École et laïcité : très loin de l’enjeu du foulard

Zoé Genot

Le réel défi pour l’école publique est de dispenser un enseignement de qualité qui permette à tous d’être intégrés, ce qui ne passe pas par l’exclusion des jeunes filles qui portent le foulard, d’autant que les raisons de le porter sont multiples et témoignent d’approches individuelles variées. Cette intégration nécessite également des lieux de socialisation, comme les mouvements de jeunesse, où les jeunes peuvent approfondir notamment leur culture d’origine, et la création d’espaces de dialogue, qui protègent les jeunes victimes de maltraitance ou de pressions.

Avant de commencer, juste cadrer. Pas de parole d’experte ici. En tant que députée fédérale, il ne me revient pas de suivre directement les compétences « enseignement ». Par ailleurs, contrairement aux plumes affutées que vous pourrez lire dans ce dossier, je suis plus une représentante, répercutant les besoins du terrain en m’appuyant sur les réflexions des intellectuels, ce qui ne m’empêche pas d’être témoin, à la croisée de multiples strates de notre société francophone. Vu la sensibilité du dossier, il faut peut-être aussi préciser mon bagage familial au regard de la laïcité. Héritière d’une famille maternelle de « bouffeurs de curé » — mes arrière-grands-parents, déjà, n’étaient pas baptisés — j’ai eu un cursus très laïque : école, scoutisme, mutuelle, syndicat… J’ai appris l’ouverture et l’intérêt des chrétiens critiques et sociaux sur le tard, et le terrain m’a permis de rencontrer des personnalités et des associations de convictions diverses qui accomplissent un travail remarquable.

Le défi pour l’école : moins de dualité, plus de qualité pour tous

Face à l’école, le défi numéro un pour tout laïque de gauche, c’est un enseignement de qualité accessible à tous. On est très loin du compte. Le fossé entre les écoles d’élites et les écoles qui cumulent les handicaps traverse les réseaux, mais trop rarement les origines socioprofessionnelles. Et quand on constate que, dans certaines écoles, les résultats au test de fin de primaire (CEB) avoisinent les 30% de réussite alors qu’à l’échelle de la Communauté française, on est plutôt proche des 90%, la situation est insupportable. Comment accepter que de jeunes enfants soient déjà si mal armés par le système scolaire en primaire ? Notre responsabilité est accablante. Non, tous les enfants ne sont pas les mêmes. Oui, certains ont besoin d’un encadrement plus important, de méthodes revues, de véritables projets de mixité, de soutien aux parents… Et dans les écoles qui accueillent des primo-arrivants, un soutien renforcé mené à long terme est indispensable pour permettre au personnel enseignant de remplir sa mission. La construction de nouvelles écoles, la formation de professeurs sont de véritables urgences au regard de l’explosion démographique annoncée. Les laïques, comme les autres, doivent s’investir dans ce combat capital pour la société qui nous attend.

Séparation Église-État : à l’école aussi ?

En Belgique, nous vivons dans un modèle très étonnant pour qui vient de France. Après y avoir vécu quelques années, ma famille a, par hasard, atterri à Dinant. Ma mère travaillait dans un hôpital public. Quel ne fut pas son étonnement quand, s’informant des écoles où elle pouvait inscrire ses enfants, elle ne s’entendit proposer que des collèges catholiques. Ses collègues la mettaient en garde : « Tu ne vas pas mettre tes enfants à l’athénée, tout de même ! » Après six ans d’expérience, cet athénée de petite ville s’est révélé excellent : mixte et de qualité. Mais malheureusement, comme les chiffres sont là pour nous le rappeler, l’école publique qui devrait être l’école de qualité pour tous est souvent considérée comme une école de seconde zone. Le mythe de l’école de la République pour tous, à la française, s’éloigne. Mais cette école a-t-elle seulement jamais existé en Belgique ? Il n’était pas rare dans les écoles communales de commencer les cours par une prière ! Dans nos écoles publiques (communales, provinciales, de la Communauté française), nous sommes bien loin du modèle français, puisque les cours de religion y côtoient les cours de morale laïque… En septembre 2009, pour les deux dernières années du primaire, 69% des élèves suivaient les cours de religion catholique, 21% de morale, 8% de religion islamique, 1,3% de religion protestante, 0,3% de religion orthodoxe et 0,2% de religion juive. Ces écoles sont les héritières des compromis belges. Ce sont dans les faits des écoles pluralistes, où se croisent des enfants élevés dans diverses convictions.

Malgré tout, l’école publique occupe une place particulière pour la majorité des laïques. Nous la considérons comme le lieu de l’émancipation, de la réflexion, de la rencontre, bref comme le lieu privilégié qui donnera à tous les enfants les outils qui leur permettront de faire de réels choix tout au long de leur vie. L’école publique s’érode : 60% des élèves du secondaire ordinaire fréquentent des écoles libres subventionnées, catholiques dans leur très grande majorité, ils étaient seulement 52% en 1988-1989. Et j’avoue rester un peu sur ma faim quand, dans certains rassemblements laïques, on se focalise sur le cours de morale laïque. Pour moi, l’enjeu principal est de repenser l’école publique pour qu’elle soit ressentie et considérée comme l’école de référence. Je ne peux me satisfaire du propos péremptoire : « Les écoles catholiques peuvent être meilleures, car elles sélectionnent leurs élèves. » C’est vrai dans certains cas, comme c’était vrai dans certaines écoles communales d’élites, et même si l’école publique peut s’enorgueillir d’être ouverte à tous les enfants, cela ne la dispense pas d’une vraie réflexion pour s’améliorer. Bien souvent, la question d’une autonomie accrue pour certains de nos établissements scolaires revient. Des professeurs motivés me disent devoir organiser des activités, rencontres en cachette, car la bureaucratie et une certaine vision de la neutralité sont paralysantes et décourageantes. Juste un exemple : la grosse majorité des visites du Parlement fédéral provient d’écoles catholiques. Heureusement, d’autres écoles publiques sont là pour montrer qu’une équipe motivée ou une direction dynamique ont une réelle capacité d’ouverture sur le monde. L’enjeu principal des laïques militants devrait être de faire en sorte que l’école publique puisse s’améliorer sans cesse, afin d’attirer et garder les ressources les plus importantes : de bons professeurs.

Les cours de religions et de morale laïque

J’ai beaucoup apprécié mes cours de morale. C’était un des rares moments où l’on pouvait expérimenter l’argumentation sur de grands sujets de société. Mais ma culture générale n’a pas pu compter sur l’école pour me donner ce minimum de clés de compréhension des phénomènes religieux qui imprègnent encore massivement notre société. Et pourtant, j’estime que l’école, et particulièrement ce cours de débat, devrait devenir un lieu de rencontre, et donc que ces heures où les uns et les autres se retrouvent entre eux constituent une occasion de confrontations autrement plus enrichissantes qu’elles ne le sont aujourd’hui. Je regrette qu’on ait si vite enterré la réflexion lancée par le Parlement de la Communauté française sous le gouvernement arc-en-ciel de mettre sur pied un cours de philosophie et d’histoire des religions et des courants convictionnels. Dans une belle unanimité, des professeurs de morale laïque et de religions ont fait pression pour que la réflexion à ce sujet s’arrête. Pourtant l’idée n’était pas de se passer de leurs services, mais de faire évoluer l’organisation des apprentissages qu’ils dispensent. Ce qui aurait permis à tous les élèves d’avoir une base commune et un espace de discussion afin de se connaitre et d’avoir des échanges.

Crucifix, Saint Nicolas et fêtes…

Comment supporter qu’au détour d’un sujet télévisé sur une école communale, on aperçoive un crucifix sur le mur d’un réfectoire ? Oui, des scories du passé doivent encore impitoyablement être éliminées de l’école publique, même communale. Sans nous transformer pour autant en talibans culturels (qui font exploser des statues) et, comme dans certaines écoles françaises, gratter les croix sur la mitre des saint Nicolas en chocolat ! Saint Nicolas et Noël sont des fêtes païennes récupérées par les catholiques. Des familles de toutes origines se les sont réappropriées, et ça peut encore se produire avec de nouvelles fêtes et traditions qui seraient apportées par certains élèves. Avec bon sens, certaines écoles placent les congés flottants au moment des jours de fêtes où une grande proportion de leurs élèves sera absente. Partager les fêtes, des traditions culinaires, est un bon outil pour se rencontrer. Par-delà la religion, d’autres évènements commémoratifs méritent un moment de célébration. Comme le 1er mai sur lequel peu d’écoles s’attardent.

Laïcité philosophique et jeunesse

L’école n’est pas le seul lieu de l’éducation et de la transmission. Et les libres-penseurs en étaient conscients. Ils ont donc créé à l’époque de nombreux lieux où leurs enfants se croisaient, s’amusaient et se rencontraient. Soucieux de voir leurs enfants épouser les enfants d’autres libres-penseurs et élever de futurs gentils libres-penseurs ? En tout cas soucieux de créer d’autres lieux pour les jeunes que ceux qui gravitaient autour des églises.

À l’heure actuelle, pour les enfants et adolescents de nos quartiers populaires, il nous faut constater que les activités et les lieux pour les pratiquer sont très loin de répondre à la demande. Le dimanche, dans ma commune de Saint-Josse-ten-Noode (la plus pauvre de Belgique, la plus jeune, la plus multiculturelle, avec des logements souvent exigus), les enfants font la file devant la mosquée, seul lieu qui encadre les enfants ce jour-là. Ont-ils une alternative ? Pourquoi nos institutions n’organisent-elles pas des activités pour ces jeunes à côté de celles des mosquées et autres églises ? Les scouts pluralistes ont bien souvent déserté les quartiers populaires. Les maisons de jeunes, associations, écoles de devoirs, clubs de sport de qualité ont des listes d’attente dans nos quartiers ! Le vrai chantier du pluralisme n’est-il pas là ? Proposer aussi des activités délassantes, instructives, ouvrant leurs horizons aux jeunes des quartiers populaires ? Soutenir les acteurs qui cherchent des locaux ouverts le dimanche et en soirée ?

Bien souvent, la seule occasion d’approfondir sa culture d’origine pour les jeunes d’origines diverses, c’est le lieu religieux (mosquée, église…). Multiplions les possibilités d’apprendre sa propre culture d’origine en soutenant aussi, comme en Flandre, les associations monoculturelles : de nombreux Grecs, Marocains, Turcs ont ainsi appris à lire et à écrire la langue de leurs parents, leur histoire et leur culture sans les réduire à la religion. De nombreux pédagogues pointent l’importance d’être bien construit dans sa langue maternelle, dans son histoire pour pouvoir construire tous les savoirs à venir. Le manque d’estime de soi constitue un des principaux handicaps pour de nombreux jeunes. Sans la fierté de ses origines, il est impossible d’aborder avec dignité son destin d’adulte dans une société multiculturelle.

La fatigante histoire du foulard des élèves

L’occasion m’a été donnée dans mon travail de parlementaire de porter la première proposition de loi créant une filiation entre un enfant et un couple de personnes de même sexe ; puis de débattre du mariage et de l’adoption pour les couples homosexuels. Des débats compliqués, passionnés, parfois enflammés, mais sans commune mesure avec la violence rencontrée lors des débats sur le foulard à l’école. Pour essayer de comprendre ces injures et menaces, on ne peut en réduire l’explication au racisme primaire : mes interventions sur les sans-papiers m’attirent toujours une prose nauséabonde, mais différente et nettement moins abondante. Ce débat est difficile car il pose la question des balises à poser pour décider quelle société nous voulons construire. Et pour ma part, l’investissement dans l’école, la jeunesse et la culture pour les enfants qui en ont le plus besoin, est l’élément qui déterminera la qualité de cette future société. Le sujet devrait donc focaliser nos énergies en priorité.

Revenons aux élèves qui souhaitent porter le foulard, y compris à l’école. Et commençons par le plus facile : les élèves adultes. Nos universités, heureusement, ont choisi d’accueillir toutes les jeunes, soucieuses de leur permettre un accès au savoir, une socialisation et une construction professionnelle. Dans quelques cas comme les laboratoires, le bon sens a fait opter pour des foulards ignifuges rentrés dans les cols. La situation est différente dans les écoles supérieures, où certaines préfèrent encore refuser les élèves avec foulard. D’autres prévoient que, pour certains stages, celui-ci devra être retiré. Au nom de quoi peut-on refuser à une adulte l’accès à l’enseignement de son choix ? La neutralité ? Elle s’applique à l’école, pas à l’élève. La mixité ? Renvoyer ces femmes chez elles ne paraît pas très efficace. Le libre choix ? Mais en quoi décider à leur place va les sauver d’éventuelles pressions ? L’émancipation ? L’enseignement n’est-il pas le meilleur vecteur de cette émancipation d’abord intellectuelle, puis plus tard économique via l’accès à l’emploi ? La protection contre des pressions conservatrices ? Pour permettre aux femmes d’assumer leurs choix, n’avons-nous pas intérêt à leur ouvrir des portes, mais aussi à leur tendre la main en cas de besoin ? On peut regretter que pour toutes les femmes (de toutes les cultures !) en difficulté, les lieux de soutien et d’accueil manquent cruellement. Ce doit être une de nos priorités : créer des espaces où l’on peut travailler avec les personnes qui rencontrent des difficultés familiales (femmes, jeunes, homosexuels…) et qui ont besoin parfois d’une écoute, parfois d’une intervention extérieure, parfois d’une rupture et d’un accueil pour un nouveau départ, sans jugement et sans solution toute faite.

Venons-en au débat plus délicat concernant les enfants et adolescentes.

En ce qui concerne les maternelles et les primaires, limitons-nous à constater que certaines écoles confessionnelles juives obligent à porter la kippa. Que d’autres parents mettent en avant le droit, bien connu en Belgique, du père de famille de choisir l’école pour son enfant et sa façon de s’habiller. Mais que les revendications de cet ordre sont heureusement très rares et ne suscitent pas vraiment le débat.

Pour ma part, ce sont les revendications des adolescentes en construction de leur identité qui m’ont questionnée. Pourquoi des jeunes filles ayant grandi ici souhaitent-elles porter le foulard ? Manifestement pour de multiples raisons : une certaine vision de sa spiritualité, une volonté d’accomplissement religieux, une affirmation de soi (par rapport aux parents parfois, à l’école, à la société), un effet de mode, un passage adolescent, une stratégie pour plus d’autonomie… Pourquoi d’autres souhaitent-ils les en empêcher ? Par inquiétude devant cette remontée du religieux, par malaise vis-à-vis de ce signe vécu comme asservissement de la femme, par souci de permettre aux adolescentes de grandir sans signe…

En tant que féministe, je ne peux pas parier sur l’exclusion des jeunes filles. Quand je vois certaines choisir leurs options en fonction de celles qui acceptent le foulard puis m’expliquer que, comme d’autres amies, elles feront après en promotion sociale les options qu’elles souhaitent : quel gaspillage ! Oui certaines subissent des pressions, mais des femmes regrettent encore aujourd’hui d’avoir dû avorter, adolescentes, sous pression de leurs parents. Faut-il pour autant interdire l’avortement aux mineures ? Non, il faut réfléchir à comment protéger par un véritable dialogue. Et chaque école devrait avoir une personne de confiance à laquelle une adolescente en difficulté (maltraitance familiale ou du petit copain, contraception…) peut s’adresser. L’égalité des filles se fera à travers un accès à tous les apprentissages. Et en effet, il n’est pas question de céder sur les cours de gymnastique, les excursions, les cours de sciences…, mais les expériences de terrain montrent qu’en discutant avec les parents, tout est possible : une association saint-gilloise part chaque année à l’étranger avec un groupe mixte d’adolescents dont des jeunes filles voilées. Une professeure de sciences dans l’enseignement professionnel commence son histoire des sciences par les précurseurs des sciences arabes et ne rencontre aucun problème quand elle aborde Darwin. Construisons des réseaux d’échanges de bonnes pratiques, outillons les professeurs, finançons des médiateurs interculturels pour dénouer certaines incompréhensions, certains conflits.

En tant que laïque, j’ai vu avec un peu d’inquiétude cette place croissante occupée par la religion dans la vie d’une partie de nos concitoyens, surtout quand celle-ci est vécue comme un prêt-à-penser (que dois-je penser de l’homosexualité ?…). Mais les discussions m’ont surtout montré la multitude d’approches individuelles. Et l’importance pour les musulmans progressistes, par exemple, de ne pas devoir toujours lutter contre l’image extérieure qui leur est plaquée, pour pouvoir discuter et aussi critiquer — de leur propre volonté et non pour donner à l’extérieur on ne sait quel « gage d’intégration » — certaines habitudes culturelles, certains rites dépassés ou certaines lectures de textes littéralistes.