Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, de Bruno Latour

François Thoreau

Avec son Enquête sur les modes d’existence [1], Bruno Latour pose un geste monumental.

Il ne s’agit pourtant pas d’un « monument », au sens d’une œuvre déjà achevée et close sur elle-même. Ce n’est pas comme si l’ouvrage s’imposait, fort de ses près de cinq-cents pages, au pauvre lecteur qui se trouverait tétanisé par le savoir du Maitre. À ce compte-là, ce serait même plutôt le contraire : dans l’ensemble, l’ouvrage se lit de manière fluide et rythmée, et la méticulosité avec laquelle Latour invite sa lectrice [2] à le suivre contribue grandement à la lisibilité et à l’accessibilité de son Enquête. S’il y a bien quelques passages plus escarpés, où il faut s’accrocher pour suivre, c’est toujours en sachant que Latour reprendra son propos plus loin, le remâchera, le remettra sur la table, encore et encore, c’est donc en sachant qu’on ne sera jamais laissé pour compte.

Tout au contraire d’un monument qui serait déjà construit, c’est bien à un geste que la lectrice a affaire (ou plutôt « à faire »), et ce geste est celui de l’instauration. En effet, l’Enquête sur les modes d’existence (EME) prend la forme d’une œuvre à faire qu’il va s’agir d’instaurer, et d’instaurer collectivement. Latour emprunte cette jolie expression d’« instauration » au philosophe Étienne Souriau [3] pour montrer toute l’indétermination dont est porteur son projet ; nul ne sait s’il peut aboutir et, surtout, par quelles formes il en passera, quelles traductions, quelles métamorphoses il devra subir, avant qu’on puisse le dire « achevé ». C’est donc un chantier, un vaste chantier intellectuel, que Latour ouvre ici et soumet, comme une proposition, à ses co-enquêteurs.

Pour augmenter ses chances de réussite, Latour a conçu son ouvrage comme un rapport provisoire, une amorce somme toute, complétée d’un dispositif d’enquête collaboratif en ligne [4]. Depuis janvier 2013, et totalement refondue début juillet, la plateforme internet propose de consulter la totalité du livre, complétée par un glossaire du langage utilisé dans la version papier, par des notes et des références bibliographiques, ainsi que par du contenu multimédia (images, vidéos, etc.). Surtout, une rubrique située à droite sur le site permet à tout co-enquêteur intéressé d’émettre des commentaires. Ces derniers sont modérés à priori, et il est annoncé que seules seront reçues les contributions distinctives et originales, c’est-à-dire celles qui versent concrètement des pièces au dossier et font travailler la réflexion proposée par Latour.

Pourquoi s’entourer d’un tel dispositif ? En effet, si les modalités d’« entrée » dans le projet de Latour ont été ici explicitées avec tant de soin, c’est qu’elles sont importantes ; leur importance est à la hauteur du projet. Il s’agit rien moins, avec l’Enquête sur les modes d’existence, que de poursuivre une anthropologie enfin positive de ceux qui se nomment les Modernes.

Au début des années 1990, Latour avait publié un ouvrage qui allait faire date, Nous n’avons jamais été modernes [5]. Il y soutenait la thèse que ce que les Modernes disaient d’eux-mêmes n’avait jamais correspondu à ce qu’ils avaient toujours fait. Lorsqu’ils prétendaient séparer la culture et la nature, la société et les objets, les croyances et les faits, la politique et la science, en fait ils faisaient « proliférer les hybrides » qui mélangeaient au plus haut degré toutes ces choses qu’ils continuaient pourtant à dire distinctes l’une de l’autre. C’est pourquoi « Nous » — Latour a osé se situer dans cette tribu étrange — « n’avons jamais été modernes ».

Mais si nous n’avons jamais été Modernes, alors, qu’avons-nous été ? C’est à cette question dramatique que cherche à répondre l’Enquête sur les modes d’existence. En d’autres termes, comment relater l’expérience de ce qui nous est arrivé, de ce qui s’est produit sous le nom de « Modernité » ? On voit bien qu’il s’agit là de refonder toute l’anthropologie des Modernes, non plus en les définissant en creux, en négatif, par ce qu’ils n’ont pas fait (séparer effectivement nature et culture), mais bien plutôt de façon positive, en essayant de démêler l’écheveau qu’ils ont patiemment tissé, c’est-à-dire en fabriquant de nouvelles cartes, puisque les Modernes se sont ingéniés, précisément, à brouiller les cartes. C’est donc un nouveau système de coordonnées que propose Latour : des repères pour enfin réapprendre à suivre les pistes de la Modernité qui ont été consciencieusement effacées au fil du temps.

Avant de cerner en quoi consistent ces repères, qui sont en fait les fameux « modes d’existence », cherchons à mieux appréhender les enjeux de cette vaste entreprise. En la reformulant sur un mode tragique, la question que Latour nous soumet pourrait ressembler à ceci : « Pouvons-nous encore nous satisfaire des récits qui nous accompagnent depuis l’avènement des Lumières et de la modernité industrielle, face au déchainement des désordres climatiques et terrestres, face à l’explosion des injustices, confrontés à l’expansion d’un modèle qui s’est toujours pensé comme universel et à ses désagréables rémanences colonialistes ? » L’époque est en crise, et il est grand temps de repenser sur de nouvelles bases ce que nous avons appelé « Modernité ». En somme, ce qu’il nous faut dorénavant faire, c’est de l’écologie politique, soit une nouvelle manière pour Latour de faire entrer les sciences et techniques en démocratie [6].

Comme Antoine Hennion le formule très à propos dans une autre recension de l’ouvrage, « précisément parce que cette affaire est urgente, Latour ralentit, suivant en cela l’art ancestral de la diplomatie [7] ». Latour nous propose quelques repères pour une époque qui s’en trouve dramatiquement dépourvue, et son projet anthropologique y puise une profonde actualité, faisant vibrer une corde très sensible auprès des lecteurs et lectrices convaincus, comme je le suis, que ce monde-ci « ne marche pas », qui n’en sont « pas contents du tout », et qui savent pourtant qu’il faudra bien y vivre, sinon y habiter. L’ampleur et le dynamisme de la réflexion de Latour font à cet égard souffler un grand vent, que dis-je, une forte bise, sur tous les milieux en proie à des formes d’asphyxie — et le monde académique, à ce titre, n’est pas le dernier à suffoquer, même s’il est très loin d’être le seul concerné.

Si Latour parvient à une forme de souffle du récit, capable de faire penser et de faire sentir sa lectrice, c’est par sa capacité toute méticuleuse à tisser ses propositions, à concevoir des attaches solides de l’une à l’autre, sans jamais brusquer le propos, mais toujours en avançant à tâtons. C’est peut-être cela, la question qui hante cet ouvrage de long en large : comment enfin apprendre à bien parler de ce à quoi tiennent ceux auxquels on s’adresse ? Comment les Modernes peuvent-ils enfin devenir civilisés, apprendre à se présenter poliment [8] ? C’est bien plus qu’une question, c’est tout un programme ! C’est à partir de la hantise de piétiner ce qui importe à ses interlocuteurs, à ceux dont il parle et auxquels il s’adresse, que Latour conçoit la nécessité de déployer ce luxe infini de précautions langagières. Et ce langage attentionné n’est en rien innocent, ou plutôt il a tout à voir avec ce qui fait la qualité d’un « bon constructiviste », c’est-à-dire avant tout la « qualité des médiations » qu’il est capable d’effectuer.

Cette intuition est fondamentale depuis les tout premiers travaux de Latour, où il retraçait la fabrication des faits scientifiques le long de la chaine complexe de médiations. Pour lui, les « faits scientifiques » ne préexistent pas dans la nature, attendant sagement qu’on les y découvre. Au contraire, ils sont patiemment fabriqués au fil d’une série de traductions successives — Latour et Woolgar les appelaient des « inscriptions littéraires » —, de l’observation au tableau, du tableau au graphique, du graphique à l’article, etc. [9] En d’autres termes, ce qui est important n’est peut-être pas tant de déterminer, une fois pour toutes, si ces faits scientifiques sont des faits où s’ils sont faits (construits), mais plutôt d’apprécier la qualité du franchissement de chaque hiatus, de chaque discontinuité, le maintien, sous des formes consécutives, d’une forme de cohérence ou de continuité qui permettrait de départager une construction réussie d’une autre qui serait trop rapide et bâclée [10]. Plus tard, Latour précisera : « La différence qui importe, lorsque des scientifiques se réunissent en toute confiance, n’est pas tant celle qui existerait entre faits et constructions, mais bien plutôt entre bons et mauvais faits [11]. »

L’histoire a en effet appelé cette précision capitale, puisque les formulations initiales du constructivisme au début des années 1980 ont conduit, une quinzaine d’années plus tard, à un épisode qui restera connu sous le nom de « guerre des sciences ». La guerre des sciences a tracé une ornière entre ceux qui se disent « réalistes » et ceux qui leur dénient toute capacité aux savoirs scientifiques à dire le réel, au motif que ceux-ci seraient entièrement réductibles à des déterminations sociologiques [12]. Latour, dans un article fondateur de 2004, conçoit de cette situation une vive inquiétude, et pose cette lourde question : dans ce monde déjà perclus de guerres, devons-nous également, « nous », les académiques et intellectuels, nous mettre en guerre à notre tour ? Dans cet article, Latour propose d’apprendre à reconnaitre ce qu’il appelle des « matter of concern [13] », c’est-à-dire ces objets que nous confectionnons, en tant qu’ils peuvent nous interpeler, nous préoccuper, nous solliciter, capables de susciter de nouveaux attachements. Ces objets, dit-il, « sont bien trop solides pour être traités de fétiches et bien trop faibles pour être traités comme des explications causales de quelque action inconsciente […] Eux aussi agissent, font des choses, eux aussi vous font faire des choses [14] ».

Pour Latour, l’épisode de la guerre des sciences se sera avéré être une faute heureuse dans le chef des sciences sociales, une felix culpa, car les scientifiques ont rejeté avec force la manière qu’a eue le constructivisme de parler de leurs faits et de leurs objets. C’est que, reconnait Latour, nous (les sciences sociales) sommes passées un peu vite à côté de ce qui importe pour les scientifiques et nous n’avons pas su bien parler de leurs pratiques. Cette inquiétude taraude Latour tout au long de son Enquête sur les modes d’existence. Toutefois, il ne la ressasse pas. Au contraire, il l’étend aux autres modes d’existence et à ce qu’il appelle des « modes de véridiction », c’est-à-dire par exemple des manières de parler « en droit », ou « en religion », chacune de ces institutions ayant ses façons propres d’établir le vrai et le faux. On ne parle pas de la même manière à un scientifique de ses faits qu’à un juriste de ses moyens de droit, ou encore qu’à un religieux de ses exégèses. Après tout, comme le suggère Stengers avec humour, n’est-il pas illusoire « d’en conter à un boucher sur la qualité de la viande [15] » ?

C’est bien là le sens de l’« instauration » que propose Latour et du dispositif d’enquête qui l’accompagne, que Latour qualifie, après Stengers [16], de « diplomatique » (EME, p. 29). Faire le geste d’une instauration, c’est se défaire de la malédiction qui a frappé le mot « constructivisme » et qui l’a rendu inopérant, sinon contreproductif, tout associé qu’il est désormais avec ce contexte de guerre de tranchées (EME, p. 158-168). Et c’est en quoi son dispositif se doit d’être diplomatique, car il va s’agir de prendre langue entre les représentants de différents modes d’existence, tels que le droit, la religion, la politique, la technique, etc. Pour cela, il va falloir s’attacher à distinguer ce qui fait la spécificité d’un mode, ce qui le distingue irréductiblement de tous les autres, auquel il ne peut plus être réduit sous peine de ne plus pouvoir exister et de se voir totalement dissoudre. En somme, il ne faudra plus tant se demander si ces modes opèrent des constructions (juridiques, religieuses, etc.) mais bien plutôt définir collectivement les critères qui permettront de poser un « jugement de valeur […] sur la qualité de la construction » (EME, p. 165).

Proposer cela, c’est un montage politique au sens où il nécessite sans cesse de reprendre la question (EME, p. 141), de ne jamais la figer une fois pour toutes, d’éviter de la couler dans le marbre des choses acquises, ou des lois naturelles : « La bonne construction : voilà sur quoi l’on pourrait commencer à pourparler [17]. » C’est donc bien une toute nouvelle méthodologie de l’enquête qu’esquisse ici Latour. Préalablement, dans ses travaux menés surtout avec Michel Callon, le « réseau » servait de « véhicule » privilégié à l’enquête ; il fallait retracer les trajectoires d’objets dans le collectif, en identifiant à chaque étape les êtres et les choses qu’il fallait mobiliser à cet objet pour se frayer un chemin, par exemple tel scientifique qui lutte pour faire valoir l’importance de tel vaccin, ou tel ingénieur qui lutte pour la reconnaissance d’un futur plausible pour les véhicules électriques [18].

Si le réseau a tout à voir avec une théorie de l’enquête, ce projet-ci va bien au-delà. Il s’intéresse également aux circulations, c’est-à-dire à la manière dont un mode particulier appréhende des éléments, les transforme, les fait jouer dans des jeux de traductions complexes. Toutefois, il se donne les moyens de chercher comment qualifier ces circulations, comment faire attention à ce qui les distingue, bref, d’apprendre à bien parler d’une question. Il s’agit par exemple d’éviter de commettre ce que Latour appelle des « erreurs de catégorie » qui consistent à juger un mode particulier en utilisant les critères d’un autre mode ; juger « en science » ce qui relèverait plutôt d’une pensée religieuse, juger selon les critères de la référence scientifique un procès de réalité, etc. Dans chaque cas, Latour témoigne d’un attachement méticuleux à départager ce qui relève d’un mode ou d’un autre, et à désigner les points de croisement ou d’intersection entre eux. Il nous donne des pistes pour saisir les « critères de félicité » et d’« infélicité » propres à chaque mode, c’est-à-dire ce qui le caractérise en tant que mode d’existence et qui fait qu’il ne peut être réduit à aucun autre. En cela, la notion latourienne de modes d’existence fait fortement écho à l’« écologie des pratiques » proposée par Isabelle Stengers dans ses Cosmopolitiques [19]. Voilà les quelques repères dont cherche à nous équiper Bruno Latour ; accepter la pluralité des modes d’existence comme base préala­ble pour enfin discuter sérieusement de leur coexistence pacifique. D’où l’enjeu d’un dispositif diplomatique !

Les uns après les autres, l’Enquête sur les modes d’existence reprend complètement, les uns après les autres, tous les travaux menés antérieurement par Latour, les remâche, les digère, les métabolise, bref, les métamorphose. Voyons, par exemple, ce chapitre où il désigne la passion moderne à détruire les fétiches, tabous et totems au nom d’une Raison omnipotente, qu’il se décide enfin à qualifier de « religion de la connaissance » (EME, p. 170). Latour y revisite sa petite réflexion Sur le culte moderne des dieux fétiches [20], sur laquelle il s’appuie pour en proposer un succédané furieusement politique, une sorte d’à-coup soudain qu’il peut s’autoriser par référence à ses travaux antérieurs. Mais il en va généralement de même de tous ses terrains, qu’ils concernent la construction des faits scientifiques et les médiations de laboratoire, la fabrique du droit, où même les tourments de la parole religieuse [21] — qui s’avère en fait un motif central de son Enquête, dans tous les sens du mot « motif ». Latour cherche avec ferveur à faire exister la possibilité d’autres modes de croyance et de véridiction, d’autres manières de dire le vrai que la seule et unique « rationalité scientifique », qui semble aujourd’hui tout emporter sur
son passage.

Ne nous y trompons pas ! Le projet que poursuit Latour ne consiste certainement pas en une tentative béni-oui-oui de fonder un grand consensus, l’espèce de Grand Récit suffisamment englobant pour contrôler tous les autres. Son projet, au contraire, est à la fois plus modeste et plus ambitieux ; ce dont il est question est tout simplement de parvenir à pluraliser l’ontologie, à repeupler nos métaphysiques [22] (ou plutôt notre métaphysique frappée d’anémie). Il s’agit de faire reconnaitre en chaque mode d’existence — et la liste qu’il dresse en première approximation est sans doute loin d’être clôturée — une même capacité à dire le « vrai » ou à faire advenir « le réel », ni plus ni moins que les autres modes, sur un plan d’égalité. Une égalité qui ne préexiste pas, mais qui est toujours à reconstruire, à fonder, à reprendre, qui est un enjeu de lutte qui n’ira pas de soi, qui ne peut pas aller sans occasionner quelques frictions. Chaque mode, pour exister en tant que mode, exige une ontologie spécifique, et cela s’appelle, si le projet de Latour devait être mené à bien, un grand bouleversement de la pensée.

En définitive, avec l’Enquête sur les modes d’existence, Latour se débarrasse définitivement de toute velléité de forger une syntaxe ou d’établir une grammaire. S’il cherche à fabriquer un système, ce n’est plus avec pour objectif de le stabiliser et de le clore sur lui-même, ce qui risque toujours d’arriver trop tôt, ou trop mal, mais bien plutôt de le concevoir ingénieusement de sorte qu’il fonctionne dans une perpétuelle expansion. Le geste de Latour ne fait pas un monument, mais fabrique plutôt une clé de voute provisoire ; « clé » parce qu’elle permet de tout reprendre à nouveau, constamment (ce qui est l’enjeu majeur du mode d’existence « politique ») ; « de voute », parce qu’elle tient par ce qu’elle attache plutôt que par ce qu’elle détruit, et qu’elle a besoin de s’appuyer sur l’expérience d’une enquête longue déjà d’un quart de siècle ; « provisoire », enfin, car c’est un inachèvement, un chantier ouvert aux publics, un dispositif inédit d’enquête collaborative. Le dispositif diplomatique de Latour évite soigneusement toute clôture prématurée mais, tout au contraire, se définit et se renforce par ses ouvertures, par ses fuites, par ses évocations, ou encore par ses spéculations. Autant d’invitations faites à sa lectrice de prendre le relai d’une enquête qui ne fait que commencer.

[1Br. Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des Modernes, La Découverte, 2012.

[2Parler de « la lectrice », c’est faire un clin d’œil à l’excellente qualité du langage et du style employés par Latour, qui fait usage par exemple de ce délicieux artifice qui consiste non pas à faire parler « Bruno Latour » lui-même, mais plutôt une jeune anthropologue qui devrait repartir à zéro et réapprendre, les unes après les autres, toutes les ficelles du métier. Cette figure permet à Latour d’introduire, sous forme de rappel constant, une distanciation humoristique avec la « procession des grands hommes cultivés », comme les ont appelés Isabelle Stengers et Vinciane Despret (après Virginia Woolf), dans V. Despret et I. Stengers, Les faiseuses d’histoires. Ce que les femmes font à la pensée, La Découverte / Les Empêcheurs de penser en rond.

[3Dont l’ouvrage Les différents modes d’existence a été récemment réédité, avec une longue, dense et belle préface de I. Stengers et Br. Latour, « Le sphinx de l’œuvre », cf. É. Souriau, Les différents modes d’existence, PUF, coll. « Métaphysique », 2009.

[5Br. Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, La Découverte, 1992.

[6Br. Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie ?, La Découverte, 1999.

[7A. Hennion, « Book review : Enquête sur les modes d’existence. Une anthropologie des modernes », Science Technology & Human Values, vol. 28, n° 4, p. 588-594, 2012, nous traduisons.

[8Sur les « vertus de la politesse », voy. V. Despret, « Anthropo-éthologie des non-humains politiques », Social Science Information Sur Les Sciences Sociales, vol. 45, n° 2, p. 209-226, 2006.

[9Br. Latour et S. Woolgar, La vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, La Découverte, 1996 [1979].

[10Si ce projet est rendu beaucoup plus explicite dans L’Enquête sur les modes d’existence, à laquelle j’emprunte cette notion d’« hiatus » (qui est vraiment centrale), toutefois Latour et Woolgar mettaient déjà en garde, dès 1979, contre le danger d’ossifier la « construction », d’en faire une sorte de mot d’ordre à vocation universelle. Leur perspective fait de la construction un principe méthodologique qui impose de suivre les acteurs sur un mode « agnostique », c’est-à-dire en l’absence de référent externe appelé ultimement à trancher ce qui ressort du registre de la « vérité » et ce qui en est exclu — d’où l’attachement des auteurs aux médiations. D’ailleurs, l’ouvrage de Latour et Woolgar, initialement sous-titré The Social Construction of Scientific Facts, a perdu l’adjectif « social » lors de sa réédition, témoignant d’une volonté des auteurs de s’affranchir d’une explication sociologique à laquelle serait réductible tout processus de construction.

[11Br. Latour, « Whose cosmos, which cosmopolitics ? Comments on the peace terms of Ulrich Beck », in Common Knowledge, vol. 10, n° 3, p. 459, traduction Fr. Thoreau.

[12Latour n’a jamais compté au rang des « va-t’en guerre » de la sociologie des sciences que sont David Bloor, Harry Collins, Wiebe Bijker ou Trevor Pinch, qui adoptent des positions beaucoup plus tranchées et offensives, voy. Fr. Thoreau, « Embarquement immédiat pour les nanotechnologies responsables. Comment poser et re-poser la question de la réflexivité », thèse de doctorat en sciences sociales et politiques, ULg, 2013, particulièrement chapitre III, en ligne : http://orbi.ulg.ac.be/handle/2268/134272.

[13I. Stengers reprend régulièrement dans ses ouvrages cette jolie expression, difficilement traduisible, de « matter of concern », notamment dans un ouvrage important consacré à la « guerre des sciences », voy. I. Stengers, La Vierge et le neutrino, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2001.

[14Br. Latour, « Why has critique run out of steam ? From matters of fact to matters of concern », in Critical Inquiry (Special issue on the Future of Critique), vol. 30, n° 2, p. 225-248, pour la citation p. 242-243, nous traduisons.

[15I. Stengers, L’invention des sciences modernes, Flammarion, 1993, p. 71.

[16Sur le personnage conceptuel du « diplomate » chez Stengers, voir par exemple le tome VII de sa série Cosmopolitiques, I. Stengers, Cosmopolitiques, vol. II. Pour en finir avec la tolérance (tome VII), La Découverte, 2003 [1997].

[17Br. Latour, « Guerre des mondes. - offres de paix », Article préparé pour un volume spécial de l’Unesco (sous la direction du professeur José Vidal Beneyto), non publié, 2000, en ligne : www.bruno-latour.fr/fr/node/180, p. 11.

[18M. Akrich, M. Callon et B. Latour, Sociologie de la traduction : textes fondateurs, Presses des Mines, 2006.

[19I. Stengers, Cosmopolitiques, vol. I et II, La Découverte, 2003 [1996-1997].

[20La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2009.

[21G. Fourez, « Jubiler ou les tourments de la parole religieuse », La Revue nouvelle, juillet-aout 2002, n° 7-8.

[22P. Maniglier, « Qui a peur de Bruno Latour ? », Le Monde (supplément Le Monde des Livres), 12 septembre 2012, en ligne : http://bit.ly/Q1OY9I.