Enfin libre !

Christophe Mincke

J’ai honte de le reconnaitre : une bonne partie de ma vie, je fus dépendant !

Plutôt que d’être libre de toute attache, capable de voler d’une occupation à l’autre, de papillonner d’un emploi à l’autre, de passer d’un partenaire sexuel à l’autre, de vivre sans contrainte une expérience puis l’autre, sans que rien ne puisse me retenir, sans rien en retenir… au lieu de cet état idéal de l’humanité, je fus longtemps dépendant. Terriblement !

La prise de conscience de mon triste état me vint d’une affiche publicitaire pour le journal L’Écho qui proclamait : «  Pour être de ceux qui comptent, il faut savoir accueillir le changement.  » Je suis tombé en arrêt. Depuis quinze ans, je travaillais pour la même université, je me passionnais pour le même type d’objets de recherche, je côtoyais les mêmes personnes ou leurs clones… mon Dieu, voilà pourquoi je ne comptais pas ! Il fallait faire quelque chose, je devais accueillir le changement. Quoi de plus changeant que l’activité économique, me dis-je en considérant les courbes du bel20 ? J’allais tenter l’aventure d’entreprendre.

Une entrevue avec mon banquier m’apprit que, non seulement il ne me prêterait pas d’argent pour lancer mon projet, mais qu’en plus, la banque n’hésiterait pas à me tailler des croupières si je m’avisais de cesser de payer mon prêt hypothécaire pour cause de perte de revenus. Subitement, mon projet entrepreneurial me parut bien vain. L’argent n’était-il pas un lien de plus qui m’empêchait de me réaliser ? Désormais, je troquerais ce qui m’est nécessaire, comme cette Allemande qui vit sans argent depuis quinze ans [1].

Sans argent, point de maison ? Ce serait l’occasion de me libérer de cet établissement qui me fixait en un lieu, pour toujours… Le jardin, les travaux, l’accent régional, la fête du quartier, la collection de canards de ma femme : il me fallait m’en libérer. Sans domicile, j’irais, libre, d’une personne de bonne volonté à l’autre.

Évidemment, cette vie n’est pas aisée à mener avec trois enfants et une femme. N’était-il d’ailleurs pas évident que cette famille — plutôt que d’être une assise, un refuge — était un piège, celui du conformisme petit-bourgeois, dans lequel j’étais tombé à pieds joints ? Ne devais-je pas préférer des familles recomposées au fil de mes rencontres, librement consenties, constamment renégociées ? Ne devrais-je pas vivre ma sexualité sans entrave, sur la base de conventions clairement établies, avec des sex friends [2], plutôt que de la construire au fil des ans avec celle qui, depuis quinze ans, était ma compagne et à qui j’avais promis ma fidélité ?

Il faut savoir aller au bout de ses intuitions. Me voilà maintenant parfaitement libéré de toute dépendance. Je vous écris d’un cyber café où j’ai pu troquer le fruit de deux heures de manche dans les couloirs du métro contre un accès à ma boite électronique. Je trouve tout ce qui m’est nécessaire dans les environs du parc dans lequel je m’abrite la nuit depuis que j’ai été expulsé de la gare du Nord en même temps que quelques familles roms. Il était temps, je reprenais des habitudes, je m’encroutais, je nouais des amitiés qui auraient pu être durables. Cette expulsion est, pour moi et mes compagnons de liberté, une occasion de rebondir, un retour aux fondamentaux.

Oh, je ne dis pas que c’est facile tous les jours. Je l’avoue, dans un moment de faiblesse, j’ai sollicité une aide sociale. On m’a fait comprendre que, ma situation étant volontaire, je ne devais m’attendre qu’au minimum. Encore, ce minimum, me faudrait-il le mériter en prouvant que je ne demandais pas à sombrer dans un odieux et délétère assistanat. Il s’agissait bien entendu de me protéger. C’est alors que m’est apparue l’absurdité de ma démarche : j’étais prêt à brader ma liberté chèrement acquise et à abdiquer mon humanité pour devenir un assisté… Je me suis ressaisi.

Aussi me voilà parfaitement libre d’aller et venir, d’entretenir un commerce amical ou charnel avec qui bon me semble, d’être moi-même, de changer d’activité professionnelle sans préavis et de m’adonner à toutes les activités dont me viendrait l’idée.

Me voilà libre et heureux. Parfaitement.