Ébullitions électorales au Congo : de Charybde en Scylla

Jean-Claude Willame

Cet article est le produit d’un passage à Kinshasa durant les quelques jours qui ont précédé et suivi les élections qui se sont tenues dans ce sous-continent qu’est le Congo. Les réflexions fournies ici sont en partie celles d’un accompagnateur d’une mission d’observation qui a pu voir, entendre et récolter un certain nombre d’informations pertinentes autour et alentour d’un scrutin qui a surtout été un énorme défi.

Un paysage politique toujours éclaté dans un affrontement bipolaire

Un constat s’impose au premier chef. Plus encore qu’aux élections de 2006, celles de 2011 nous renvoient à un paysage politique totalement morcelé et éclaté. Plus de dix-huit-mille candidats se sont enregistrés à la députation contre environ dix-mille aux élections précédentes. Ces candidats déclarent être mandatés par près de quatre-cent-cinquante partis politiques (dont quatre-cent-dix-sept avaient été reconnus par le ministère de l’Intérieur en aout 2011) contre deux-cent-trois en 2006. Ajoutons aussi que le président de la République s’est lui-même présenté en candidat indépendant, « son » parti, le PPRI (Parti pour la reconstruction et le développement), comme celui de son principal rival, Étienne Tshisekedi, l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social), comprenant chacun une soixantaine d’« alliés » qui sont autant de factions susceptibles de reprendre leurs distances en fonction de « qui sera le vainqueur ».

Pour ce qui regarde l’élection présidentielle, le constat était un peu plus « resserré » : il n’y avait plus que onze candidats contre trente-trois en 2006. Une raison réside sans doute dans le fait que le cautionnement électoral pour les candidats à la présidence était passé de 50.000 dollars à 100.000 (non remboursables). Ici aussi la proportion de candidats indépendants était importante : trois sur onze contre cinq sur trente-trois en 2006, en exceptant la candidature de Joseph Kabila qui ne s’est jamais présenté sous une quelconque étiquette. Quatre des onze candidats étaient des nouveaux venus pratiquement inconnus.

Les seuls candidats présidentiables pouvant inquiéter Joseph Kabila étaient Vital Kamerhe et Étienne Tshisekedi. Le premier, ancien directeur de campagne du président qui s’est séparé de lui en décembre 2010, a présenté un nombre important de candidats à la députation dans toutes les régions du Congo et pas seulement au Kivu où il bénéficie d’une plus large popularité : bien qu’il ait accusé le « pouvoir » de s’en prendre aux membres de sa formation, l’UNC, il a joué la modération dans une campagne électorale qui a été en fait lancée avant la date légale (28 octobre). Quant à Étienne Tshisekedi, vieille figure emblématique de l’opposition au Congo-Zaïre qui ne s’est pas présenté aux élections de 2006 et qui a lui aussi présenté des candidats à la députation dans toutes les provinces, il a joué la stratégie de la tension, à l’instar de Jean-Pierre Bemba dont il a cherché en vain le soutien et auquel lui et ses partisans ont repris le « moto » de « Kabila-le-Rwandais ». Son nom mythique mobilise les foules, mais aussi les enfants des rues connus sous le nom de « pomba » (jeunes qui pratiquent les arts martiaux) ou « kuluna » (jeunes bandits souvent armés de couteaux et de machettes) qui ont cependant servi aussi de « main-d’œuvre » au parti présidentiel, le pprd, et à d’autres partis. Rejetant tous azimuts les travaux de la commission électorale (Ceni) en matière d’enrôlement des électeurs et de dépôt des candidatures, instrumentalisant aussi l’idée d’un « printemps arabe » en RDC, il a joué avec le feu en tenant avant, pendant et après la campagne des propos pour le moins populistes. Refusant de signer le code de bonne conduite électorale signé par toutes les autres formations, il invita ses militants, à partir de sa base en Afrique du Sud, à « casser les portes des prisons » où étaient détenus une trentaine de « militants », et s’autoproclama d’emblée président de la République parce qu’il était le « candidat du peuple ».

En définitive, c’est entre lui et Joseph Kabila que s’est situé le « grand affrontement » du 29 novembre 2011. Le second a disposé d’un avantage certain sur son principal concurrent : disposant des moyens du pouvoir et surtout de l’accès quasi prioritaire aux principaux médias, il a pu tranquillement mener une campagne à l’américaine, tout en verrouillant une Cour suprême de justice — dont il a nommé dix-huit nouveaux membres en pleine campagne électorale — chargée, en l’absence de Cour constitutionnelle, de se prononcer sur la validité finale des résultats. S’adressant surtout aux pauvres et aux exclus des grandes villes, Étienne Tshisekedi a, quant à lui, canalisé toutes les frustrations de ceux qui n’ont pas touché les dividendes d’une « stabilisation » et d’une « normalisation » politique plus ou moins « acceptable » pour les grands parrains du Congo (États-Unis, Belgique, FMI, Banque mondiale, Conseil de sécurité…), mais où seules les formes d’une démocratie parlementaire ont été jusqu’ici plus ou moins respectées.

Un scrutin qui fut une gageüre

Et ce sont surtout ces « formes » que les parrains du Congo et la classe politique congolaise ont voulu porter en organisant dans la hâte un premier scrutin législatif et présidentiel, qui doit être suivi de beaucoup d’autres jusqu’à la mi-2013. Cette hâte a d’abord été celle de l’élite politique congolaise qui a mis longtemps à s’accorder sur le « who is who » d’une commission électorale qui se voulait d’abord, souverainisme oblige, « nationale » avant d’être « indépendante », les dirigeants congolais ayant tenu à financer à plus de 80% le poids des élections (contre 20 à 30% en 2006). Mais le défi était une fois de plus colossal si l’on en juge par les contraintes logistiques dans un pays où très peu de progrès ont été accomplis en matière d’infrastructures et surtout par un démarrage trop tardif de la Ceni qui s’accrocha à une date fétiche, celle du 6 décembre 2011 laquelle marquait, selon elle, la fin du mandat présidentiel [1]. Il a ainsi fallu recommencer à zéro par rapport à 2006 en effectuant un nouvel enrôlement des électeurs dont la carte allait aussi servir de carte d’identité, opération lancée par la commission électorale précédente puis terminée… à la mi-juillet 2011, à moins de cinq mois du premier scrutin [2]. Il a aussi fallu enregistrer et vérifier la validité des dix-huit-mille et quelques candidats aux élections législatives et présidentielle, opération qui n’était pas encore terminée au début septembre. Il a surtout fallu installer, sur la base d’une cartographie parfois périmée, près de soixante-quatre-mille bureaux de votes et seize-mille-neuf-cents centres de dépouillement, les alimenter en urnes (fabriquées en Chine), en matériel didactique, en isoloirs, en PV de séance, en bulletins de vote (imprimés en Afrique du Sud et ressemblant à un journal de cinquante-deux pages pour Kinshasa) : à dix jours des élections, si le matériel électoral « non sensible » (urnes et kits électoraux) avait été dispatché par la Monusco à 86%, il n’y avait encore aucun bulletin électoral dans les bureaux de vote. À ce moment, beaucoup d’observateurs et de diplomates estimaient que tenir des élections « apaisées, transparentes et démocratiques » relevait tout simplement de la gageüre.

Résultat : le 28 novembre, les élections purent finalement avoir lieu, souvent avec un retard de plusieurs heures dans les endroits « accessibles » (les grandes agglomérations), mais on votait encore quatre jours après la date « fatidique » du 28 novembre, tandis que dans les coins reculés de l’Équateur et de la province Orientale, on n’avait pas encore vu la couleur des bulletins de vote. Le lendemain du 28, un avion sud-africain atterrissait encore à Lubumbashi avec cinq tonnes de matériel électoral, dont des bulletins de vote pour l’élection présidentielle, ce qui indiquait bien qu’on avait été pris de cours.

Avant même que les élections ne soient clôturées — elles se sont finalement étalées sur cinq jours —, un tel « désordre » ne manqua pas de créer un vif émoi au sein des ambassades et de certaines missions d’observation nationales et internationales qui s’empressèrent de faire des « déclarations préliminaires » tenant lieu de mise en garde pour la suite (le dépouillement et l’annonce des résultats). Si du côté des diplomates américains et belges, de la mission parlementaire belge (Awepa), de la mission de la société civile congolaise d’observation, de la mission d’observation de la diaspora congolaise [3], ou des missions d’observation africaines (SADCC, Union africaine), les rapports et déclarations préliminaires furent plutôt positifs tout en constatant des « faiblesses », des « manquements » ou des « irrégularités », les plus grosses missions comme celle de la fondation Carter ou la mission d’observation de la Commission européenne s’interrogeaient surtout sur les « anomalies » et les « nombreuses irrégularités », qui avaient entouré l’opération électorale, en se refusant à donner des conclusions ou à se prononcer sur le fait de savoir s’il y avait eu « fraudes à grande échelle » ou « dysfonctionnements ». Quant à la mission d’observation la plus importante, celle de l’Église catholique (Cenco, trente-mille observateurs), elle déclara les élections « crédibles » tout en déplorant « les irrégularités, les violences et les tentatives de fraude ».

Aucune des « déclarations préliminaires » ne remettait en cause le travail accompli par la Ceni qui fut félicitée par beaucoup. On doit en effet constater ici que, contrairement aux attaques et accusations brouillonnes de l’opposition, mais aussi de la presse (y compris internationale), la commission électorale, qui n’a effectivement pas réussi pleinement à maitriser un processus électoral calqué sur les standards internationaux, mais difficilement adaptables aux réalités congolaises, n’a pas été « aux ordres ». En plus de son président, qui était effectivement un proche de Joseph Kabila et qui occupa largement la scène médiatique, ce bureau était composé de trois représentants désignés par la majorité et trois par l’opposition [4]. En analysant les cursus des différents membres, on s’aperçoit que seulement trois sur les sept avaient été ou étaient des hommes politiques (ministre ou parlementaire), dont un, le vice-président, était une personne de grande envergure. Trois autres étaient des femmes qui étaient des personnes que l’on pouvait faire entrer dans la société civile (avocate, économiste, mouvement de femmes). Deux d’entre les membres enfin, dont le vice-président, avaient déjà été membres de la précédente commission électorale (CEI) ou avaient déjà participé à des missions d’observation électorale en Afrique.

Fraudes et/ou dysfonctionnements ?

Il est certain que, là où l’on avait pu voter, les électeurs congolais furent confrontés à deux problèmes majeurs. D’une part, la toute grande majorité d’entre eux eurent des difficultés à trouver leur nom sur les listes électorales affichées à l’extérieur : lorsque la direction de la Ceni autorisa très (trop) tard le vote dans une autre circonscription que celle où l’on devait normalement voter, la communication fut très mauvaise et des désordres s’ensuivirent. D’autre part, en beaucoup d’endroits, les électeurs suspectèrent des fraudes et se mirent en colère lorsqu’ils virent arriver dans les bureaux de vote des lots de bulletins qu’ils accusèrent d’avoir été déjà « cochés » (préremplis), mais qui venaient alimenter des bureaux de vote insuffisamment pourvus en bulletins. Ailleurs, les électeurs manifestaient leur colère parce que les urnes étaient déjà remplies lorsqu’ils entrèrent dans le bureau de vote : on ne leur avait pas expliqué que les témoins et les membres du bureau de vote avaient déjà voté comme le prévoyait le règlement. Il est cependant clair qu’il a dû y avoir des cas de fraude. La veille du scrutin, un des candidats présidentiels présenta au cours d’une soirée privée un bulletin électoral « coché » au nom du candidat Kabila : des bulletins électoraux vierges étaient donc bel et bien « tombés du camion », mais on aurait pu lui rétorquer que ses propres « militants » avaient pu tout aussi bien en profiter !

Le terme « chaos » fut largement utilisé par la presse surtout anglo-saxonne pour qualifier la situation. Il est vrai que la « nervosité » fut bien réelle : en maints endroits, des électeurs, « militants » de partis ou pas, s’affrontèrent entre eux ou avec des agents électoraux qui ne maitrisaient pas toujours le processus électoral, ceux-ci s’empoignant à leur tour avec des témoins de partis quelque peu agressifs ou provocateurs ; des policiers, en tenue « robocops », s’en prirent à des électeurs furieux et frustrés ou à des témoins de parti tout aussi furieux et frustrés ; des éléments de l’armée intervinrent en lieu et place de la police dans le processus, etc. Toutefois, à considérer la cartographie des « incidents », le Congo fut très loin d’être « à feu et à sang ». En fait, un peu plus de cent-cinquante « incidents » de portée variable sont rapportés sur ces cartes, mais la plus grande partie et les plus violents d’entre eux se sont déroulés dans les endroits où la campagne avait été « chaude » (les deux Kasaï, fief d’Étienne Tshisekedi, Kinshasa et Lubumbashi) : ailleurs, c’est-à-dire en Équateur et au Nord Kivu, les incidents et les irrégularités flagrantes n’entrainèrent en tout cas pas de morts d’homme.

En attendant, on « compilait » dans les cent-soixante-neuf centres prévus à cet effet. À Kinshasa, la prudente Radio Okapi, parrainée par l’ONU, rapportait que les « quatre centres locaux de compilation des résultats (CLCR) fonctionnent dans un cafouillage indescriptible. Des enveloppes non fermées contenant des procès-verbaux et bulletins de vote sont abandonnées pêlemêle à l’extérieur. Exposées aux intempéries, elles attendent d’être classées et ordonnées par des responsables des centres de vote sous un soleil de plomb. À l’intérieur des quatre entrepôts de la Fikin [la Foire internationale de Kinshasa] se trouvent d’autres plis des procès-verbaux, entassés les uns sur les autres. Tout le monde transpire. Il fait très chaud. »

Des résultats attendus et des contestations aussi

La période entre la tenue des élections et l’annonce officielle des résultats fut marquée par un climat de nervosité et de provocations dans le chef des différents acteurs du marathon électoral. Étienne Tshisekedi, bientôt suivi par les autres candidats présidentiels de l’opposition, donna le ton en annonçant des résultats qui le donnaient gagnant à 58%. Ce à quoi, la Ceni, seule habilitée à communiquer les résultats et soucieuse, non sans raison, de prévenir l’opinion contre des « rumeurs » qui donnaient Tshisekedi vainqueur, répondit en égrenant avant le terme échu et à quatre reprises des résultats par province, mais pas par centres de dépouillement, résultats donnant Kabila vainqueur. S’ensuivirent de nouvelles déclarations fracassantes du chef de l’UDPS qui, se mettant déjà en scène comme un futur « Alassane Ouattara congolais » et en appelant une fois de plus au « peuple », rejetait catégoriquement, comme les autres opposants d’ailleurs, les résultats « officiels » et émettait une « mise en garde » à l’encontre des « actes suicidaires » du président Kabila et du patron de la Ceni en menaçant de « lancer un mot d’ordre ». De son côté, le ministre de l’Intérieur annonçait, au nom du maintien de l’ordre, la suspension du service de messagerie téléphonique (SMS) dans tous les réseaux de télécommunication de la RDC. Les formes de la démocratie parlementaire, auxquelles la classe politique congolaise proclamait son attachement, commençaient à être sérieusement mises à mal : d’un côté, chaque « camp » avançait « ses » chiffres qui étaient soit tronqués soit partiels ; de l’autre, un exécutif en affaires cessantes prenait de grandes libertés avec l’interprétation de la notion d’ordre public.

Couvre-feu proclamé à Mbuji-Mayi, fief d’Étien­ne Tshisekedi, fermeture de l’ambassade de Belgique, déploiement de la garde présidentielle à Lubumbashi, repli de quelques milliers de Kinois et d’expatriés à Brazzaville, arrestation d’enfants des rues et déploiement policier important autour du QG d’Étienne Tshisekedi et ailleurs à Kinshasa, on se préparait au pire à la veille de l’annonce des résultats officiels : les multiples appels au calme dramatisaient une situation qui concernait avant tout les quelques « points chauds » du pays. La veille de la publication officielle des résultats, Mbuji-Mayi, Kinshasa et Lubumbashi avaient des allures de villes mortes : quelques heurts entre opposants et forces de sécurité eurent lieu dans ces trois points chauds, notamment à Kinshasa où il y eut, les 6, 7 et 8 décembre, des débordements de jeunes de l’UDPS qui, au QG d’Étienne Tshisekedi, jouèrent au chat et à la souris avec la police et qui furent maitrisés sans violences massives. De son côté, une délégation de diplomates, conduite par le représentant du secrétaire général des Nations unies, rencontrait le président de la République et Étienne Tshisekedi, lesquels s’engagèrent « à respecter le résultat des urnes »… sans toutefois lancer, comme le demandait la délégation, un appel au calme à leurs « militants » respectifs. Par ailleurs, la tension s’exportait à Bruxelles (surtout), à Paris, à Londres, à Toronto et en Afrique du Sud, où la diaspora congolaise « tshisekediste » manifesta, parfois de manière violente (attaques d’ambassades, véhicules incendiés, jets de projectiles…), son refus des résultats déjà annoncés par la Ceni [5].

C’est sans doute pour démontrer la validité de son travail, mais aussi tenter de désamorcer la tension et d’atténuer le choc d’une victoire annoncée, que la Ceni reporta de près de trois jours l’annonce des résultats complets et cette fois détaillés. Comme annoncés, les résultats proclamés le 9 décembre par la Ceni donnaient le président sortant gagnant à près de 49% contre 32% à son rival. Joseph Kabila faisait le plein dans ses bastions traditionnels (Katanga et Maniema), mais aussi, comme en 2008, en province Orientale : il avait cependant perdu beaucoup de voix au Nord et au Sud Kivu où le « fils favori », Vital Kamerhe, s’était emparé d’un bon paquet de voix sans toutefois l’emporter. Étienne Tshisekedi avait suivi plus ou moins les traces du leadeur populiste de 2006, Jean-Pierre Bemba, en gagnant les suffrages des pauvres et des exclus de Kinshasa et en étant bien entendu victorieux dans sa région d’origine (les deux Kasaï) où la participation électorale avait cependant été plus faible qu’ailleurs : il effectuait comme Bemba une percée surtout dans les milieux urbanisés du Bas Congo, mais, tout comme lui, ne réalisait pas de percée au Bandundu et échouait en Équateur qui revenait à un des siens, l’inusable ex-Premier ministre de Mobutu, Léon Kengo wa Dondo. Sur le plan de la participation électorale globale (59 % contre 70% en 2006), il était difficile d’effectuer une comparaison entre 2006 et 2011 : d’une part, un certain nombre de bureaux de vote ne purent correctement fonctionner ; d’autre part, le fichier de 2006 ne comprenait que des « électeurs », tandis que celui de 2011 avait attiré les Congolais parce que la carte d’électeur faisait d’abord office de carte d’identité. Enfin, on notera qu’il fallait attendre encore un mois pour avoir le résultat détaillé des élections législatives, qui ne mobilisèrent pas grand monde et qui elles aussi avaient sans doute été marquées par des irrégularités et des fraudes.

Les élections, dont les résultats ont été en définitive jugés peu crédibles par le centre Carter et marquées par beaucoup de désordres et d’irrégularités, sans que l’on puisse démontrer des fraudes massives et systématiques, ont surtout démontré que l’immense navire Congo a navigué et naviguera sans doute encore entre Charybde et Scylla. Par crainte de plus grandes violences ou pour d’autres raisons, les électeurs n’ont pas vraiment sanctionné le président sortant qui a subrepticement réussi à faire évoluer son régime vers une sorte de « présidentialisme mou » où les Premiers ministres successifs ont servi de faire-valoir et n’ont pu être de vrais contrepouvoirs. Son bilan présente plutôt le profil d’un « encéphalogramme sans relief », sur lequel on cherche vainement des signes de proactivité. Si les bailleurs de fonds lui ont donné du bout des lèvres un satisfecit quant à des performances macroéconomiques qui ne représentent pas grand-chose dans ce Congo « informalisé » à plus de 80%, il reste de nombreuses ombres au tableau : une élite gouvernante toujours engluée dans la corruption contre laquelle le sommet du pouvoir a vainement déclaré une « tolérance zéro » ; des contrats miniers manquant de transparence ; une tendance à se laisser illusionner par la perspective de projets dispendieux qui étaient ceux du régime Mobutu (port en eau profonde à Banana, Grand Inga, usine d’aluminium, pont suspendu entre Brazzaville et Kinshasa, etc.) ; une pauvreté qui n’a pas commencé à être sérieusement prise en charge ; une situation d’insécurité à l’est du pays qui, bien qu’ayant connu quelques améliorations, reste un problème structurel ; une justice civile en rade, etc.

La « réponse » de son rival n’a pas été convaincante non plus. Jusqu’ici le « leadeur maximo » de l’udps n’a jamais pu démontrer, depuis qu’il se présente comme le seul opposant historique du Congo-Zaïre, qu’il pouvait revêtir les habits de patron d’une opposition institutionnelle structurée qui dépasse le charisme du chef et les simples provocations. Colérique autant que son rival était calme, incapable de sortir du « mythe » où il s’était enfermé, il a mené une campagne axée sur le verbe tonitruant et sur l’acquisition du pouvoir, un pouvoir que son rival cherchait avant tout à conserver. Lors d’une soirée privée à la veille de l’élection, son futur « associé » dans l’opposition (?), Vital Kamerhe, lança une formule qui résumait remarquablement bien l’enjeu politique de son pays : « Au Congo, c’est toujours “ou tu gagnes, ou tu gagnes”, mais jamais “ou tu gagnes ou tu perds” ».

Ce qui reste toutefois étonnant dans ce pays où l’État reste à (re)construire, c’est la réalité d’individus et de strates d’hommes (et surtout de femmes) compétents, intelligents, présents dans différents niveaux de la société (à la société civile, dans l’opposition, dans les sphères hautes et moyennes du pouvoir…), parfaitement branchés sur les contingences et les contraintes du monde extérieur : malheureusement, ils ne forment pas encore une masse critique capable d’imprimer de vrais bouleversements politiques dans leur pays.

[1Il y a en l’occurrence une ambigüité sur le plan constitutionnel : l’article 70 de la Constitution congolaise prévoit que le président de la République est élu « pour un mandat de cinq ans » (donc à la date du 6 décembre), mais ajoute immédiatement après que le président reste en fonction jusqu’à l’installation effective du nouveau président élu. C’est bien pourquoi, en aout 2010, la commission électorale (CEI) qui avait précédé la Ceni, laquelle n’avait pas encore été installée, avait étalé davantage les scrutins et avait prévu que le nouveau président de la République prêterait serment… le 10 janvier 2012. Ce fut d’ailleurs cette dernière disposition qui fut invoquée par la Ceni lorsqu’elle dut reporter à deux reprises la publication des résultats.

[2On aboutit ainsi à un chiffre de 32 millions d’électeurs (contre 25,4 en 2006), un chiffre anormalement élevé si l’on se reporte à une croissance démographique annuelle de 3,20%, ce qui accrédite l’idée que des « non-Congolais », des jeunes et des militaires qui ne pouvaient voter, avaient été inscrits sur les registres électoraux. Il faut savoir que la nouvelle carte d’électeur tenait lieu aussi de carte d’identité, ce qui incita les populations de tous âges et de toutes origines à s’enregistrer.

[3Assez curieusement, cette délégation ne semble pas avoir représenté les « radicaux » congolais de la diaspora qui organisèrent quelques jours plus tard à Bruxelles une manifestation qui dégénéra en violences.

[4Sauf celle menée par Étienne Tshisekedi qui avait refusé de participer aux élections de 2006.

[5Quatre ambassadeurs européens de pays concernés interpelèrent à cette occasion Étienne Tshisekedi pour lui demander de condamner explicitement les violences commises par ses supporteurs, ce qu’il refusa de faire.