Écolo, une histoire

Revue nouvelle

Sans mémoire on ne peut construire l’avenir. Telle était la conviction de Benoît Lechat lorsqu’il entama la rédaction de son ouvrage consacré à l’histoire d’Écolo. L’œuvre est inachevée ; à ce jour seul est paru le premier tome. L’essentiel du contenu du second, qui doit raconter la suite de l’histoire, était dans les cartons de l’auteur au moment de son décès, en janvier dernier. Les éditions Étopia ont prévu de faire aboutir le projet dans les prochains mois [1]. C’est sur la même conviction qu’est construit ce dossier : l’histoire de l’écologie politique et du parti Écolo en Belgique, sa substance et ses enseignements, doivent en nourrir l’avenir.

C’est Benoît Lechat lui-même, à qui le projet de ce dossier avait été annoncé, qui a suggéré qu’il s’ouvre par un rappel de la manière dont les thèmes centraux de l’écologie politique ont été traités par La Revue nouvelle à partir du milieu des années 1970. À travers ce rappel, le contexte social, économique, politique et culturel de la naissance d’Écolo est retracé et certains de ses enjeux sont mis en évidence. Le point culminant de cette réflexion fut le dossier d’octobre 1978 intitulé « L’écologie, des mouvements en mouvement ». Michel Molitor, qui y a étroitement collaboré, résume ici les trois axes principaux qui y étaient développés, avec un fort écho dans l’actualité : les luttes urbaines, provoquées surtout par la « rénovation » du quartier Nord à Bruxelles ; la crise énergétique, entre le premier et le second « chocs pétroliers » ; la question de la croissance, qui connaissait sa première grosse panne de l’après-guerre. Il montre que ces trois axes sont intimement liés en ce qu’ils interrogent notre modèle de développement, mais aussi les modes de décision, et donc le pouvoir, dans nos sociétés dites démocratiques. Y revenir aujourd’hui est nécessaire pour saisir les problématiques contemporaines et toujours pertinentes soulevées par l’écologie politique, qui sont susceptibles de nourrir une action politique autonome. En effet, explique l’auteur, « l’écologie est bien autre chose qu’une critique des atteintes à l’environnement ».

Si, au cours des dernières décennies, les problématiques n’ont pas fondamentalement changé [2], elles se sont affinées et approfondies. C’est notamment la façon de les formuler et de les aborder qui est passée par l’épreuve du temps, au fil des expériences militantes et politiques, des victoires et des défaites, et, surtout, de cette difficulté persistante à intéresser et à faire adhérer à large échelle. La réflexion critique et réflexive a fait son chemin. Ulrich Beck est, à cet égard, un auteur majeur. C’est pourquoi, Benoît Lechat a également souhaité que figure dans ce dossier un des textes récents du sociologue allemand, qui porte sur l’approche même des problèmes traités par l’écologie politique. Face au désintérêt et à l’ignorance des peuples vis-à-vis des questions écologiques, Beck souligne l’importance d’une perspective sociologique, il montre en quoi les concepts de crise et surtout d’environnement sont plus qu’inadéquats, carrément suicidaires, il invite à théoriser la question des inégalités en rapport avec le climat et, enfin, à penser en termes cosmopolites et non nationaux. À ses yeux, les changements actuels sont autant une opportunité qu’un problème, parce qu’ils obligent à réinventer notre manière de voir les choses en nous tournant vers l’avenir. C’est sans doute ce qui plaisait le plus à Benoît Lechat dans ce texte de Beck qui, par un funeste concours de circonstances, devait mourir trois jours avant lui.

La grande honnêteté intellectuelle et la consistance empirique du livre — rien de dicible n’est caché — incitent le lecteur à se poser un certain nombre de questions quelque peu dérangeantes, mais nécessaires, et proposent déjà, au stade de ce premier tome, des éléments de réponse. En s’appuyant directement sur le livre de Lechat, Luc Van Campenhoudt pose deux questions. La première poursuit, en l’inversant et en la radicalisant, la réflexion de Beck sur le problème sociologique de la difficulté des Verts de susciter l’adhésion à leurs préoccupations et à leur projet : pourquoi tant de haine à l’égard des écologistes de la part, surtout, de certaines fractions de la classe moyenne plutôt aisée ? La seconde complète la première : comment faire de la politique — ce qui nécessite de convaincre et de séduire — lorsque, soi-même, on déteste la politique, du moins en ce qu’elle heurte certaines valeurs éthiques déclarées par les Verts ? Par ces deux questions non complaisantes, le texte de Luc Van Campenhoudt aborde de manière latérale certaines ambigüités du rapport entre finalités et moyens.

En son premier tome déjà, le livre de Benoît Lechat s’impose comme la référence majeure pour qui veut comprendre la naissance, le fonctionnement et le développement du parti écologiste belge francophone. Il constitue, comme l’explique Bernard De Backer dans la présentation de l’ouvrage rédigée pour ce dossier, un « guide de tout premier plan ». Loin de se réduire à un résumé technique, cette présentation pénètre au cœur même de la pensée de Lechat en dégageant et exposant les principes d’intelligibilité qui traversent et donnent sens à la reconstitution historique exposée dans l’ouvrage, en particulier la tension entre la démocratie radicale et le respect des équilibres écosystémiques qui constitue la principale clé de lecture de l’histoire du parti vert. Au fil des paragraphes, Bernard De Backer nous convainc combien la problématique du livre « nous concerne tous, écologistes ou non, dans la mesure où c’est in fine notre modernité politique et écosystémique qui en forme le cœur ».

[1Écolo. La démocratie comme projet, tome I : 1970-1986. Du fédéralisme à l’écologie, éditions Étopia, 2014, 369 p.

[2Voir par exemple les débats des mois de mai et juin 2015 au Parlement sur la prolongation des centrales nucléaires.