Éphémérides arabes et israéliennes

Pierre Coopman

Il peut paraitre regrettable pour certains militants rabiques que les analyses des nouvelles dynamiques des médias arabes soient diffusées par des sites radicalement pro-israéliens. Malgré une absence de neutralité évidente, la traduction par Memri TV et par le blog lessakele.over-blog.fr d’un récent clip vidéo, réalisé par des opposants syriens, permet aux internautes non arabophones de découvrir comment la logomachie du Hezbollah est de plus en plus ridiculisée en Syrie, et même, grâce à l’impact d’internet, dans l’ensemble du monde arabe.

Les sophismes de Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah libanais, s’efforçant d’expliquer qu’il soutient toutes les révoltes arabes sauf celles qui s’attaquent au régime syrien, parce que ce dernier serait le seul véritable « rempart contre Israël », sont détricotés méticuleusement dans la vidéo du site syriarevolution.com. Il s’agit de la première séquence de la série intitulée « C’est une chèvre, même si elle vole » (‘anza wa law taaret), selon une expression arabe pour désigner la mauvaise foi de personnes particulièrement bornées (dans ce cas-ci, Hassan Nasrallah). Memri TV ne se gêne évidemment pas pour instrumentaliser le clip. La traduction qu’il en propose est néanmoins rigoureusement exacte.

Début septembre 2011, à l’heure de boucler cette édition de La Revue nouvelle, Hassan Nasrallah a-t-il réellement de graves soucis et les partisans d’Israël doivent-ils vraiment se réjouir ? L’argumentation du leadeur chiite libanais est sournoise. Elle ne concède pas que le seul véritable danger, en cas de chute du régime syrien, serait la rupture du canal de communication entre l’organisation armée qu’il dirige et son bailleur de fonds iranien. L’essentiel, pour le Hezbollah, est la survie du régime de Téhéran. Si celui de Damas trépasse, il ne doute pas que les courroies de transmission rompues se réparent. Et, en dernier recours, s’il se sent acculé, le Hezbollah disposera toujours de sa capacité de nuire en veillant à ce que le Liban soit couvert de feu et de sang. Le Parti de Dieu n’est pas (encore) en danger.

Quant aux Israéliens, ils ne croient généralement pas que les révoltés arabes seront de futurs partenaires dociles. Les réalisateurs, par exemple, du clip vidéo de syriarevolution.com, malgré leur dissection ironique des délires de Nasrallah, n’ont probablement aucune sympathie pour Israël. Quelques faits récents remettent les pendules à l’heure : les incidents des mois d’aout et de septembre au Caire, où des milliers d’Égyptiens ont manifesté devant l’ambassade d’Israël, après la mort dans le Sinaï, sous les tirs de Tsahal, d’un officier et de deux soldats égyptiens (les murs d’enceinte de l’ambassade au Caire ont été détruits), n’annoncent aucun adoucissement des rapports israélo-arabes… De plus, ceux qui lisent l’arabe se rappellent qu’au début du soulèvement à Benghazi, le 20 février dernier, des reporters occidentaux ont photographié, malgré eux, des rebelles posant fièrement face à des graffitis proclamant que « Kadhafi est juif [1] ». Des tags sur des murs ne suffisent évidemment pas à prouver que l’antisémitisme domine en Libye… Mais les accoutumés des populismes sud-méditerranéens se feront peu d’illusions…

Racisme anti-Noirs et responsabilités de Kadhafi

Si l’opinion publique arabe à propos d’Israël pourrait (il s’agit d’un vœu pieux) devenir moins hostile au passage des décennies ou de plusieurs générations, il est improbable que la nouvelle donne, hic et nunc, gratifie l’État juif d’un voisinage politiquement complaisant. Les projets d’unité, du « Golfe à l’Océan », ont certes fait long feu. Cela n’empêche que dans son discours prononcé le 27 aout au Caire, Mahmoud Jibril, Premier ministre du Conseil national de transition, a insisté sur la volonté de la nouvelle Libye de réoccuper pleinement sa place au sein de la Ligue arabe. Son siège à l’Union africaine reste vacant. La « romance » sub-saharienne de Kadhafi se termine. La Libye tournera en partie le dos à l’Afrique pour se réaffirmer arabe et, qu’on le veuille ou non, « tradition oblige », défiante envers Israël.

Au fil des années, le forcené de Syrte (appelé le « berger » à son heure de gloire) délirait d’une mégalomanie panafricaine reflétant surtout son isolement de ses voisins immédiats. Colette Braeckman, dans Le Soir du 1er septembre, s’apitoie presque sur un Kadhafi déçu par l’échec de ses anciens projets d’union avec la Tunisie et l’Égypte (au début des années septante). Il serait plus exact de rappeler que le soutien indéfectible, à partir des années quatre-vingt, de la Jamahiriya au groupe d’Abou Nidal — l’ennemi juré de Yasser Arafat, l’exécutant probable de l’assassinat (parmi d’autres) de Naïm Kader [2] et le terroriste palestinien que même les autres terroristes palestiniens qualifiaient de terroriste ! — ruina la réputation de Kadhafi dans le monde arabe. Dans le même article, la journaliste du Soir informe son lectorat, qu’on imagine horrifié, que les Subsahariens subissent aujourd’hui les règlements de compte des rebelles… L’information est malheureusement exacte et l’on s’y prendrait presque — la journaliste ne va pas jusque-là — à regretter le paradis multiculturel (sic) qu’aurait été la Jamahiriya… Il convient de régler le sort des canards boiteux de l’article de Colette Braeckman en expliquant de manière froide et objective que l’éducation à l’antiracisme est un vaste chantier dans l’ensemble du monde arabe. Les premiers à ne s’être jamais souciés de sensibiliser leurs sociétés civiles au respect des Noirs sont les dictateurs arabes, Kadhafi en tête. Il n’est donc pas interdit d’imputer la responsabilité de la tragédie vécue par les Noirs en Libye aux inconséquences du guide, ce « père absent » des Libyens (sauf pour les emprisonner et les torturer), obnubilé par son empire africain de pacotille.

Vers le chaos ou vers la renaissance ?

La page subsaharienne est tournée. Les relations entre l’Algérie et la Libye restent tendues. Mais la Ligue arabe, toujours désunie, l’est sans doute un peu moins grâce à la révolution libyenne et l’isolement de Damas. Hassan Nasrallah se fourvoie en misant sur la Syrie comme seul « refuznik » face à Israël. Car la dictature baasiste, même en suivant le scénario de plus en plus improbable où elle survivrait aux massacres de civils qu’elle commet jour après jour, n’aura plus aucune légitimité morale auprès des opinions publiques arabes pour se profiler en héros de l’anti-israélisme.

Les lignes qui précèdent, comme toutes prévisions et éphémérides, se révèleront peut-être fausses. Les évènements du printemps arabe, encore inimaginables il y a un an à peine, ouvrent des perspectives inconnues pour le sud de la Méditerranée. Aucun politologue ne lit dans une boule de cristal, et l’avenir pourrait tout autant annoncer le chaos (les esprits chagrins, parfois cryptonostalgiques du kadhafisme, prédisent la victoire d’Al-Qaïda) qu’une passionnante, sans doute laborieuse, renaissance arabe.

L’on n’hésitera pourtant pas à prédire que les Arabes n’accepteront plus que leurs régimes instrumentalisent la question israélo-palestinienne pour mieux réprimer leurs sociétés.

Mais quel est l’horizon le plus angoissant ou stimulant pour Israël ? Celui de devoir faire face à un océan d’animosité schizophrène et sclérosée ? Ou celui où une opposition de pays arabes matures, légitimés par les révolutions populaires, partiellement ressoudés et déterminés, maintient la question palestinienne au centre de l’agenda politique ?

Poser la question n’est pas y répondre. Les champs des éphémérides arabes et israéliennes sont trop vastes…

12 septembre 2011

[1Cette phrase a une signification qui ne doit rien au hasard et qui va au-delà de l’insulte antisémite. Deux ressortissantes israéliennes d’origine libyenne prétendent en effet être de lointaines cousines du chef déchu de la Jamahiriya libyenne. Mouammar Kadhafi aurait, selon leurs déclarations à la télévision israélienne, une grand-mère juive (leur tante) qui se serait convertie à la religion musulmane après avoir épousé en deuxièmes noces un cheikh qui est le grand père de la lignée des Kadhafi.

[2Le premier représentant de l’OLP auprès des autorités belges et européennes, assassiné à Bruxelles le 1er juin 1981.