Enfants du hasard, un film de Thierry Michel et Pascal Colson

Nadine Plateau • le 17 mars 2017
école, enseignement, pédagogie.

Parlant de Joli Mai, Chris Marker disait : « Ce film voudrait s’offrir comme vivier aux pêcheurs de passé de l’avenir. À eux de tirer ce qui marquera véritablement et ce qui n’aura été que l’écume. » [1] Il décrivait ainsi l’approche documentaire comme une proposition offerte en partage à des spectateurs et spectatrices. Dans le même esprit, Thierry Michel et Pascal Colson nous font cadeau de leur film Enfants du hasard en nous invitant à lui donner du sens ou des sens et cela sans jamais illustrer une idée ou démontrer un propos. Bien au contraire, ils donnent la parole aux images, au cadre, au montage, la matière visuelle et sonore consituant le message même. Le résultat est un film très dense que chacun-e comprend et interprète à sa manière et s’approprie ensuite en fonction de ses besoins.

Ce documentaire retrace les grands moments de la vie d’une classe de sixième primaire à l’école communale de Cheratte, ancienne cité minière. Il met en scène des enfants issus de l’immigration turque et leur institutrice, une femme profondément engagée dans sa mission éducatrice. Ce sont les petits-enfants des mineurs de fond « Le hasard » — arrivés dans les années 1970 et pour la plupart d’origine étrangère. Les deux réalisateurs ont tourné pendant un an, de la rentrée des classes à la remise des diplômes, l’obtention du fameux CEB constituant le fil rouge de la narration. Au cours des semaines de « cohabitation », ils ont tissé des liens de confiance avec les enfants et l’institutrice si bien que ceux-ci oublient visiblement la présence de la caméra ce qui confère au film une spontanéité et une vivacité réjouissantes. La caméra empathique, jamais voyeuse, attire sans cesse notre attention sur tel geste ou sur tel regard maintenant ainsi notre intérêt en éveil. Il est vrai que le travail en duo, comme le disent les réalisateurs, a permis de faire une « captation du vécu de cette classe avec deux regards » et « de couvrir beaucoup mieux le champ de ce huis clos scolaire, d’être plus attentifs. » [2]

Enfants du hasard est un documentaire sans voix off ce qui n’est pas anodin. Non seulement les réalisateurs ne nous assènent pas une vérité, mais ils ont exclu aussi les interviews pour nous plonger dans l’expérience et le vécu de la classe : plans d’élèves ou de leur institutrice en situation, courts échanges entre tous ces protagonistes, silences, rires. Toute la force du film réside dans sa capacité à faire jaillir des questions de l’image ou du son et à nous mettre dans une position active qui nous pousse à réfléchir. La pédagogie me semble au cœur même du film et pourtant aucun discours sur la pédagogie n’y est tenu. Nous ne savons pas ce que l’enseignante pense ni comment elle prépare ses cours ou quel-le-s pédagogues elle a lu-e-s. Nous la voyons à l’œuvre : bienveillante, respectueuse des enfants et de leurs parents, stimulante aussi quand elle pose des questions. Quant aux enfants, l’intérêt se lit dans leurs yeux comme aussi la fatigue ou même l’ennui par moments (il arrive qu’un élève bâille). Mais le plus frappant c’est certainement l’impression de bien-être qui émane de cette petite communauté. D’ailleurs, de manière générale, le film inspire une sorte de sérénité et d’harmonie perceptibles dès les premières images du film quand la caméra nous montre en vue aérienne le site de Cheratte avec ses bois, ses forêts et ses constructions industrielles qui ressemblent à des châteaux abandonnés. Un décor paisible dans lequel évoluent des enfants et des adultes détendus. Et on se dit que c’est trop calme, trop beau pour être vrai ! Quoi pas de tensions dans cette classe, pas d’énervement, pas de geste déplacé, pas de remarques désobligeantes, aucune violence même symbolique ? Dans ce petit monde protégé, les enfants ne seraient ni auteur-e-s ni victimes de malveillance, de harcèlement ? N’est-ce pas une vision de l’école par trop idéalisée ? Les réalisateurs ont-ils censuré des séquences ? Ils s’en défendent en tout cas et je les crois volontiers.

En effet, Enfants du hasard relate une expérience unique enracinée dans une histoire toute singulière. D’abord, à l’exception de trois élèves, tous et toutes sont d’origine turque et de confession musulmane, l’unique petit belgo-belge s’étant parfaitement intégré dans le groupe. Nous sommes là face à une classe socialement et culturellement homogène. Il apparait que cette appartenance commune et cette histoire familiale partagée tendent à renforcer une convergence d’attitudes susceptible de prévenir les conflits. Ensuite, la personnalité exceptionnelle de l’institutrice contribue sans aucun doute au climat de la classe. Elle possède une solide expérience grâce à sa longue carrière qui lui a d’ailleurs fait connaitre les parents de ses élèves avec qui elle entretient des relations chaleureuses. Alliant tout à la fois autorité, empathie et plaisir dans l’exercice de son métier, elle met un point d’honneur à ne pas émettre de jugement sur les pratiques ou représentations de ses élèves, mais pose des questions qui doivent les amener à réfléchir. Ainsi quand le thème du voile est abordé et que les filles affirment qu’elles le porteront, l’institutrice se borne à demander pourquoi elles veulent le porter et si ce sera leur choix. Enfin, la présence de l’équipe du film et l’attitude des réalisateurs ont sans doute également contribué à faire de cette classe un vrai groupe. Thierry Michel et Pascale Colson disent qu’ils « se sont intégrés très rapidement dans la classe et après deux jours de tournage, les enfants étaient super-heureux de les voir revenir et demandaient tout le temps où ils étaient ». Ensuite, ils ajoutent cette phrase révélatrice : « ils sont conscients qu’on est là et que ce qu’ils vont dire a une valeur ». À cet égard on peut dire que le film lui aussi fait partie du processus de valorisation des enfants et de leur famille mené par l’institutrice dans le cadre scolaire.

Pour ne pas être démonstratif, le film n’en est pas moins d’une grande richesse par ses thématiques : l’immigration, l’intégration, les contenus d’enseignement, l’orientation des élèves. Loin d’être fermée sur elle-même, l’école est perméable à l’actualité et même si l’examen final mobilise beaucoup d’énergie, le monde extérieur fait irruption à plusieurs reprises dans la classe lors des attentats de Bruxelles, par exemple, ou lors du suicide d’une jeune fille. Tout au long du montage, s’insèrent des séquences où les élèves s’expriment sur divers sujets : l’amour, la famille, les projets professionnels. Tant les filles que les garçons sont présent-e-s à l’écran. Il me semble d’ailleurs que si les filles sont des protagonistes actives, cela tient à elles, mais aussi aux cinéastes qui les rendent visibles : elles parlent, jouent au foot, évoluent dans la rue.

Le film de Thierry Michel et Pascal Colson, parce qu’il décrit une situation singulière, ne peut et d’ailleurs ne prétend pas constituer un modèle de réussite applicable ailleurs. Ce qui se passe à Cheratte diffère de ce qui se passe dans une ville de province ou dans une banlieue bruxelloise. En revanche, et c’est là que le film interpelle toute personne concernée par l’enseignement, il démontre de manière magistrale que non seulement la réussite des élèves, mais peut-être surtout leur bien-être à l’école, leur plaisir et leur désir ne sont pas liés à une pédagogie spécifique plus performante que les autres ni à une structure nouvelle qui proposerait une alternative à l’école traditionnelle, mais à ce que l’on pourrait nommer une pédagogie de l’empowerment. En respectant les élèves, en les reconnaissant comme des êtres dignes d’intérêt, en s’abstenant de les juger sans pour cela s’interdire de leur poser des questions, l’institutrice leur donne de la fierté, y compris celle d’avoir des parents ou des grands-parents qui ont travaillé et souffert dans les charbonnages. Un des moments forts du film nous montre les enfants coiffés de casques en train de visiter la mine d’où autrefois leurs aïeuls extrayaient le charbon. L’institutrice rend aux enfants une histoire que la génération de leurs parents a peut-être occultée ; elle les encourage à interroger leurs familles sur les raisons de l’immigration, sur les conditions de vie et de travail des femmes et des hommes, valorisant du même coup la parole des ancêtres. Ce faisant, elle leur donne des outils pour se situer, comprendre d’où ils et elles viennent et donc les amène à se forger une identité et à se projeter dans l’avenir. Filles et garçons acquièrent ainsi tout simplement du pouvoir sur leur vie.

[1Marker cité par G. Gauthier, Chris Marker écrivain multimédia ou Voyage à travers les médias, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 94.

[2Interview de Thierry Michel, Pascal Colson, Michel Duprez et Christine Pireaux dans le dossier de presse.