Éloge de la phobie

Renaud MaesChristophe Mincke

À quoi servent les peurs diverses et multiples qui nous assaillent, par exemple, celle de l’homosexuel, du musulman, du délinquant ? Ces catégories de personnes, socialement construites, représenteraient des menaces pour l’ordre et l’existence même de la société. Ces véritables « boucs émissaires » permettent de maintenir la normativité en réprimant les libertés de ceux qui les menaceraient. Au risque de se retourner contre tous…

La peur est partout… du moins en tant qu’antienne. Les gens ont peur, paraît-il, de sortir le soir, du chômage, de l’insécurité dans leur quartier, du réchauffement climatique, de la pollution, de vivre moins bien demain qu’aujourd’hui, de la récession, de la déliquescence du lien social, de la disparition de la famille, de la perte des valeurs, de la baisse du niveau (de l’enseignement, des prestations de sécurité sociale, de la nappe phréatique, du CEB, des enseignants, de la motivation des travailleurs, des performances de l’économie nationale, du cours des actions), des étrangers, des Roms, des allochtones, des musulmans, du terrorisme, de l’islam radical, etc.

Il nous a semblé nécessaire de nous pencher sur ces peurs, de les interroger pour comprendre, non seulement en quoi consistent ces peurs, mais aussi à quoi elles nous servent. Car il est vrai que, dans leur masse mouvante, il en est qui font soudain florès, qui semblent bonnes à tout (et à son contraire), qui sont largement partagées, tandis que d’autres, dans un même temps, sont limitées à un petit groupe, niées, délégitimées, voire socialement condamnées. Le système de nos peurs est donc une construction sociale.

La peur

La peur est avant tout un sentiment individuel, une réaction plus ou moins directe à la perception d’un danger. Bien entendu, elle ne repose pas nécessairement sur une réalité objective, sinon, la peur des fantômes n’existerait pas… Bien sûr, les angoisses individuelles peuvent entrer en résonance les unes avec les autres, émergent alors des peurs collectives, fruits d’une construction liée à la diffusion de représentations sociales : des éléments sont combinés en des récits, des mythes et des pratiques qui suscitent et orientent la peur. De la peur de la fin du monde à celle de la damnation, en passant par celle des communistes, des envahisseurs ou de l’inflation, les peurs collectives sont légion, même dans une société qui a érigé la Raison scientifique au rang d’idéologie.

Le sentiment d’insécurité — au sens de peur d’être victime d’une infraction — peut ainsi être à la fois un sentiment individuel, suscité par la confrontation à des dangers ou, plus largement, à une expérience négative de son environnement, mais se constituer également en peur collective quand il se décline en récits par médias interposés, quand il envahit les «  réseaux sociaux  » ou colonise les discours politiques. Il s’incarne alors au sein des représentations sociales en des figures de la peur — situations, individus ou groupes d’individus constitués collectivement en source de danger, dont la crainte apparait alors légitimée, voire encouragée.

Cette peur collective — sentiment d’insécurité — peut à son tour s’incarner en une préoccupation pour la sécurité, constitution en objet politique de la peur collective [1]. C’est ce dernier point qui nous intéressera ici, non qu’il résume l’ensemble de la question de la peur aujourd’hui, loin de là, mais qu’il permet d’interroger ce que les peurs font à l’action, aux pratiques et aux discours politiques.

Nous ne pourrons bien entendu pas nous pencher sur chacune des peurs «  coulées  » en forme politique. Nous nous centrerons au contraire sur des peurs qui nous paraissent particulièrement vives ces derniers temps et qui se focalisent sur la construction sociale de trois figures de la peur qui hantent les discours publics — politiques ou non — : l’homosexuel, le musulman et le délinquant. Ces figures ont en effet largement nourri le discours public de la peur au cours des dernières années et il est utile de les interroger ensemble.

Les figures de la peur (qui sont ceux qui nous menacent et de quoi ?)

Les trois figures de la peur auxquelles nous nous référons ne suscitent pas toutes la panique et n’effraient pas les mêmes personnes. Entre l’homosexuel revendicatif — le lobby gay dénoncé par certains, dont le pape lui-même — et le délinquant des banlieues, les ressorts sont différents. Cependant ils partagent le triste privilège d’être identifiés à des menaces et, partant, de susciter, d’une manière ou d’une autre, la peur.

Nous demanderons au lecteur de bien vouloir garder à l’esprit que si, tout au long du texte, nous nous réfèrerons aux «  musulmans  », aux «  homosexuels  » ou aux «  délinquants  », c’est sans jamais reprendre (consciemment du moins) ces «  catégories  » à notre compte. Nous les tenons pour ce qu’elles sont : des constructions sociales (ou sociologiques) parfaitement contestables et, en aucun cas, naturelles.

L’homosexuel

L’homosexuel ne suscite que peu de craintes tant qu’il «  reste discret  ». S’il s’avise de devenir visible, de réclamer le droit à parler de son homosexualité, voire de militer pour se voir reconnaitre certains droits — au premier rang desquels, ceux au mariage et à l’adoption —, il suscite rapidement la crainte. Au cours du récent — et lamentable — «  débat  » français autour du mariage entre personnes de même sexe, tout fut entendu à propos des dangers terribles que ces gays et lesbiennes font courir par leurs revendications. Le péril quant à l’avenir reproductif de l’espèce humaine [2], la démoralisation de la jeunesse et sa contagion par l’homosexualité, la perturbation des enfants qui leur seraient confiés (que ce soit du fait de la nécessité naturelle d’un père et d’une mère ou de celui des moqueries au sein d’une société assumée comme homophobe), la déstabilisation de la famille comme cellule fondamentale de la société, voire le viol des enfants par des homosexuels ravalés au rang de pédophiles.

Histoires à dormir debout ? paranoïa collective ? peut-être, mais le discours fut répété, martelé, repris de proche en proche, partagés entre diverses factions d’une droite plus ou moins convaincue de la justesse de la cause et plus ou moins consciente du gain qu’il y aurait à s’en emparer. Il en résulte un discours essentiellement axé sur la peur. L’homosexuel n’est plus dénoncé uniquement pour ce qu’il fut longtemps : un dépravé, un déviant ou un dangereux contestataire de l’ordre établi. Ce sont surtout ses actes à portée collective qui lui sont reprochés : la revendication du mariage et de l’adoption, toutes actions impliquant autrui, de même qu’un éventuel prosélytisme.

Dans leur immense majorité, les opposants au mariage homosexuel se défendent bien entendu de toute homophobie. Ils n’ont rien contre les homosexuels, respectent leur «  liberté de choix  » (réelle ou supposée) d’orientation sexuelle et vont même jusqu’à déclarer qu’ils les aiment (chrétiennement) comme le commande leur foi.

Il n’en demeure pas moins que, quel que soit le mot que l’on utilise, l’opposition qui se développa usa largement du ressort de la peur pour faire passer son message et réactiva, à n’en pas douter, d’inavouables, parce qu’aujourd’hui illégitimes, rejets de l’homosexualité en tant que telle. Pour preuve, la totale absence, dans le discours de ces personnes défendant la famille avec «  un papa et une maman  », des innombrables familles monoparentales, biologiques ou par adoption célibataire.

Le délinquant

Une autre figure contemporaine de la peur est le délinquant. Les discours sur l’insécurité font, depuis plus de vingt ans, partie des discours publics (notamment médiatiques) et politiques. Si, au départ, ce thème était la chasse gardée de l’extrême droite, il faut noter que, rapidement, il fut repris, avec plus ou moins de répugnance, par l’ensemble du spectre politique. Le sentiment d’insécurité, phénomène difficilement mesurable, a donc débouché sur une préoccupation (politique) pour l’insécurité.

Techniquement est délinquant, tout qui enfreint la loi : le voleur, l’agresseur, mais aussi le fraudeur fiscal, le criminel en col blanc ou le conducteur peu respectueux du code de la route. Il est cependant bien clair que la peur du délinquant ne concerne pas le patron qui embauche des étrangers en situation illégale, le restaurateur qui omet d’émettre des «  souches TVA  » ou le conducteur qui, quotidiennement, se gare sur des pistes cyclables. Quels que puissent être les dommages sociaux causés par ces comportements — et ils sont considérables dans le cas de la fraude fiscale —, la peur concerne essentiellement ce qu’il est convenu d’appeler la «  petite délinquance  », voire les incivilités. Vols de peu d’ampleur, agressions, harcèlement en rue, présence gênante dans l’espace public, etc.

La représentation de l’individu susceptible d’adopter ce comportement prend la forme d’un homme jeune, urbain, d’un niveau socioéconomique faible… et d’«  origine étrangère  ». On le voit, entre ce que peuvent être la situation en matière de délinquance et l’image qui en est forgée dans le cadre de la construction sociale de peurs, il y a plus qu’une nuance.

L’étranger ou, mieux, le musulman

Troisième figure de la peur qui retiendra ici notre attention : l’«  étranger  » ou, plus commodément, le «  musulman  ». Il est à cet égard frappant que, au cours des deux dernières décennies, à mesure qu’il devenait illégitime de stigmatiser les personnes d’«  origine étrangère  » pour leur ethnicité et la couleur de leur peau, s’est développée une stigmatisation se fondant sur leur «  choix  » religieux, tant en termes d’adhésion que de pratiques cultuelles et culturelles.

L’«  Arabe  » a donc largement fait place au «  musulman  ». Celui-ci n’est pas étranger puisqu’il est bien souvent un national, parfois un converti. Il n’en demeure pas moins que les catégories de «  musulman  », «  allochtone  », «  issu de l’immigration  » ou d’«  origine étrangère  » se recouvrent largement. Bien entendu, l’assimilation du terrorisme à l’islamisme radical a grandement aidé à l’instauration du musulman comme figure collective du danger. Au-delà, divers comportements sont dénoncés, allant du port du voile par des femmes de confession musulmane à la revendication de disposer de viande halal dans certaines cantines collectives, en passant par les mariages forcés, la revendication de construction de lieux de culte, le refus de serrer la main de personnes de l’autre sexe, voire de se faire maquiller par elles avant de passer à la télévision [3], ou encore, la circoncision [4].

Le voile, notamment en milieu scolaire, mais, de plus en plus, dans les administrations, les entreprises, voire dans l’espace public, est un excellent exemple de ce rejet d’un «  choix  » musulman. Qu’il s’agisse de condamner les femmes décidant de le porter au nom de leur mépris pour ceux qui ne pourront plus les regarder, d’affirmer que les musulmanes voilées y sont toutes contraintes par les hommes de leur famille (et, donc, ne font pas de choix), de pointer des comportements de pudeur comme politiques, autant de coups de canif au contrat social républicain, autant de coups de poignard dans le dos des femmes qui ont si longtemps lutté pour être les égales des hommes, ou encore de défendre la neutralité de l’État, voire de l’espace public, le voile est condamné de toutes parts. Chacun peut faire son marché parmi les arguments contradictoires qui sont utilisés à cette fin. Particulièrement pernicieux est d’ailleurs ce système qui revient, d’une part, à vouloir interdire le choix de la femme musulmane quand elle serait une «  actrice rationnelle  » et, d’autre part, à s’offusquer de ce que sa religion, son mari ou sa culture l’entraveraient dans sa nécessaire progression vers la dignité d’actrice rationnelle, seule position qui vaille sous nos latitudes.

Le musulman n’est cependant pas le seul «  étranger  » en ligne de mire. Bien entendu, les immigrés, surtout illégaux, sont pointés du doigt. La difficulté, avec eux, c’est que leur malheur est particulièrement visible (ne fût-ce que par la couverture médiatique des catastrophes et conflits) et paraît bien plus important que le nôtre. Nous sommes donc bien obligés de compatir à leur sort et, rappelant que nous ne pouvons «  accueillir toute la misère du monde  », de les renvoyer chez eux, la larme à l’œil. Ils sont plus pitoyables qu’effrayants.

Une exception à cette situation : des étrangers européens dont personne ne veut, que personne — ou presque — ne défend, et dont la réputation de voleurs de poules n’est plus à faire ; les Roms sont des figures idéales de cet étranger qui nous encombre, enlaidit nos villes et dépouille nos bassecours. Certes, inorganisés et sans relais médiatiques, ils sont des cibles idéales, mais il faut reconnaitre qu’ils sont bien moins inquiétants que les musulmans, à la fois caïds de banlieues, terroristes et cinquième colonne d’un Grand Remplacement de population [5].

L’ordre

Ce qui semble réunir ces trois figures de la peur — qui ne sont pas, rappelons-le, les seules que nous croisons —, c’est la construction d’un discours les présentant comme un péril pour l’ordre en place.

L’ordre moral et familial est ainsi menacé par des homosexuels qui revendiquent la reconnaissance collective et juridique de leurs couples, en ce compris l’établissement d’une filiation. L’homosexuel est aussi soupçonné de corrompre la jeunesse, notamment du fait de la contagion de son homosexualité à la descendance qu’il réclame, et parce que la banalisation de l’homosexualité serait un puissant incitatif à la «  conversion des enfants  » dès leur plus jeune âge (thème déjà évoqué par Margaret Thatcher en 1983). Imaginez que ne pèse plus sur l’homosexuel ou le bisexuel la menace d’être privé de la vie banale et ordinaire à laquelle il aspire !

Mais cet ordre familial et moral est également menacé par les musulmans, tant il est vrai que la famille musulmane est au centre de l’attention : mariages forcés, violence intrafamiliale, inégalité entre les sexes et incapacité à élever correctement leurs enfants, mutilations [6], les familles identifiées comme «  musulmanes  » sont suspectes. Elles remettraient en cause nos familles nucléaires et contractuelles, fondées sur l’égalité homme-femme et sur une bienveillance à l’égard des enfants visant leur individuation. Certes, entre les conservateurs nostalgiques d’une stricte distinction des rôles de genre — la mère tendre et dévouée, le père juste, mais ferme — et les modernistes défendant une famille occidentale moderne et à géométrie variable, il y a plus qu’une nuance. Il n’en reste pas moins que, pour les uns et les autres, c’est un ordre moral et familial — libéral ou strict — qui est menacé par des musulmans. Ceux-ci sont ainsi accusés de menacer à la fois la famille «  traditionnelle  » et la famille «  moderne  ».

Faut-il détailler le fait que le «  délinquant  » aussi est une menace pour un certain ordre moral, en même temps qu’il est un symptôme de la déliquescence de l’ordre familial et de l’autorité parentale : les enfants élevés dans des environnements permissifs, dépourvus de toute valeur et incapables de concevoir la moindre limite à leur action, deviennent des individus amoraux, puis immoraux et enfin délinquants. On notera ici une fois de plus l’importance de la figure de l’étranger, et surtout de l’«  Arabo-musulman  », dans la constitution de la représentation du délinquant. En fin de compte, le jeune musulman est un être sans valeurs ni principes lorsqu’il traine dans la rue, mais un dangereux islamiste lorsqu’il adhère à des principes moraux religieux. La fenêtre de tir est étroite, s’il veut obtenir l’approbation de ses contemporains. Des valeurs, oui, mais pas musulmanes !

On l’aura compris, cette crainte pour l’ordre moral et familial rejoint, par certains points, une crainte pour l’ordre public. La vision d’une société anarchique, dans laquelle l’homme serait de nouveau un loup pour l’homme, hante nos contemporains. Au premier plan des menaces, le délinquant, bien entendu. Se profile la peur d’un délitement du lien social et de la mort de la société, consécutive à celle de ses normes. Ce souci de l’ordre public est justifié par les uns par la nécessité de la discipline sociale et par les autres par la conditionnalité de l’ensemble des libertés publiques à la sécurité des citoyens. Nulle liberté ne serait possible sans sécurité — voilà une assertion qui permet de mettre tout le monde d’accord autour du fameux «  droit à la sécurité  » célébré par tous les grands partis politiques — ; et ce système de pensée d’identifier une fois pour toutes les politiques sécuritaires et les appareils de sécurité à une protection des libertés plutôt que, comme autrefois, à un danger pour elles. C’est ainsi que, par exemple, la thématique des violences et insultes faites aux femmes opère la jonction entre la mise en accusation du machisme musulman (ordre moral et familial) et la question de l’ordre public. La question de l’égalité des hommes et des femmes devient ainsi un problème de sécurité : discriminations, insultes et violences physiques étant amalgamées en une commune accusation des musulmans, se manifestant particulièrement dans les quartiers pauvres, où vivent les délinquants. En toute logique, les insultes en rue relèvent dès lors des sanctions administratives communales [7] et donc de la répression. Plus intéressante encore est l’utilisation de l’homophobie supposée des (seuls) musulmans pour pointer leurs comportements discriminatoires et, donc, attentatoires aux libertés. Souvent, ceux-là même qui dénoncent le «  lobby gay  » pour son entrisme s’érigent en protecteurs des homosexuels face aux violences homophobes.

Il est évident que, dans ce cadre, la pénalisation de comportements religieux ou culturels (il ne nous appartient pas de choisir) comme le port du voile intégral ajoute à la combinaison des registres de l’ordre moralo-familial et public. Cet amalgame est magistralement effectué par Élisabeth Badinter lorsqu’elle affirme que «  ce n’est pas seulement sur les questions religieuses que les lois ne sont plus respectées. Nous vivons dans une société anarchique. Mais il ne faut pas abandonner les lois, c’est l’affirmation d’un principe [8]  ». La boucle est bouclée : ordre public et ordre moral ne font à nouveau plus qu’un.

La fin du monde et les boucs émissaires

D’une manière générale, c’est la fin d’un ordre du monde ou de la société qui est crainte. Disparition des libertés, perte de la sécurité, affaiblissement des normes (pénales, morales et sociales), effondrement civilisationnel, les discours qui tournent autour de la fin du monde ou, plutôt, de la fin d’un monde.

On peut pourtant s’interroger sur la fin de ce monde. L’ordre moral et son soubassement familialiste ont-ils été mis à mal par les homosexuels ou les revendications actuelles des homosexuels ne découlent-elles pas simplement de la recomposition des familles, de la hausse du nombre de divorces, de la redistribution (relative) des rôles de genre au sein de la famille et de la société, du passage d’une famille générationnelle à une famille contractuelle, du changement de sens de la sexualité ?

De la même manière, peut-on considérer que la fin de l’«  ère de l’Occident chrétien  » (construction mythique plus que réalité historique) est le fruit d’une «  lutte des civilisations  » ou est-elle plutôt le résultat de la déchristianisation autonome de l’Europe ? Celle-ci ne nous fait-elle pas apparaitre le religieux comme superfétatoire, alors qu’il reste essentiel pour certaines populations et qu’il l’est dans notre conception des droits fondamentaux, laquelle garantit la liberté religieuse, en pensées, mais aussi en actes.

Peut-on également ignorer que la focalisation sur l’insécurité, et, donc, sur les déviants tels qu’ils sont construits dans le discours public, masque une société promouvant frénétiquement l’insécurité ? La lutte concurrentielle nous est chaque jour présentée comme le ferment même de la vitalité d’une société, et ce dans tous les domaines. En matière sentimentale, professionnelle, d’enseignement, économique, voire de service public, ce serait en se mesurant à l’autre dans une ordalie libérale que l’être humain et les institutions qu’il crée trouveraient leur justification.

«  L’homme digne de ce nom  » doit mépriser le danger, travailler sans filets, prendre des risques. La sécurité sociale, les droits acquis, la stabilité, le confort des certitudes, les balises, les normes, les restrictions à la liberté de faire tout et n’importe quoi sont présentés comme autant de contraintes inadmissibles, comme autant de coins enfoncés dans la dignité humaine et promettant les individus à l’assistanat, la perte d’autonomie et un esclavage injustifiable. Ne faut-il pas s’interroger sur l’obsession sécuritaire d’une société habitée d’un tel désir d’insécurité [9] ?

Force est donc de conclure que, si les figures de la peur que nous avons décrites sont liées à une angoisse de la fin du monde, elles ne le sont que par le processus d’une construction sociale qui établit des causalités non démontrées. La construction sociale des peurs déboucherait sur la désignation de boucs émissaires, ce qui aurait pour premier avantage de détourner le regard des causalités effectives et, plus largement, d’interrogations globales de nos modes de penser et d’agir.

Quand l’imbécile montre la Lune…

La désignation de boucs émissaires a une seconde utilité : celle de nous disculper de nos propres turpitudes. Comportements moraux et familiaux, respect de l’égalité des sexes, tolérance vis-à-vis d’autrui, respect de la loi ou même bien-être animal, il nous est aisé d’apparaitre vertueux en comparaison des figures de la peur que nous nous sommes construites.

C’est ainsi qu’il est frappant que la société qui a inventé l’animal-machine et l’industrialisation des filières agroalimentaires, avec son cortège infini de souffrances animales, s’inquiète subitement de l’abattage rituel musulman, alors même que les méthodes conventionnelles d’abattage posent de nombreux problèmes éthiques. Il en va bien entendu de même des méthodes d’élevage et d’engraissage, voire du transport des animaux. Sans doute les exigences de rentabilité sont-elles plus à même de justifier la souffrance animale que les croyances religieuses ; toujours est-il que la désignation d’un problème et d’un coupable nous permet de focaliser nos préoccupations. Ce n’est pas qu’il ne faut pas s’interroger sur l’abattage rituel, c’est que cette interrogation, à l’heure actuelle, produit un effet d’occultation à tout le moins problématique.

On pourrait en dire autant de la situation des droits des femmes, en se demandant si les discriminations salariales ne sont pas utilement masquées par la préoccupation vertueuse de tant de gens pour ce que les femmes musulmanes portent sur la tête.

On notera que le statut de bouc émissaire ne prémunit pas contre les instrumentalisations en tant que victime. C’est ainsi que l’on verra ceux-là mêmes qui s’opposent au mariage entre homosexuels en les accusant de chercher à saper les fondements de notre société occidentale les invoquer lorsqu’il s’agira de mettre les musulmans en accusation. L’homophobie des musulmans serait une raison de plus de les craindre, eux qui ne peuvent se prévaloir légitimement de beaucoup apprécier les homosexuels et de ne s’opposer à eux que quand leurs revendications vont trop loin. Il est à cet égard frappant de voir certaines victimes de stigmatisation s’empresser de reproduire les mécanismes de stigmatisation vis-à-vis d’autres groupes sociaux.

Quand l’imbécile montre la Lune, le sage regarde le doigt, pour paraphraser un dicton célèbre. Il serait plus judicieux de prêter attention aux processus de stigmatisation des boucs émissaires qu’aux torts présumés de ces derniers.

Ce n’est pas moi, c’est lui

On notera cependant que la stigmatisation des boucs émissaires n’est pas effectuée de n’importe quelle manière. En effet, ils sont montrés du doigt non pour ce qu’ils seraient — pour leur nature —, mais pour ce qu’ils font. Peut-être est-ce là une particularité actuelle. Certes, les Juifs furent accusés des menées les plus sombres — faut-il rappeler le Protocole des Sages de Sion ? —, mais ils furent surtout naturalisés, dénoncés en tant que race, en tant que parcelle corrompue de l’humanité. Le Juif fut constitué en entité naturelle. Et naturellement mauvaise.

Il est entendu qu’aujourd’hui, ce genre de construction est particulièrement illégitime, du moins dans les discours publics. L’antiracisme, le féminisme, les idéaux de tolérance sont passés par là pour instaurer le tabou des discriminations pour des raisons raciales, ethniques, sexuelles ou d’orientation sexuelle. L’argumentaire stigmatisant les figures de la peur ne reposera donc plus sur ces catégories disqualifiées, mais sur l’idée d’une défense légitime des intérêts d’autrui.

Il s’agit de protéger notre société, nos enfants, les personnes les plus faibles, les femmes ou les homosexuels contre les agressions dont ils pourraient être victimes. C’est ainsi que les homosexuels sont parfaitement libres de vivre leurs relations amoureuses pour autant qu’ils ne mettent pas en danger la moralité ou la santé mentale des enfants. Et pour autant qu’ils restent discrets, pour éviter de choquer des gens qui ont autant le droit d’être scandalisés qu’eux de s’afficher. Voire plus. Il ne serait donc aucunement question d’œuvrer dans le camp réactionnaire au retour d’une famille du passé, fantasmée comme lieu d’épanouissement et d’inculcation de vraies valeurs, il ne s’agirait que de se protéger.

De même le musulman est-il appelé à la discrétion. Il doit donner les apparences de la neutralité pour ne pas mettre en danger les convictions d’autrui ou l’équilibre de la société qui l’accueille [10]. Il n’y a donc pas lieu de soupçonner la survivance du combat multiséculaire contre le mahométan et pour la pureté de l’Occident chrétien. Toutes les cultures se valent, mais elles ne vivent bien que dans leur milieu naturel. Notre droit, par ailleurs, de refuser les changements culturels pour nous justifierait notre réaction de défense contre les envahisseurs qui veulent nous convertir. Il n’est pas davantage question de revenir sur des libertés fondamentales, comme la liberté de culte ou de conscience, qui nous autorise théoriquement à vivre notre foi dans chacun de ses aspects (alimentaires, vestimentaires, cultuels, moraux, etc.) en ne tolérant que les expressions qui ne nous choquent pas parce qu’elles sont les nôtres. Il est seulement question de nous prémunir contre les visées liberticides, elles, des sectateurs de l’islam.

Faut-il dire que le déviant est présenté comme un danger, plutôt que comme un individu dont la position sociale peu enviable, si elle n’excuse pas, explique bien des choses ? Il ne s’agirait donc pas de rejeter les pauvres et les mésinsérés, mais bien de condamner des coupables, ceux qui ont à répondre de leurs actes, de leurs choix, de leur volonté, plutôt que d’être considérés dans la complexité de leur positionnement social inconfortable, voire injuste. Dans nos sociétés qui s’efforcent de donner corps à l’hypothèse de l’«  acteur rationnel  », la position des individus dans les luttes de classement n’est plus envisagée que comme résultante des choix individuels, ce qui permet non seulement la stigmatisation légitime, mais aussi la mise sous tutelle de ceux qui sont considérés comme «  inaptes  » puisqu’ayant posé les mauvais choix.

Couplé à la rhétorique de la peur, ce raisonnement oxymorique permet de recourir à l’argumentaire de la légitime défense, celui qui justifie que l’on prenne des mesures radicales, que l’on aurait bien entendu souhaité éviter, mais qui nous sont imposées par la gravité de la situation, par les figures de la peur elles-mêmes. Nous ne sommes donc que des victimes amenées à lutter pour notre survie et celle de ceux qui nous sont chers. Il n’est donc pas question de haine, bien entendu. La haine, c’est le mal, la haine est dans le camp des adversaires. Le rejet de l’autre serait donc le résultat d’une grande sollicitude. C’est là une troisième utilité des boucs émissaires, le fait de permettre la construction d’un rejet à visage humain.

Raconte-moi une histoire

Un quatrième avantage du recours aux boucs émissaires est la facilité de la mise en récit. En notre époque de storytelling, une réalité ne peut se décrire que par le biais d’une histoire édifiante. Il est donc particulièrement nécessaire de ne pas se tromper dans le casting. L’attribution des rôles est dès lors essentielle, et passe par l’identification de figures marquantes.

Comme il est pénible de devoir expliquer les origines incertaines de la délinquance, la complexité des pratiques de l’islam européen, la multiplicité des comportements «  homosexuels  », alors que la typification aplanit ces difficultés ! Réduire le voile à une signification unique, la délinquance à une cause simple, les questions familiales à une distinction entre vraie et fausse famille, le processus de stigmatisation des boucs émissaires, donc, permet de raconter une histoire. Elle est peut-être à dormir debout, tant mieux, puisqu’il s’agit d’endormir les masses. Les tentatives de désenclavement des figures de la peur nécessitent du reste des discours tellement complexes et nuancés que les schématiseurs ont toujours une longueur d’avance.

Être soi-même et non Autre

On peut également se demander si l’un des plus grands dangers que les homosexuels et les musulmans nous font courir n’est pas de nous perdre nous-mêmes. Dans la mesure où nous avons de grandes difficultés à nous définir précisément dans un monde où les distinctions entre religions, classes, orientations politiques, genres ou orientations sexuelles se font de plus en plus floues, l’Autre, élevé au rang d’archétype, est fort utile à nous définir. Il nous permet de nous contenter d’affirmer que nous sommes nous-mêmes parce que nous ne sommes pas comme lui. C’est ainsi que l’homosexuel est fort utile à la construction de l’hétérosexuel et que les analyses montrant que les catégories d’homo- et d’hétérosexualité sont des constructions sociales récentes ont été fort mal reçues dans le cadre du «  débat  » sur le mariage entre personnes de même sexe. L’homosexuel dispense l’hétérosexuel de définir ce qu’il est. Dans ce cadre, si l’homosexuel se normalise trop, s’il fonde une famille, s’il conçoit ou adopte des enfants, qu’est-ce qui le différenciera encore de l’hétérosexuel ? Sur quoi celui-ci basera-t-il son identité ?

On pourrait s’interroger sur le danger de la normalisation du musulman dans une société largement déchristianisée, qui ne se sent plus chrétienne qu’en creux, parce qu’elle ne s’impose ni ramadan, ni voile, ni nourriture halal, etc. Il n’est plus question de faire maigre le vendredi ni de respecter le carême. Dans ce cadre, l’antienne selon laquelle «  l’intégration est un échec  » résonne comme un souhait, celui du rejet du «  corps étranger  » qu’est le musulman car il est nécessaire à notre identification, à nous, les intégrés.

La peur est donc alors un vecteur efficace de rejet, qui permet de maintenir l’autre Autre. Il faut fermer les portes, à l’immigration, à l’intégration, à la normalisation. C’est là une cinquième fonction des boucs émissaires.

Comme un seul homme

Enfin, sixième avantage des boucs émissaires, et non des moindres, sa capacité à unifier une société atomisée. Il est aujourd’hui difficile de fonder un consensus sur quoi que ce soit, tant s’est diversifié notre paysage social. Même l’opposition de deux forces pose problème : le Progrès contre la Réaction, la gauche contre la droite, les libéraux contre les socialistes, ces dichotomisations, semblent aujourd’hui des dichotomies totalement inadaptées pour décrire ou prescrire le réel.

Comment agir politiquement, se décider moralement, penser le monde ou organiser le social sans recourir à ces schémas ? Les coalitions épisodiques d’individus aux positionnements et motivations variables posent des difficultés, notamment en termes de stabilité dans le temps. Heureusement, le bouc émissaire permet une unification. Elle est peut-être de façade, mais elle permet de construire des mobilisations à long terme. Ainsi, les opposants au «  mariage pour tous  » se recrutent-ils parmi une foule de factions dispersées. Entre les catholiques conservateurs, l’extrême droite autoritaire, mais de tradition «  païenne  », les homophobes de toutes obédiences, les Juifs (plus ou moins) orthodoxes et les musulmans traditionalistes, il y a au moins autant de convergences que de sujets d’affrontements. Tous, certes, sont prêts à militer pour un retour à l’ordre moral, mais n’oublient pas leurs oppositions de longue date. Indiquer que le péril majeur est l’attaque contre l’ordre des familles par le lobby gay permet de faire taire les dissensions.

De la même manière, comme le fait remarquer Raphaël Liogier [11], le musulman permet d’unir en un même combat l’extrême droite identitaire et la gauche libérale. L’un s’offusque de l’offensive d’une religion qui constitue à ses yeux un corps étranger, l’autre de l’atteinte aux libertés fondamentales. C’est ainsi que conservateurs et féministes laïcs se trouvent au coude-à-coude, Marine Le Pen devenant pour Élisabeth Badinter une bonne élève de la défense de la laïcité [12]. C’est aussi grâce aux Roms que Manuel Valls peut, d’une part, continuer la politique de son prédécesseur et, d’autre part, affirmer qu’il fait bien partie du corps social, lui l’Espagnol naturalisé en 1982.

Des caprins pour les ovins

On le voit, dans les dossiers dont il fut question ici, les boucs émissaires ne sont pas le résultat de dysfonctionnements, de travers ahurissants de nos mécanismes de construction des discours sociaux. Ils sont des productions «  normales  », au sens où elles participent pleinement des logiques d’un contexte et où elles aident à construire et maintenir une normativité en la légitimant.

La question qui se pose dès lors est bien entendu celle de savoir si ce fonctionnement jetant des boucs en pâture à des moutons est bien conforme à ce qu’il est convenu d’appeler une démocratie. Il semble bien qu’il faille répondre par la négative et s’interroger sur la façon dont il est possible de se déprendre de ces mécanismes.

Il nous paraît qu’une des pistes soit, comme souvent en démocratie, de se poser soi-même comme objet d’interrogation. Si je souhaite disposer de certains droits, quels sont ceux que je dois reconnaitre à autrui, si ma voix a une importance quelconque dans le discours public, laquelle dois-je concéder à celle d’autrui ? Voilà des questions très classiques qui fondent la réciprocité démocratique.

Sans doute une manière de refuser le rôle de moutons de Panurge est-elle donc de nous poser une fois de plus la question simple : «  Et moi ?  » Quelle famille, quelle morale est-ce que je construis ? De qui suis-je l’étranger et comment se fait-il que je ne sois pas l’étranger de certains, tandis que je le suis d’autres ? Quelles croyances sont les miennes et que risqué-je de me voir interdire par les normes que je voudrais instaurer en limitation de l’expression de celles d’autrui ? Car il ne faut pas oublier que, s’il semble aujourd’hui bien commode de restreindre les libertés de ceux qui nous apparaissent comme dangereux, les instruments que nous forgeons pour les contraindre, tôt ou tard, se retourneront contre nous, le jour où nous tiendrons à exprimer ou à vivre certaines choses.

Entre les boucs et les moutons, souvenons-nous en, les rôles sont éminemment interchangeables.

[1Mucchielli L. et Robert P. (dir.), Crime et sécurité : l’état des savoirs, Découverte, 2002.

[3Mincke Chr., «  Maquiller le parti Islam (ou l’interdire) ?  », La Revue nouvelle, n° 1-2, 2013.

[4Voyez à ce propos le projet actuel de résolution du Conseil de l’Europe appelant les États membres à prendre des mesures contre diverses pratiques «  mutilatoires  ». Boutte T. et Dievort C. Van, Faut-il interdire la circoncision des enfants ? ; Ferrière C. et Riffont D., Conseil de l’Europe : vers une interdiction de la circoncision ?, RTBF Société.

[5Pour reprendre la thématique paranoïaque du chantre d’extrême droite Renaud Camus.

[6À cet égard, la question de la circoncision a l’avantage d’élargir considérablement la problématique de l’excision. Celle-ci n’était en effet pas directement liée à l’islam et était extrêmement minoritaire parmi les populations musulmanes, tandis que la circoncision est la règle. Il est ainsi possible de lier une population importante et des pratiques de mutilation assimilées à l’horreur de l’excision.

[7Mincke Chr., «  Injures en rue  », La Revue nouvelle, 10/octobre 2012, p. 10‑13.

[8Salvadé C., «  “La burqa procure un sentiment de jouissance” Élisabeth Badinter  », LeMatin.ch.

[9Mincke Chr., «  Discours mobilitaire, désirs d’insécurités et rhétorique sétycuritaire  », ULg, HAL archives ouvertes, 2013.

[10En tant que corps nécessairement étranger, le musulman sera la plupart du temps considéré comme accueilli par une société qui le tolère, sans plus.

[11Entretien de R. Logier par P. Boniface à propos de son ouvrage Ce populisme qui vient, éd. Textuel, septembre 2013.

[12«  Élisabeth Badinter déplore qu’“en dehors de Marine Le Pen”, plus personne ne défende la laïcité  », Le Monde.fr.