En vis-à-vis. Thierry Michel, L’homme de sable et Moïse Katumbi, L’irrésistible ascension

Paul Géradin

Dès 1960, la rencontre avec Paul Meyer, réalisateur de Déjà s’envole la fleur maigre (1959), a été décisive pour Thierry Michel. « Sur qui s’acharne la misère au long des plaines de la terre ? » Forte était la connivence dans les questions qui impulsent la recherche artistique. Mais tout aussi rigoureux fut l’apprentissage d’un genre cinématographique en constante quête d’équilibre entre journalisme, dramaturgie et poésie.

À travers le sable

Pendant quarante ans, au long de vingt films, des terrils de Charleroi à ceux du Katanga en passant par le Maroc, l’Iran, le Brésil, la RDC dans son ensemble, Thierry Michel a branché sa caméra sur des situations cruciales du monde qui se faisait, en cherchant à cerner le vrai dans le faux et à débusquer le faux dans le vrai. Ce type de documentaire assez unique, qui met en scène une réalité plus forte que la fiction, comment le caractériser ? Le réalisateur y est aussi celui qui tient la caméra, dans la mesure où les scènes ne se laissent pas répéter au cours d’essais et d’erreurs. Les personnages sont en même temps les acteurs. Le cinéaste prend acte de la part de l’imaginaire et de sa subjectivité, tout en ayant l’ambition de fournir des clés qui permettront d’accéder à une compréhension de la logique inhérente aux faits réels. Ce qui est ainsi communiqué, c’est moins une explication qu’une zone de résistance de l’œil, de l’intelligence, de l’esprit que le spectateur pourra activer par lui-même.

Thierry Michel est une figure centrale dans la production cinématographique de la Fédération Wallonie-Bruxelles et, plus largement, parmi ces artistes belges qui, tels encore aujourd’hui David Van Reybrouck dans le domaine littéraire, ont pris appui sur leur local exigu, mais complexe, pour s’ouvrir au global. Un jeune réalisateur brillant et prometteur, José Luis Peñafuerte, apparait maintenant dans cette mouvance. Dans le cadre d’une collection « Cinéastes d’aujourd’hui » proposée par la Cinémathèque, il vient de réaliser une remarquable mise en abyme avec L’homme de sable, le cinéma de Thierry Michel (2013) [1]. Mise en abyme car le personnage acteur central est ici… Michel lui-même. En retraçant, séquences et interviews à l’appui, le long chemin du réalisateur dont il a été le disciple, Peñafuerte jette un regard juste et posé pour rejoindre son intention, qui est parvenue à transformer la caméra en miroir de l’âme.

Un tournant

C’est que, à soixante ans, le « maitre » est arrivé à un tournant dans son itinéraire. Il dit garder des projets dans son cartable, il est pris par une famille qui s’est élargie à l’échelle planétaire, il veut se consacrer plus que jamais à son enseignement à l’IAD et ailleurs dans le monde. En même temps, avec L’irrésistible ascension de Moïse Katumbi (2013), il vient de mettre un point final au regard appuyé sur la RDC. Il l’a fait à la fois (dans la ligne de la démarche qu’on vient d’évoquer) autour de et avec un personnage acteur qui est en même temps adulé et contesté dans son rôle de gouverneur du Katanga.

Pourquoi ? Thierry Michel n’avait-il pas déjà projeté sa caméra sur la province minière avec Katanga Business (2009), dont certaines images sont d’ailleurs reprises ici ? Le public serait-il convoqué à un remake par un réalisateur en panne d’inspiration ? Attention, l’ancien professionnel de la RTBF n’arrive pas paisiblement à la retraite. De graves ennuis ont commencé pour lui au Congo. Le cinéaste belge est maintenant interdit de visa et attaqué en justice par le général Numbi en raison de L’affaire Chebeya, un crime d’État ? (2012). Le pouvoir congolais a considéré ce film, qui retrace l’assassinat toujours impuni d’un militant des droits de l’homme en 2010, comme un crime de lèse-majesté. Des ennuis. Mais après tout, n’est-ce pas un bon signe ? Car entre le Katanga de 2009 et la figure emblématique de Moïse Katumbi de 2013, une dimension s’est imposée, celle du pouvoir.

La figure de Moïse

Certes, cette dimension avait déjà été mise à nu dans Mobutu, roi du Zaïre (1999). Avec, alors aussi, des ennuis. Mais le décor a changé. Le régime politique actuel du Congo n’est plus un rempart contre le communisme, mais une démocratie dont les formes ont été cimentées par des élections sous le patronage des puissances occidentales. L’acteur central est aussi diamétralement différent. Non plus un dictateur imposé, mais l’élu qui a reçu le plus grand nombre de suffrages, le plus légalement du monde, dans la province la plus riche d’Afrique. Un trait reste cependant commun. Le théâtre reste celui de la guerre économique sans merci, et ce dans un lieu ultrasensible. Le cobalt, le cuivre et l’uranium du Katanga ne se sont pas évaporés depuis les années 1960… La course à ces matières premières s’est ouverte à de nouveaux appétits. Elle se déroule de façon plus confuse qu’au moment de l’indépendance, mais elle est plus que jamais « déterminante en dernière instance ». La province ne fait plus sécession, mais le pouvoir congolais est essentiellement katangais depuis quinze ans, à la suite de l’avènement de Kabila père dans les bagages des Rwandais et après que les « anges gardiens » du Congo ont misé sur Kabila fils.

Décortiquer le pouvoir se concentrant cette fois sur le personnage de Moïse Katumbi, c’est donc l’accès privilégié à un questionnement sur la jeune démocratie congolaise.

Figure ultra-populaire au cœur des masses et pourtant critiquée à la marge, le gouverneur campe au carrefour central : politiquement unitariste, mais n’en surfant pas moins sur la position clé de son berceau électoral ; businessman multisectoriel, du poisson à la sous-traitance minière, capable d’opérations aussi juteuses que discrètes ; président du tout puissant club de football Mazembe et idole de ses supporteurs exaltés. Ses réalisations sont contradictoires. Côté face : il déclare vouloir contrôler les investissements et les exportations ; il a réhabilité certaines infrastructures ; il a donné de sa poche pour la rénovation d’écoles et d’hôpitaux. Côté pile : il est assis sur le Trésor ; il pratique un laisser faire qui vient démentir son apparence de « parler vrai » face aux partenaires des « contrats chinois » et aux multinationales d’Occident, notamment en tolérant l’élimination violente de l’artisanat minier ; il soigne la vitrine minière « utile » du territoire provincial tandis que l’arrière-pays reste à l’abandon ou dévasté.

Autant de visages et d’actions de Katumbi qui sont brillamment et finement évoqués dans le film, loin de tout portrait et de tout bilan à sens unique. L’ensemble orchestré par des discours qui allient la posture du rigoureux mandataire et celle du miraculeux donateur avec une remarquable capacité de séduction.

Mirage ?

Le film a été happé par une controverse aussi ambigüe que la réalité qu’il cherche à dépeindre. Les protagonistes, Moïse Katumbi et Thierry Michel, se connaissent et expriment leur respect l’un pour l’autre. Cependant, dans une interview à

Jeune Afrique

, le premier a dénoncé des contrevérités présentes dans le film tandis que le second a rappelé la règle démocratique et journalistique qui commande de se garder aussi bien du dénigrement que de la complaisance, et répondu avec précision aux éléments mis en cause dans les faits qu’il présente — images, rapprochements et témoins à l’appui. Parmi ces derniers, l’un s’est « repenti », un autre a bénéficié d’une sponsorisation de son ONG, un troisième a subi la mise à sac de sa demeure… Des menaces ont été proférées à l’encontre de l’équipe de tournage par des « jeunes Katangais » soi-disant supporteurs du gouverneur. Quant à celui-ci, après avoir rencontré le réalisateur, il n’a plus daigné le recevoir.

Dans la remarquable mise en scène — foules en liesse ou en colère, personnes aux visages expressifs et à la parole vibrante, sur fond de paysages splendides ou de milieux de vie dévastés par des tentacules industriels — émerge… quelle figure ? Moïse qui arrache son peuple à l’emprise du pharaon via une marche au désert, ou un entremetteur qui livre les ressources naturelles et humaines aux représentants — occidentaux et asiatiques — de l’empire multinational ? La figure centrale n’est ni celle d’un ange ni celle d’un démon. Le tournage montre des aspects contrastés, avec une grande maitrise, un point c’est tout. C’est au spectateur qu’il revient de laisser affleurer les questions et de se forger une opinion en cherchant une information complémentaire rigoureuse. Le réalisateur ne démontre pas une thèse. Il donne à voir et à penser, tout en renvoyant, dans ses commentaires, aux études universitaires sur le sujet [2].

Ange ou démon, Katumbi ? Il occupe une position stratégique difficile, voire intenable dans la région la plus stratégique de son pays. Le « roi du Zaïre » avait inauguré, à partir de 1960, une dictature fondée sur un mélange de force et de séduction, qui a perduré jusque 1997. L’« irrésistible ascension » du plus renommé des gouverneurs congolais élus en 2007 carbure aux mêmes ingrédients, mais dans le cadre d’une démocratie balbutiante. L’aspiration à la justice se fraie un chemin. En témoignent aussi bien les revendications de la population que la façon dont le leadeur cherche à se légitimer, en oscillant entre deux positionnements : la posture du donateur roué et tout puissant sous-tend celle du mandataire. En résulte un court-circuit dans lequel l’ivresse du pouvoir fait des ravages.

Miroir, dans tous les cas

De la projection de ce film, le spectateur ne sort pas rempli d’optimisme. Cependant, sa capacité de comprendre y trouve des grains à moudre. En voici une petite poignée. Thierry Michel dit qu’il aurait tout aussi bien pu mettre un Berlusconi en scène. À quoi on est tenté d’ajouter que la comparaison avec cet homme politique européen, lui aussi extraordinairement populaire, ne se serait pas soldée en défaveur de Katumbi…

Un rapprochement entre l’univers des images et celui des concepts s’avère éclairant concernant les évolutions « ici » et « là-bas ». Dans une investigation inédite, Philippe De Leener, chercheur dans le domaine du développement, prend pour cible l’évolution de la démocratie en Occident… dans le miroir des démocraties africaines dont les formes sont appelées à se soumettre aux injonctions occidentales [3]. Le film de Michel rend concrètement visible le contenu de l’analyse de De Leener et entraine à conclure avec celui-ci que les « formes démocratiques » ne sont pas autonomes dans l’histoire, elles ne se laissent pas transplanter là où elles n’ont pas de passé.

S’agissant de la jeune « démocratie » congolaise, cela ne signifie pas que le pessimisme de l’intelligence exclue l’optimisme de la volonté. Il s’agit plutôt d’un rappel, finement raisonné chez l’anthropologue et puissamment exprimé par le cinéaste. Contrairement à l’illusion diffusée par un fondamentalisme électoral, ce ne sont pas les formes, fussent-elles sanctionnées par des élections, qui changent les systèmes politiques. Ceux-ci changent de l’intérieur, dans le sillage des transformations qui affectent la vie des hommes et des femmes qui leur donnent vie, en tant qu’ils ont la volonté et acquièrent les ressources matérielles et humaines pour devenir sujets de leur histoire.

La leçon est adressée à partir d’une ancienne colonie, mais foin de tout complexe de supériorité de la part des ex-métropoles ! Ici leur est présenté un miroir. Y scruter certains de leurs traits actuels réfléchis de façon grossissante, et qui pourraient façonner leur avenir, ce serait pour elles une catharsis bénéfique. En un sens, comme Van Reybrouck l’écrit de son côté, le Congo n’est pas en retard sur l’Histoire, mais en avance [4]. L’écrivain pense d’abord à la compétition violente autour des ressources naturelles au détriment des moyens de subsistance et de la paix des populations. Le réalisateur Thierry Michel incite à étendre la leçon à nos démocraties, lesquelles ne sont point balbutiantes, mais rongées par l’usure et menacées de dépérissement si elles ne sont pas retravaillées à chaque génération.

* * *

La perspective s’ouvre ici sur la transmission. Celle-ci est essentielle, comme le montre l’image d’une porte dans une des dernières scènes de L’homme de sable ; pour le cinéaste au moment où il passe de l’autre côté de la caméra, comme pour l’intellectuel critique qui a pris la parole via cet outil. La vie est éphémère, la réalité est indicible. Le sable se réduit en poussière. Mais constamment des pas peuvent déboucher sur de nouveaux horizons.

[1La première a eu lieu le 2mai 2013 au palais des Beaux-Arts, dans le cadre d’une soirée en l’honneur de Thierry Michel.

[2Par exemple An Ansoms, S ; Marysse et al., Natural Ressources and Local Livehoods in the Great Lakes Region of Africa. A Political Economy Perspective, Palgrave and Mac Millan, 2011.

[3Philippe De Leener, Les « démocraties » africaines, miroir des mutations démocratiques au Nord ? Contribution à une investigation critique des démocraties occidentales, conférence du Cridis-Lagis/UCL, cycle « Les chemins de la critique », Louvain-La-Neuve, le 9février 2010. Inédit, mais disponible sur www.uclouvain.be/cps/ucl/doc/cr-cridis/documents/P_De_Leener_-_Democraties_africaines_et_occidentales_-_CriDIS_WP_22.pdf.

[4David Van Reybrouck, Congo. Une histoire, Actes Sud, p. 506.