Enquête de lectorat 2014. Des perspectives pour la revue

Thibault Vincent

De septembre à décembre 2014, La Revue nouvelle accueillait un stagiaire de maitrise en sociologie. La mission qui lui était confiée était d’organiser de a à z une enquête de lectorat, à laquelle vous avez peut-être eu la gentillesse de répondre. La revue lui donne ici la parole pour un compte rendu de ce que nous avons appris à cette occasion.

Vous avez été 182 à remplir le questionnaire mis en ligne pendant une semaine en novembre 2014. C’était juste avant le lancement des nouvelles formules de l’édition papier et du site internet, avec l’ambition de nourrir la réflexion de moyen terme sur les prochaines évolutions du projet.

L’enquête s’est axée autour de deux objectifs : le premier était de produire des données concernant les lecteurs, leur profil sociodémographique, afin d’en savoir plus sur ceux à qui s’adressent les auteurs de la revue à travers leurs articles, éditoriaux, critiques et dossiers. Le deuxième était d’obtenir des données concernant les opinions du lectorat sur différents points, allant de la longueur des articles à l’évolution de la ligne éditoriale.

Ces données ont été produites à l’aide de méthodes qualitatives et quantitatives : un petit groupe préparatoire et un sondage via internet.

Pour les trois lecteurs présents, La Revue nouvelle n’est pas comparable aux autres sources d’information dont ils disposent : en la lisant, ils souhaitent acquérir de nouvelles connaissances, entamer un processus de réflexion sur les sujets traités dans les articles proposés. Ils ne cherchent pas un résumé superficiel concernant un maximum de faits d’actualité. Si la réflexion est plus poussée, la lecture des articles demande également un « travail » supplémentaire de « décryptage ».

Les participants les moins confrontés à ce type de discours, d’argumentation et de champ lexical universitaire peuvent ressentir ces codes culturels comme de la distinction, ou de l’entre-soi de la part des auteurs ou tout simplement comme une « lourdeur » inappropriée.

Après en avoir discuté avec les directeurs de la revue, ces derniers comprennent bien ces arguments et reconnaissent volontiers que des efforts de la part de certains auteurs seraient nécessaires pour plus d’accessibilité et de fluidité de lecture. Mais il faut également prendre en compte le fait que l’écriture des auteurs issus du « champ scientifique » (au sens de Bourdieu) est le résultat de normes, valeurs et codes qui sont parfois consciemment mobilisés, et parfois incorporés dans leur « habitus » depuis des années et qui leur paraissent « aller de soi ». Mais contrairement à ce que Bourdieu a souvent tendance à mettre en exergue, les individus ne sont pas seulement des « agents » structurés par des normes sociales qui leur préexistent ; ils sont également capables de se montrer réflexifs (acteurs) et de remettre en cause certaines de leurs pratiques. L’équipe de la revue est essentiellement composée de chercheurs et d’universitaires et est ici la première à avoir pris conscience de ce type de question et à se montrer attentive à ses pratiques.

Concernant la possibilité de s’abonner à une version électronique de la revue, les lecteurs étaient à priori réticents à ce type de pratique, mais ont reconnu que les tablettes et smartphones étaient des objets utilisés (par eux, et en général) de plus en plus fréquemment. Il demeure important pour eux de pouvoir tenir un objet papier tangible en main, de pouvoir le déplacer et le lire facilement, de pouvoir le prêter, le laisser trainer.

Lire La Revue nouvelle est une activité qui diffère des modes de consommation habituels des médias. Les lecteurs ont souligné le fait que le temps nécessaire est souvent plus important, qu’il impose un moment particulier dans la journée, une coupure qui leur permet de se concentrer, d’être pleinement présents à ce qu’ils sont en train de lire.

Les lecteurs interrogés se sont montrés enthousiastes lorsqu’a été évoquée l’idée d’organiser des conférences-débats très régulières, qui valorisent les interactions directes avec les auteurs ou les autres invités. Cette option est aussi le développement favorisé par les réponses à l’enquête en ligne.

Questionnaire en ligne

Nous avons pu constater que la moyenne (50,11 ans) et la médiane (51 ans) de l’âge des répondants est relativement élevée : 75% des répondants ont plus de 38 ans. Mais en contrepartie, les classes d’âge à propos desquelles nous souhaitions produire des données (les jeunes travailleurs) sont tout de même représentées. Les hommes sont deux fois plus nombreux dans l’échantillon que les femmes. Ceci serait-il dû au facteur sociodémographique (majorité d’universitaires, moyenne d’âge de 50 ans) ou à l’image de la revue ? Ou encore aux comportements de consommation d’objets culturels de manière générale ? Cependant, si l’on se penche sur les résultats concernant les répondants non abonnés uniquement, la part féminine de l’audience s’élève à 39,46%.

L’audience générale de la revue est de façon générale plus jeune que son lectorat abonné, la médiane pour l’âge de ces derniers s’élevant à 56 ans (soit 5 de plus que pour l’ensemble de l’échantillon). 75% des abonnés ayant répondu à l’enquête ont plus de 42 ans.

Les répondants sont à 76% des diplômés d’études supérieures de type long dont 17% ont poursuivi et obtenu un doctorat. Ce profil diffère énormément de celui que l’on retrouve au sein de la population belge, avec 20% de diplômés de l’enseignement supérieur (enquête Etnic, 2006 [1]), y compris de type court (trois ans).

La Revue nouvelle s’attachant à proposer un traitement en profondeur pour éviter les effets négatifs d’un traitement superficiel et rapide de l’actualité « brulante », elle propose un concept fort différent de la presse de dite « masse ». La ligne éditoriale et les objectifs poursuivis par l’équipe de la revue trouvent une résonance au sein d’un public plus restreint, mais potentiellement moins versatile. La concurrence, bien que présente, est moins rude et directe qu’au sein des médias de masse ; cela permet également de ne pas entrer dans des logiques purement commerciales qui nuiraient à l’indépendance et au projet de la revue : recherche d’annonceurs, critères d’évaluation quantitatifs (tirage), course à l’information exclusive, formatage de l’information pour une consommation rapide, imitation de la concurrence, perte de recul face aux évènements.

Ressort également des données statistiques concernant l’échantillon qu’une écrasante majorité des répondants exerce une profession intellectuelle. La moitié vit en Région bruxelloise (50%). Les trois catégories les plus représentées sont : les employés de la fonction publique (19%), les professeurs et instituteurs (16%), et les employés de l’associatif (14%).

Un élément important à prendre en compte dans la lecture et l’analyse de nos données est le fait que seulement 22% des répondants sont actuellement abonnés : même si ces lecteurs sont susceptibles de moins bien connaitre la revue (ses thématiques, sa ligne éditoriale), les données produites sont d’autant plus intéressantes car elles nous permettront d’engranger des éléments permettant par après d’affilier ces lecteurs de manière plus pérenne.

La rubrique plébiscitée est le « dossier ». Elle est la plus visible, faisant systématiquement la couverture et celle-ci est l’objet principal de promotion des nouveaux numéros de la revue. Le dossier est composé d’articles proposés par différents auteurs autour d’une thématique donnée. Il est la rubrique qui dispose du plus grand nombre de pages et qui sert donc de « marqueur » pour chaque numéro, qui l’individualise.

Nous avons pu également mettre fin à l’idée que des articles plus courts seraient généralement préférés par les lecteurs : seulement 19% d’entre eux ont exprimé cette préférence. Si le lectorat n’a pas peur de se plonger dans des articles longs, cela ne veut pas dire pour autant qu’il plébiscite des articles plus longs — ou plus d’articles longs — que ce que leur propose jusqu’ici la revue.

Les abonnés de notre échantillon sont moins présents que les autres sur le site internet, les blogs et la page Facebook : 55% des abonnés ne suivent la revue sur aucun de ces médias, contre 35,1% pour les non-abonnés. C’est sans doute le reflet du manque de continuité des efforts de la revue avant de lancer sa nouvelle formule.

Les lecteurs non abonnés sont plus nombreux à avoir fait connaissance avec la revue sur leur lieu de travail et via internet. Nous avons émis l’hypothèse que leur comportement de lecture serait donc plus sporadique (quand ils trouvent l’objet sur une table ou une étagère, ou qu’ils voient un article qui les intéresse sur le site web) que d’une habitude de lecture régulière et prolongée de la revue dans son ensemble. Enfin, l’importance du réseau de connaissances et de la promotion interpersonnelle (entre amis, proches, collègues) est un élément qui ressort également : ne possédant pas les moyens de promotion et de diffusion des médias de masse, la revue doit mettre en place d’autres stratégies pour élargir son public de lecteurs et le fidéliser.

[1Document disponible à l’adresse : http://bit.ly/1EXMlzy.

Une vue d’ensemble des données récoltées, comprenant des analyses et graphiques supplémentaires est disponible sur internet.