En revue

Hervé CnuddePierre Coopman

MO Magazine

Mensuel, novembre 2006 : « Transparantie en verantwoording van NGO’s : geld spreekt maar vertelt het de waarheid ? ».

Un article de l’édition du mois de novembre du magazine flamand MO apporte un éclairage intéressant aux analyses que La Revue nouvelle a récemment publiées sur les ONG de développement (« ONG de développement et altermondialistes : alliés naturels ? », avril 2005, et « Quelle valeur ajoutée pour les ONG de développement ? », juin 2006).

La transparence des affectations des récoltes de fonds des ONG est l’angle d’attaque choisi par John Vandaele, auteur de ce texte intitulé « Transparantie en verantwoording van NGO’s : geld spreekt maar vertelt het de waarheid ? ». L’affaire de l’ONG de développement flamande Mensenbroeders a attiré l’attention du journaliste de MO. Fin 2005, il apparaissait que cette association pourtant subventionnée et contrôlée par les pouvoirs publics devait combler un déficit financier inextricable. Bogdan Vanden Berghe, secrétaire général de 11.11.11, la coupole des ONG flamandes, est interviewé dans l’article. Il révèle avoir été le premier à découvrir le problème. « En tant que faitière des ONG de développement flamandes, nous étions concernés, car une partie de la récolte de fonds de 11.11.11 atterrissait dans les caisses de Mensenbroeders. Le nouveau conseil d’administration de Mensenbroeders nous a contactés pour nous informer d’un déséquilibre dans les comptes [...] il est vite apparu que la situation était désespérée. » Vanden Berghe fut surpris que le conseil d’administration de Mensenbroeders ne disposait pas des moyens d’évaluer la gravité de la situation. La Direction générale de la coopération au développement (DGCD), pouvoir subsidiant censé contrôler les ONG, n’y voyait que du feu. Philippe Jalet, qui dirige le programme ONG de la DGCD, précise que ses services ne maitrisent pas toutes les comptabilités, mais seulement les montants qui se rapportent aux subsides. Pour une vérification de nonante plans annuels d’ONG belges équivalant à un budget de 100 millions d’euros, la DGCD ne dispose que d’une équipe de trois personnes [...]. Aujourd’hui, un nouveau « screening » des ONG est en cours avec l’appui de la société PricewaterhouseCoopers. Cet audit se penche sur la transparence et les capacités administratives des ONG. Ceux qui satisferont à l’examen recevront un label valable durant trois ans. Jalet espère réduire les risques de mauvaise gestion et alléger les frais administratifs, à la fois pour les autorités et pour les ONG.

Qu’est-ce qui a dérapé chez Mensenbroeders ? L’enquête est encore en cours et il est impossible de donner une réponse définitive. [...] Vanden Berghe trouve que ce mauvais exemple a abusivement été généralisé à l’ensemble du secteur ONG. La discussion sur la responsabilité sociale des ONG est cependant beaucoup plus large que des questions de transparence comptable et d’éthique de la récolte de fonds. [...] les ONG sont amenées, comme d’autres acteurs sociaux, à justifier leurs actes auprès de leurs donateurs et de leurs sympathisants... John Vandaele évoque l’affaire, en 1995, de la plateforme désaffectée Brent Spar dans l’Atlantique Nord, que Shell prévoyait de couler. Greenpeace avait affirmé à tort que cette installation contenait encore 5 000 tonnes de pétrole et 130 tonnes de divers autres produits chimiques. Le directeur exécutif de Greenpeace, Lord Melchett, avait reconnu que son organisation s’était trompée au moment du prélèvement d’échantillons des produits restant dans Brent Spar. La plateforme avait finalement été ramenée à terre, devant la puissante campagne internationale menée pour obliger Shell à renoncer à couler Brent Spar. En Allemagne et aux Pays-Bas notamment, une campagne de boycott des produits Shell, soutenue par certains ministres et parfois accompagnée d’actes de violence, avait finalement eu raison de la compagnie pétrolière.

Wendel Trio, directeur de campagne chez Greenpeace- Belgique, interrogé par Vandaele, explique que son organisation est depuis lors régulièrement questionnée par ses membres sur la validité de ses positions. Greenpeace survit grâce à la générosité de ses donateurs. « Si nous prenons des positions qui ne leur conviennent pas ou si nous ne bénéficions pas d’une bonne couverture dans les médias, les résultats négatifs sont immédiats. » Aux États-Unis, l’organisation écologiste a notamment perdu beaucoup de membres après s’être prononcée contre la première guerre du Golfe. Greenpeace n’est subventionné par aucun pouvoir public et doit se soumettre à des audits, dans les pays où il dispose d’un siège, pour pouvoir bénéficier de la déductibilité fiscale. En Allemagne, les autorités se sont demandé dans quelle mesure elles pouvaient accorder cette déductibilité à une association qui prône parfois des actions militantes à la limite de la légalité. « Par ces voies institutionnelles, la société nous pousse à assumer nos responsabilités », admet Wendel Trio. « Mais nous n’abandonnerons jamais la légitimité d’une action, même hors la loi, pour préserver notre déductibilité fiscale ».

Les ONG ne sont pas insensibles à leur responsabilité sociale et à leur devoir de transparence. Onze d’entre elles (dont Greenpeace, Amnesty et Oxfam) ont adhéré en juin 2006 à une Charte pour la responsabilité sociale du secteur non marchand. Toutes les valeurs connues de la responsabilité sociale se retrouvent dans cette charte. La plupart des ONG admettent cependant que le bât blesse encore dans l’élaboration de véritables relations d’égalité avec les partenaires du Sud. Bogdan Vanden Berghe explique qu’il existe parfois un malaise au sein de certaines ONG quand elles doivent se positionner vis-à-vis de pays où elles ne disposent pas de réel point d’appui, « seulement parce que les donateurs sont très émus par ce qui s’y passe ». Vanden Berghe croit que la seule solution réside dans un partenariat de qualité avec des représentants issus des pays en question. « Dans cette relation, il est préférable d’identifier des partenaires qui ne sont pas entièrement dépendants de nos financements », précise- t-il. Les partenaires du Sud qui réunissent toutes ces qualités et qui exercent de surcroit dans des zones géographiques « à la mode », ne sont pas légion. « La qualité du partenariat Sud-Nord fait de nets progrès en Asie et en Amérique latine. Cela reste plus laborieux en Afrique », reconnait Bogdan Vanden Berghe. En outre, la question de la légitimité et de la représentativité des partenaires du Sud dans leur pays doit être prise en compte. Enfin, les ONG occidentales ne savent pas toujours quelle attitude adopter face à certaines dictatures restreignant les marges de manoeuvre des partenaires locaux. Souvent, c’est le profil bas qui prévaut dans l’intérêt légitime de la survie du partenaire.

Pierre Coopman

Vivre

Trimestriel n° 17, juin 2005, 81 p.

Daté de 2005, ce numéro n’a paru réellement qu’en 2006. Ce retard à la parution, explicable par des problèmes techniques au sein du secrétariat de rédaction n’a rigoureusement aucune incidence sur le contenu de la publication. Depuis sa fondation, en effet, l’excellente petite revue - issue depuis quelques années de la reprise par le Centre d’action laïque du bulletin périodique en difficulté du protestantisme libéral - Vivre travaille essentiellement par thèmes très vastes et ceuxci pour l’essentiel ne la lient pas à une actualité se périmant rapidement. Le sujet retenu par ce numéro l’illustre à suffisance : il s’agit d’« Églises et pouvoirs ».

D’entrée en jeu, le rédacteur en chef observe que voir la question des Églises par rapport à un centre unique, ferme voire omnipotent, est bien évidemment une vision émanant des pays de tradition catholique, et fait remarquer que, si les fidèles se sont autonomisés vis-à-vis d’elles, les structures ecclésiastiques, elles, tournent toujours. Sur le mode de l’Opus Dei, elles ont, en effet, entrepris par le haut une reconquête du pouvoir (les gouvernements, l’Europe, l’ONU).

Ce préambule rend prévisible un certain nombre d’articles, mais moins que d’autres le texte de Serra Sippel titré ironiquement « ONUance, votre Sainteté », où l’auteur démonte la stratégie et la tactique du Vatican, usant du titre d’État que lui a conféré Mussolini par le traité du Latran en 1929 pour obtenir de devenir membre à part entière de l’ONU et pour y mener prioritairement une politique d’obstruction sur certaines questions éthiques bien connues.

à la notion d’État adoptée par la convention de Montevideo sur les droits et les devoirs des États, il va de soi que le Saint- Siège n’y correspond que très partiellement : « Un État est une personne de droit international qui doit répondre aux qualifications suivantes : une population permanente, un territoire bien défini, un gouvernement, la capacité d’entrer en relation avec d’autres États. » Or le Vatican est le gouvernement d’une religion, non d’un État. On ne peut dire qu’il possède un territoire bien défini. Lorsqu’en 1964, il est entré à l’ONU, il n’avait pas de relations diplomatiques avec une majorité d’États membres. Dans la vie ordinaire, en outre, la plupart des fonctions d’État du Vatican (police, justice, etc.) sont en fait exercées par l’Italie.

Au sein des Nations unies, le Saint-Siège possède cependant un certain nombre de partisans de sa cooptation à part entière comme État au sens plein du terme et ceux-ci ont réussi par des moyens proches de la « combinazione » à lui obtenir des droits analogues à ceux de... la Palestine (observateur avec bureau permanent). D’autres - dont plus de sept-cents associations internationales de quatrevingts pays - sont d’avis que le Vatican doit jouer à l’ONU un rôle identique à celui des autres religions du monde, c’est-à-dire celui d’une ONG.

En ce qui concerne l’article de Georges Liénard « Le Vatican et l’Union européenne », on peut renvoyer le lecteur au numéro de janvier-février 2003 de La Revue nouvelle réunissant les actes du colloque de l’association Avicenne sous le titre « Quelles valeurs fondatrices pour la constitution européenne ? », auquel Georges Liénard a pris, déjà sur le même thème, une large part.

Bien connu par ailleurs, le sort fait par le Vatican et tout particulièrement par le cardinal Ratzinger aux théologiens de la libération fait l’objet d’une synthèse critique importante de François Houtart, qui constituera pour beaucoup une référence utile dans leurs travaux. On se dispensera par contre sans hésitation de la lecture des banalités de Pierre Sauvage sur « La Compagnie de Jésus aujourd’hui », où l’auteur montre soit (mais ce serait surprenant) qu’il n’a pas compris le thème qu’il avait à traiter, soit qu’il ait préféré répondre à côté de la question à propos de l’histoire des relations de pouvoir des prêtres de sa société avec la papauté à laquelle - pour le meilleur comme pour le pire - un quatrième voeu d’obéissance directe les a liés depuis leur fondation comme fer de lance de la Contre- Réforme naissante.

Les articles de Jacques Chopineau sur les protestants et de Willy Block sur le judaïsme contemporain font remonter largement le niveau. Les deux écrits correspondraient cependant davantage à un dossier intitulé « Religions et pouvoirs » qu’« Églises et pouvoirs », ce qui aurait d’ailleurs permis de convoquer au sommaire du numéro au moins le bouddhisme tibétain et ses moines ou encore les chiites iraniens et leurs imams, en même temps que les articles déjà évoqués sur le catholicisme. Ce nonobstant, les deux articles ont l’avantage d’offrir un intéressant panorama des diverses tendances du protestantisme comme du judaïsme, et d’identifier parmi elles celles qui sont, de l’un ou de l’autre côté, les meilleures collaboratrices de la politique états-unienne de soutien inconditionnel à l’État d’Israël, quoi qu’il advienne des Palestiniens.

L’ensemble se termine par un article aussi inattendu qu’intéressant, qui nous ramène, par une sorte de raccourci, à un type de catholiques persécutés par Rome parce que « libre- pensant » : le cas des « papistes-papefigues ». Il s’agit d’une brève monographie de Jean-Loup Seban, professeur à la Faculté de théologie protestante de Bruxelles, sur un Italien du siècle des Lumières : « Albert Radicati de Passeran (1698-1737) ou les répréhensions d’un papiste-papefigue ». On en laissera la découverte au lecteur, non sans préciser avec l’auteur que « papefigue » est formé de pape et de figue pour désigner « celui qui fait la figue au pape ». Autrement dit, selon le Dictionnaire culturel en langue française d’Alain Rey à la fin de la notice « figue », celui qui provoque le pape ou s’en moque (via l’équivalent d’un « bras d’honneur » d’aujourd’hui), la figue ouverte étant en provençal et en italien - puis en français chez Rabelais - l’une des appellations du sexe féminin.

En effet, les « papistes-papefigues libres-pensants » préféraient risquer l’excommunication (voire des sévices collatéraux) plutôt que de quitter le catholicisme pour le protestantisme. Albert Radicati de Passeran a vécu au XVIIIe siècle. Mais - au grand étonnement des laïques qui ont parlé prématurément de protestantisation du catholicisme contemporain - la race des « papefigues » ne s’est pas éteinte pour autant dans l’Église romaine. Pour s’en tenir seulement aux xx e et xxi e siècles, elle s’est au contraire perpétuée de Loisy et Lagrange à Küng et à ses contemporains, de même que chez les théologiens sud-américains de la libération, et plus largement encore chez les nombreux catholiques occidentaux qui exigent de Benoît xvi et de ses séides qu’ils appliquent les décisions du Concile Vatican ii au lieu de les combattre. Merci à Jean-Loup Seban d’avoir rappelé et transmis à tous ce joli nom historique et à demi rabelaisien de « papefigues ».

Hervé Cnudde