marketing politique, cherche constamment la confrontation avec la presse. D’autre part, le secteur des médias est en permanence sur la défensive et a développé un sentiment de persécution. Ce petit jeu enfantin a des conséquences graves pour la population qui se voit privée d’un accès à l’information objective et transparente. Quel type d’information les électeurs peuvent-ils attendre à l’approche du suffrage présidentiel ? L’objectif final du président et des médias n’est-il pas celui de gagner des électeurs pour l’un et des parts de marché pour les autres ? Bien que la nouvelle Constitution consacre le droit à la libre communication et aux technologies de l’information, sa matérialisation a conduit à des désaccords qui, pour l’instant, semblent difficiles à surmonter.

Finalement, les médias sont désormais devenus un acteur d’opposition central vis-à-vis du pouvoir, mais qui en même temps instrumentalise une liberté d’expression non pas tant dans le sens d’une représentation et d’une défense de l’intérêt public, mais plutôt dans une logique purement corporatiste.

[1Le cas le plus emblématique est celui des indigènes, qui prirent leurs distances avec le président concer­nant la question de la gestion de l’eau et des mines.

[2Rafael Correa a tenté de redonner vie aux médias publics en centralisant le contrôle de nombreux d’entre eux. Cela s’est traduit par une offre de programmes de meilleure qualité, mais aussi des dérives en termes de propagande politique.

[4Le président était traité de « dictateur » et accusé « d’avoir ordonné de tirer sans sommation contre un hôpital rempli de civils » pendant la révolte policière du 30 septembre 2010.

[5La nouvelle CNJ a pris ses fonctions le 26 janvier 2012.

[6Ainsi que les auteurs du livre El Gran Hermano, qui décrit les contrats millionnaires que le frère du président, Fabricio Correa, entretenait avec l’État équatorien.

[7À titre d’exemple, il n’y a jamais eu dans le pays une règlementation concernant la presse écrite. Celle-ci est régie selon les normes des médias audiovisuels.