En méditant sur le Nieuwsblad

Paul Géradin

À la face du monde, nous, « Belges », sommes incapables de porter un projet, qu’il soit con- ou fédéral pour l’avenir de notre mini-espace interculturel. En proie à ce mal de la citoyenneté, cherchez-vous aussi votre drogue ? La mienne est quotidienne et, à tort ou à raison, de nature homéopathique. Elle est concoctée sur la base de ces tranches d’audition dont la Première jalonne la journée dès son « 7-9 », alias Matinale à l’instar des matines des offices monastiques. Il s’agit d’un cocktail à base de tremendum et fascinosum Bye bye Belgium mis au gout des saisons, mais coupé d’interventions parfois éclairantes et qui font heureusement de plus en plus place à des personnalités du Nord. Cette potion, je l’assaisonne parfois d’un zeste de VRT, la dilue avec un glaçon de Libre ou de Soir, voire l’enrichis d’une tranche de citron de Morgen ou de Standaard. Soit dit entre parenthèses, en ce fatidique lundi 18 octobre, le premier de ces quotidiens n’a offert qu’un pâle résumé de la « note De Wever » sur une petite page (p. 6), tandis que le dernier en donnait une relation commentée en quatre pages… (p. 5-8).

Las, le mardi 19 octobre, l’auteur de ces lignes, en état de manque, pose un geste de désespoir, en fin de journée. Vu le vide des étals de la librairie, il se résigne à acheter, pour la première fois, le Nieuwsblad que ses préjugés l’amènent à considérer comme un torchon du nord du pays. Il y est encouragé par la vendeuse (« C’est vous qui le dites, Monsieur, mais il ne coute qu’un euro »), et surtout appâté par le fait que l’éditorial est de Liesbeth Van Impe, rencontrée à La Revue nouvelle lors de la préparation d’un dossier. Que dit-elle dans l’éditorial ? « Ces derniers jours, le spectacle a atteint un sommet. Ou un gouffre, comme vous voulez. La proposition de Bart De Wever a été mise à la poubelle par les partis francophones qui ont réagi de façon hystérique dimanche et, à peine vingt-quatre heure plus tard, ont aussi préparé une critique de contenu. […] Et où nous conduit ce drame ? Absolument nulle part. Les francophones ne veulent pas se rendre compte que plus ils crient fort, plus ils donnent raison au Flamand De Wever par leur positionnement déraisonnable. »

« Déraisonnable ? » Après tout, c’est le président de la N-VA qui le premier a sorti son colt en faisant violence aux contours de sa mission de verduidelijker. Et en fait de « raison », on a lu et entendu dans nos médias francophones que les trois partis flamands partie prenante de la négociation défunte se rangeaient maintenant comme un seul homme derrière le vainqueur des dernières élections.

Justement, une grande page (p. 4) est consacrée à leurs déclarations. Le pire est à craindre… Lisons.

Groen ! Les garanties pour le maintien de la sécurité sociale sont insuffisantes ; la scission de la justice est « désordonnée » ; la situation de Bruxelles n’est pas claire.

SP.A. La situation de l’autorité fédérale est préoccupante. « Selon nos calculs, la Wallonie ne perd pas 90, mais 498 milliards d’euros avec cette forme d’autonomie fiscale. […] Dans l’état actuel, les propositions comportent clairement un recul pour la Wallonie ou pour la caisse de l’État fédéral. Au nom du ciel, asseyons-nous à table pour apporter une solution. […] Ce que je ne peux comprendre, c’est que les partis francophones ne veulent pas corriger ce déséquilibre par des négociations. »

Et le CD&V ? La loi de financement est fortement marquée par l’empreinte de la N-VA. De plus, en ce qui concerne BHV, « De Wever a réduit les compensations pour les francophones au strict minimum. Pas de problème pour nous, mais il ne faut pas s’étonner si les francophones ont le sentiment qu’on se moque d’eux ».

Chez tous, ce constat d’une ironie de l’histoire : en réagissant comme ils l’ont fait, les francophones ont simplement réussi à mettre Bart De Wever sur un piédestal en Flandre.

Non, le pire n’est présent ni dans ces prises de position de ces partis ni dans l’organe de presse populaire qui livre en quelques pages une information de qualité. Ils sont loin de hurler avec les loups.

De cette rumeur agressive, c’est dans le courrier des lecteurs (p. 20) qu’on trouvera les échos unanimes. Voici quelques échantillons.

« Depuis des décennies, les Flamands sont accoutumés au “non” du Sud, mais cette fois, on sent par trop qu’il s’agit plus de calcul que de responsabilité politique. […].

Ils veulent seulement conserver ce qu’ils ont obtenu malhonnêtement ou par la force. […].

Il est clair que, maintenant, la Flandre doit approfondir les scénarios alternatifs. Les francophones ont montré leur peu de respect pour la Flandre et la constellation fédérale, et maintenant c’est plus qu’assez. […].

Dans la perspective utopique où un accord interviendrait, les francophones n’en respecteraient pas les clauses parce qu’ils n’ont qu’un but : l’argent. » Enzovoort.

Le pire, le voilà, alors que la comparaison avec les déclarations politiques et la part rédactionnelle du quotidien contredisent les caricatures et les omissions à travers lesquelles, de ce côté de la frontière linguistique, on a souvent opposé le « bon peuple » aux politiques et à la presse qui l’exciteraient.

Le journal refermé, voici sur la page de couverture un Bart replet, mais tendu. On sait qu’il affectionne les citations latines. Dédions lui celle-ci : « In medio virtus ». En face, un Elio élégant, l’œil en éveil : « Fratres, sobrii estote et vigilate. » (Frères, soyez sobres et vigilants). En l’occurrence, est-ce un excès de vigilance ou un manque de stratégie conséquente et cohérente qui a inhibé la sobriété des partis francophones et dicté une réaction aussi précipitée que contreproductive ? Tant qu’on en est aux dédicaces érudites, en voici une, à destination des faiseurs d’opinion avides d’une information rapide et excitante : « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Et que dire à Jozef, Dirk, Filip, qui ont déversé leur mépris dans « De brief van de dag ? » Latin et La Fontaine, ils ne connaissent peut-être pas. Mais bien cette désignation d’une fleur : « Vergeet mij niet » ; non, les francophones, les Wallons, ne sont pas simplement ce que vous pensez.

Le « mur de la honte » s’est effondré en 1990. On connait aussi celui qui a été édifié entre Israël et la Palestine occupée. Mais les pires sont les murs d’ignorance qui en viennent à étouffer toute capacité de cette « redelijkheid » à laquelle Liesbeth Van Impe fait appel à la fin de son éditorial. À chacun, s’il est encore temps, de déblayer de son côté du mur.

Le 21 octobre 2010