Entre révolte et nostalgie. L’étonnante leçon de choses de Félix van Groeningen

Véronique Degraef

À la mi-novembre, intriguée par son titre, La merditude des choses, et son affiche, vue de dos, en gros plan, de quatre hommes nus à vélo, je suis allée dans l’unique salle de cinéma bruxelloise qui le jouait encore, voir le film de Félix van Groeningen, un jeune réalisateur gantois (trente-et-un ans) dont je n’avais jamais entendu parler. Comment dire l’effet détonnant provoqué par cette vision, sur moi, sur l’ami qui m’accompagnait, comme sur la dizaine d’autres spectateurs présents dans la salle obscure ce soir-là ? Effet presque palpable, par l’épaisseur du silence qui régnait pendant le défilé du générique de fin, et par l’attitude ahurie, coincée entre rires et larmes, que nous avions tous, moi y compris (dixit mon voisin), quand brutalement, la lumière inonda la salle, et nous tira de notre étrange hébétude.

Génialement burlesque et dramatique, en permanence sur le fil du rasoir, le film de Félix van Groeningen est à l’image de son titre : terrifiant et poétique. Oscillant sans cesse entre violence crue et tendresse joyeuse, les personnages de cette décapante comédie sociale ont l’humour cinglant et le romantisme noir des inoubliables Affreux, sales et méchants, d’Ettore Scola comme la folie scabreuse et pathétique des survivants de l’Underground, de Kusturica. L’explosion à la bière et au genièvre au cours d’ahurissantes kermesses villageoises (concours de buveurs de bière et course cycliste d’hommes à poil) sous le grand ciel bas et gris de Flandre en plus. Mais qui sont-ils ces répugnants, hilarants et profondément attachants compatriotes que nous donne à voir le cinéaste dans son troisième long-métrage, sorti sur les écrans belges début octobre et qui connait, depuis sa première projection à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes en mai 2009, un énorme succès public et critique partout où il passe [1] ?

Retour aux origines

Adapté du roman homonyme De helaasheid der dingen [2] (2006) de Dimitri Verhulst, né à Alost en 1972, écrivain apprécié tant du public que des critiques littéraires non seulement en Flandre et aux Pays-Bas, où son dernier roman largement autobiographique est un « bestseller », mais aussi ailleurs puisqu’il est régulièrement traduit, le film est produit par Dirk Impens, producteur de Daens. Il trace le portrait au vitriol des Strobbe, une famille pauvre et délaissée, mais haute en gueule. Nous sommes à Trouduc les Oyes, durant les années quatre-vingt, Gunther (Kenneth Vanbaeden), âgé de treize ans, vit chez Mémé (Gilda De Bal), avec son père, Marcel « Cel » (Koen De Graeve), facteur à vélo, dont la tournée démarre et, plus souvent qu’à son tour, s’arrête très à côté de la selle, au bar du café du coin, où il s’enivre avec ses trois frères, Lowie « Petrol » (Wouter Hendrickx), Pieter « Baraqué » (Johan Heldenbergh) et Koen (Bert Halvoet). Ponctuée des beuveries du père et des trois oncles braillards et fainéants, marquée de l’inéluctable cortège de violences verbales, physiques et mentales qui découle de cette ivrognerie, la vie de Gunther est rongée par le sentiment d’abandon (il ignore tout de sa mère), le dénuement matériel (un de ses oncles bousille son vélo) et la stigmatisation sociale, même si Mémé fait tout ce qu’elle peut pour le protéger et le dorloter.

Les souffrances du jeune Gunther procèdent du déchirement entre l’admiration teintée de fierté qu’il éprouve devant les frasques de ces quatre hommes excessifs et une lucidité inquiète face à l’éprouvante destruction d’un père alcoolique. Il partage avec lui la haine pour la femme qui les a abandonnés tous deux tout en sachant que celle-ci avait de bonnes raisons de s’en aller. Il aime faire ses devoirs scolaires, en particulier les nombreuses rédactions qui lui sont infligées en guise de punition, assis dans le brouhaha de la cuisine au cours de soirées bien arrosées, mais il sait aussi qu’il ferait mieux de suivre les conseils vigoureux du directeur d’école et d’entrer à l’internat, moins pour réussir ses études que pour échapper à la poisse quotidienne. Ce que, non sans hésitation, il finit par choisir. Elément déclencheur : la visite d’une assistante sociale qui suscite une crise de violence terrible de son père. Gunther finit par s’en sortir. Difficilement. À trente ans, jeune écrivain déprimé par le peu de succès de son premier livre et les refus successifs des éditeurs, Gunther (Valentin Dhaenens) vit de petits boulots en attendant la naissance d’un fils non désiré que lui a fait dans le dos une compagne non aimée. Le récit de l’enfance dévastée de Gunther est finalement publié et connait le succès, l’auteur rencontre la femme de sa vie et se réconcilie avec sa paternité. C’est l’ultime séquence du film, éblouissante de tendresse, celle où l’on voit ce père malgré lui apprendre à rouler à vélo à son fils, un magnifique bambin blond éclatant de joie.

La beauté déchirante de la simplicité

Tour à tour rugueux et truculent, obscène et émouvant, le film de van Groeningen est revigorant dans sa désespérance même. Petite perle à l’état brut, il est éblouissant d’audace, époustouflant de démesure, jouant sans cesse sur la frontière entre beauté et laideur, tristesse et drôlerie. Loin d’être une simple comédie burlesque et provocante, le film est un magnifique exercice de révolte et de nostalgie, porté par des acteurs à l’énergie impressionnante. Certes, les spectateurs sont bien secoués : les cuites sont gargantuesques, les gueules de bois redoutables, la veulerie étourdissante. C’est tout à la fois du Breughel, du Brel et du Bukowski. Ou comme l’écrit un critique du Soir : « Il y a des éléments parfois proches du folklore breughelien et de sa kermesse aux ivrognes, dans ce film qui flirte en permanence avec les excès et le gouffre de la saturation. Mais, miracle, van Groeningen ne tombe à aucun moment dans la foire aux clichés, et sa galerie d’oncles dégénérés est transcendée par un regard constamment généreux et bienveillant, teinté de poésie du quotidien. »

Filmé de très près (excellent Ruben Impens à la caméra), le quatuor suscite, comme l’écrit un critique dans Le Monde, « une sympathie qu’on a, depuis son fauteuil, du mal à comprendre, tant le comportement des quatre fils Strobbe est parfois abject. Cette compréhension tient pour une bonne part au travail des comédiens, qui découpent les personnages à la hache dans les séquences frénétiques et leur apportent un peu de nuances lorsque le rythme se ralentit. » N’essayant pas de trouver des circonstances atténuantes à ses personnages, le cinéaste prend le recul suffisant et éclaire, à l’aide d’une palette subtile de couleurs, les zones d’ombre des hommes qui entourent le jeune garçon, faisant jaillir dans le cadre et la lumière, en une fraction de seconde, la folle humanité de ses personnages. Comme l’écrit encore un autre critique français : « Et de cette famille, tenue tant bien que mal par une des figures maternelles les plus touchantes jamais vues au cinéma, on tire finalement l’essence de la vie d’un homme et la raison de vivre d’une femme. […] Ce gosse, qui grandit avec certainement les pires modèles masculins que l’on puisse imaginer, conserve en lui humilité, simplicité et bonté et, adorant de tout son cœur ceux qui l’ont autant fait souffrir que protégé, recèle en lui les clés d’un épanouissement tardif mais certain auquel nous assistons. C’est simple, évident, mais bouleversant. »

Un miracle en équilibre

Plusieurs critiques, aussi bien belges qu’étrangers, considèrent le film de Félix van Groeningen comme l’un des meilleurs de l’année 2009. Ils voient même dans ce jeune cinéaste belge, « un grand parmi les plus grands », qui se paie le luxe de réaliser, loin des canons cinématographiques actuels, « un objet filmique non identifié qui fait du pied aux plus grands artistes “déviants” de notre décennie, tout en s’offrant une dimension populaire inimaginable. »

Faut-il voir dans ce succès la sortie du purgatoire pour le cinéma flamand qui aurait longtemps souffert, selon Le Monde, « d’une réputation de parent pauvre vis-à-vis d’une production wallonne dont la dimension artistique est de longue date reconnue, depuis André Delvaux jusqu’aux frères Dardenne [3] » ? Dans un entretien accordé au journal français, titré « En Belgique, la fierté retrouvée du cinéma flamand », le producteur Dirk Impens déclare : « Pendant longtemps, un film flamand se reconnaissait à ses chevaux, à ses paysans et à l’absence de spectateurs. Aujourd’hui, la production s’est diversifiée, on trouve des films populaires de qualité comme des films d’auteur, et nous avons enfin trouvé notre public, tout ceci notamment grâce au développement d’une politique de soutien public. » Précisant que le film avait été tourné dans la ville d’Alost « où la tradition ouvrière et syndicale est encore très forte, avec une authenticité, une trivialité carnavalesque, une indépendance d’esprit qu’on ne trouve nulle part ailleurs », Félix van Groeningen ajoute sans complexe : « Nous avons longtemps été très jaloux du cinéma wallon. À présent, c’est eux qui envient le succès que nous connaissons auprès de notre public, ce qui est loin d’être le cas des films francophones, qui connaissent paradoxalement plus de succès à l’extérieur que sur le marché local. »

Servi par un excellent montage (Nico Leunen) et une bande originale du pianiste de jazz Jef Neve, La merditude des choses est, last but not least, un formidable éloge à la vivacité de la langue flamande, qu’il s’agisse du parler dialectal plein de verve des antihéros, ou de la langue écrite, extrêmement raffinée de l’écrivain, entendue en voix off. Une scène en particulier m’a frappée, celle où le narrateur, serveur dans un train, regarde défiler le paysage et évoque avec nostalgie, dans une langue somptueuse, la beauté perdue de la campagne flamande de son enfance.

Exigeant, mais accessible, terrifiant et poétique, violent et attachant, ce « merdier » belge fleure bon le très grand cinéma. Plutôt réjouissant, non ?

[1Après douze semaines d’exploitation en salles en Belgique, le film enregistre 400000 entrées, chiffre exceptionnel pour un film dit d’auteur dans un petit pays comme le nôtre. Coproduction belgo-néerlandaise, il connait aussi un franc succès aux Pays-Bas. Il semble promis à un très bon accueil en France en ce début 2010, si l’on en croit la critique française, très élogieuse, ainsi que les communiqués enthousiastes du distributeur MK2 qui signale l’achat et la diffusion du film aux États-Unis, en Allemagne, Israël, Russie, Bulgarie, Danemark, Hongrie et Pologne. Acclamé tant par le public que par la critique internationale, il est reparti de Cannes avec une mention au Art Cinema Award décerné par la Confédération internationale des cinémas d’art et d’essai (CICAE), a été très remarqué au prestigieux festival de Toronto, récompensé par l’Amphore d’Or, le premier prix du film grolandais au déjanté, mais très professionnel festival de Quend, et a obtenu trois prix (du meilleur film, du meilleur acteur masculin et du public) au Festival du film européen de Cinéssonne à Paris. Il est en outre sélectionné pour la prochaine compétition des Oscars où il a toutes les chances d’être distingué. C’est en tout cas tout le bien que je lui souhaite !

[2Dimitri Verhulst, De helaasheid der dingen, Uitgeverij Contact, janvier 2006, 206 p. Ce roman, traduit dans plusieurs langues, n’a pas eu de version française à ce jour. Un seul titre de Verhulst est disponible en français, Hotel Problemski, Christian Bourgois, Paris, 2005. Il décrit la vie au sein d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile.

[3Le Monde se fourvoie car André Delvaux était flamand !