Du piment pour les éléphants. survivre près des parcs naturels

Alex Vanherveland

C’est un caravansérail près de la frontière soudanaise, dont la tenancière a bien des malheurs à cause des babouins. Son mari autrichien est décédé l’an passé, l’hôtellerie héritée est son seul revenu possible, et elle a sa fille mulâtresse à élever. Les babouins règnent sur la forêt voisine. Ils épient la propriété en permanence, leurs groins sont dans tous les recoins, à l’affut du coup de poing qui leur permettrait de dérober de la mangeaille.

L’hôtesse avait un grand poulailler, avec cinquante chapons en bonne santé : les chafouins voisins sont venus chaque nuit et les ont égorgés un à un. Elle a dans son jardin un superbe manguier, qui a porté cette année des centaines de fruits, mais elle n’a pas eu une seule mangue pour elle. Une des cabanes de toile est dévastée : nos cousins poilus l’ont attaquée, ont détruit le toit de chaume et déchiré la tente. « Vous ne les chassez pas ?, demande le visiteur étonné. — Ils ne craignent pas les femmes. Le seul moyen pour moi de les faire fuir, c’est de mettre un pantalon et de les poursuivre avec un bâton sans ouvrir la bouche : en effet, s’ils entendent le son de ma voix, ils s’assoient tranquillement. »

Le tintouin des babouins

Quand le visiteur lui demande pourquoi pas un garde armé, elle répond que le fusil lui couterait trop cher, et son garde armé d’un arc à flèche n’est pas bien adroit. L’an passé, il a pourtant tué un babouin d’une flèche en plein cœur et cela a tenu à distance la troupe malfaisante pendant six mois.

Après deux nuits passées chez l’infortunée aubergiste, on a au minimum des envies de génocides contre les bestioles, d’autant plus que ce sont les moins charmants des bipèdes. J’ai toujours eu un faible pour les vervets, guère moins pillards, mais tellement plus mignons, et surtout pour les colobes (dits aussi magistrats, à cause de leur toge noire et blanche), avec leur longue queue terminée par un pompon, qui offrent des ballets gracieux dans la canopée. Quand j’habitais en Éthiopie, il y en avait une troupe semi-apprivoisée, dont les spécimens les plus hardis venaient parfois prendre un fruit dans la main. Les Éthiopiens, eux aussi, détestent les babouins. Mais ils respectent les magistrats, dont plusieurs amis abyssins m’ont prétendu, avec le plus grand sérieux, qu’ils sont non seulement discrets et élégants, mais en plus très pieux : ils respectent le carême chrétien, alors que les babouins sont d’épouvantables païens paillards, pillards et impudiques au point d’exhiber leurs testicules bleus.

Ce n’est pas l’avis de Jakwa ; il a neuf ans et c’est sa première rencontre avec les babouins. Je leur lance quelques tranches de pain, et il s’exclame : « Regarde, c’est presque des humains. Ils mangent la tartine comme nous en la portant à la bouche après l’avoir saisie entre le pouce et l’index, et toi tu te moques d’eux. Les pauvres, ils sont obligés de mendier ! J’ai envie d’adopter le petit, là-bas. »

Sauriens anthropophages

L’aubergiste n’est pas la seule à se plaindre des animaux sauvages. En fait, c’est une litanie qui s’étale dans les journaux, plusieurs fois par mois. Dès que j’ai trois jours devant moi, je me précipite vers un parc naturel ; le safari constitue la détente standard pour les Blancs qui séjournent par ici. Les Ougandais, à part la classe moyenne, ont, eux, plutôt tendance à ne voir que les désavantages de la conservation de la nature sauvage. Telle communauté de pauvres pêcheurs du lac Victoria perd régulièrement l’un des siens, avalé ou amputé par un crocodile parce qu’ils pêchent dans les eaux peu profondes où les monstres peuvent les attaquer facilement. Il n’est pas possible aux pêcheurs d’abandonner cette activité, qui est leur seul gagne-pain. Rien que dans le district de Mayuge, deux-cents pétitionnaires ont été enregistrés, qui demandent au gouvernement une compensation pour une jambe ou un bras amputé, ou pour leur mari ou leur père assassiné par un monstre. Et il arrive aussi que le saurien attaque les enfants qui vont puiser de l’eau. Parfois, les fonctionnaires de l’Agence ougandaise de la vie sauvage, qui les capturent quand ils le peuvent, invitent la presse lors d’une prise spectaculaire : le journal montre alors un animal aux proportions de dinosaure, pesant près d’une tonne, la gueule entravée par plusieurs dizaines de mètres de cordes ou de chaines, occupant la totalité de l’arrière d’un camion.

J’ai eu la chance de voir le dernier capturé, lors d’une visite à la ferme des crocodiles du lac Victoria, un endroit extraordinaire. La porte d’entrée annonce déjà le programme : « entrée 5.000 shillings, 2.000 pour les moins de douze ans ; les resquilleurs seront mangés. » Ils élèvent des crocodiles pour les vendre à un grossiste étranger qui en fait des sacs à main pour dames, ou des souliers. Il n’y a pas d’utilisation traditionnelle de la peau de crocodile en Ouganda : ce n’est que depuis récemment qu’on est en mesure de les capturer, et de plus, contrairement à celle des varans, leur peau n’est pas adaptée pour faire des tambours. On nous montre des crocodiles d’une semaine, de deux semaines, d’un an, de deux ans, et finalement de quatre ans, l’âge où on les abat pour leur peau. Une dizaine d’ombrettes trainent par là, pour voler quand elles le peuvent un des poussins que l’on donne à nourrir aux bébés crocodiles. Il y a aussi un milan qui nous épie d’un arbre proche. Les bassins abritant des sauriens de moins d’un an sont bâchés. De temps à autre, si une bâche est abimée et le gardien pas trop proche, le milan plonge pour happer un bébé crocodile. Et pour terminer, le clou du spectacle : dans un bassin rien que pour lui, avec trois lignes de barbelés par-dessus les murs pourtant hauts de deux mètres, monsieur le monstre. Il a tué au moins cinq hommes, paraît surgi de l’époque des dinosaures et son âge est estimé à soixante-cinq ans. Le gardien nous force à garder nos distances : malgré le mur et les barbelés, la bête pourrait sauter et attraper mon bras.

Paisible et ombrageux, le voisin léopard

De retour de chez sa grand-mère à la campagne, Jakwa raconte qu’un léopard rôde autour du village, mais qu’il n’est dangereux que pour les ignorants. Il suffit en effet, explique-t-il devant les citadins incrédules, de garder quand on le rencontre les bras croisés comme les élèves dociles, de ne surtout pas s’agiter, de rentrer sagement à la maison sans s’inquiéter du fait qu’il vous suive, et, une fois arrivé, de lui offrir desœufs.

Quand je teste ces préceptes curieux sur des zoologistes, ils confirment presque tout. Il est vrai, me disent-ils, que le léopard est volontiers chapardeur, surtout là où nos congénères ont mangé toutes les antilopes, et il se trouve donc souvent à proximité des villages. Mais il n’attaque généralement pas de sa propre initiative les humains (des proies pas à sa taille), sauf pour se venger d’un homme qui l’a blessé. Il va, par contre, s’effrayer d’un geste brusque. Il est également vrai qu’il lui arrive d’escorter un humain lentement, sans intention hostile, par automatisme, désœuvrement ou curiosité. On connait même plusieurs cas où un voyageur nocturne, attaqué par un voyou de l’engeance humaine, a été doublement surpris de se voir sauvé par le léopard qui l’escortait en silence, ce dernier sautant, réflexe de fauve, sur le dos du malfrat !

Mais ce sont surtout les mésaventures violentes avec le félin dont les paysans ougandais font état. En voici deux, du village d’Aliti près de Lira, qui réclament en juin 2014 que la direction des parcs paie leurs frais d’hôpitaux : ils ont été attaqués par un léopard féroce. L’enquête nuancera leurs déclarations : le félin habitait depuis longtemps près du village, il était connu et n’avait jamais attaqué les hommes. Voilà que s’est formée pour une raison obscure une expédition de deux-cents paysans et cent chiens contre lui. Il resta d’abord couché tranquillement près d’une termitière quand il vit les premiers hommes arriver, puis, avec les lances et les chiens, il comprit que c’est à lui qu’on en avait, fit reculer les chiens et attaqua le premier homme armé.

L’absence de grands félins au parc Mburo m’autorise à m’y balader à pied, ce qui est un délice. J’accompagne durant quelques kilomètres des pasteurs hima qui mène leurs bovins boire au lac Mburo. Ils supportent assez bien, eux, la proximité des animaux sauvages et ne s’en plaignent que mollement ; ils admettent que les 20% des recettes du parc versées à leur village sont les bienvenues. Ce sont surtout les léopards qui les dérangent, parce qu’ils volent parfois un veau, s’ils arrivent à tromper la vigilance du gardien de nuit. Ils admettent par contre aimer les impalas, pour leur pelage gracieux et aussi parce qu’il n’y a aucune concurrence avec elles ; ce n’est pas le cas des bushbucks, qui viennent régulièrement manger leur maïs.

Beaucoup de villages riverains des parcs naturels d’Ouganda se plaignent des éléphants. La détresse des habitants de Lawaca, en pays acholi, est particulièrement poignante puisqu’ils sont revenus en 2007 de vingt ans passés dans les camps de déplacés à la suite des méfaits de Joseph Kony et son « armée de résistance du seigneur ». Deux ans plus tard, les voilà forcés de quitter leur village à nouveau, et cette fois-ci ce n’est pas la folie humaine qui les chasse : les incursions des éléphants sont à présent trop fréquentes et ils ne se contentent plus de ruiner les récoltes : ils détruisent les huttes et il y a eu des morts. Tentant d’expliquer ce comportement, les zoologistes expliquent que vingt ans d’absence humaine ont peut-être donné envie aux pachydermes de reprendre la route qui les menait traditionnellement vers le Soudan. À cela s’ajoute que l’exploitation pétrolière, à l’heure actuelle en phase d’exploration sismique dans le parc, dérange les grosses bêtes, les poussant sans doute à des activités plus nomades et plus nocturnes.

Des ruches et du tabac pour se défendre

« Notre quotidien, dit un ancien, c’est nous défendre contre les éléphants qui viennent manger notre maïs et piétiner nos autres récoltes. Les gens de la capitale peuvent bien fêter en grande pompe le demi-centenaire de ce parc. Pour nous, c’est cinquante ans de malheur ! » Quand je l’interroge sur leurs mesures de défense, il répond qu’« en cinq décennies, ils ont tout essayé. Ils plantent du tabac et du piment rouge, dont les pachydermes n’aiment pas l’odeur, et ils tendent des cordes trempées dans l’huile pimentée le long du parc. Ils installent des ruches près de leurs champs. Plus récemment, les gardiens des parcs se sont mis à leur distribuer des trompettes en plastiques (les fameuses vuvuzelas d’Afrique du Sud), puisque les éléphants n’aiment pas le bruit. Ces mesures ne sont pas vraiment inutiles, mais les éléphants viennent quand même. Toutes les nuits ! Vous les verrez ce soir, m’annonce-t-il. La seule mesure qui marche vraiment, c’est de faire des feux à la limite de nos champs et de les entretenir jusqu’à l’aube, et de battre le tambour s’ils approchent trop. Les gardiens du parc nous distribuent des sachets de piments que nous jetons dans le feu parce que les éléphants détestent encore plus la fumée si elle est pimentée. » Je suis effectivement témoin le soir même de ce labeur épuisant (car les paysans ont auparavant transpiré aux champs pendant toute la journée), dangereux et aléatoire. « Avant-hier, ajoute mon interlocuteur, trois minutes d’inattention, les éléphants ont avancé et toute ma récolte a été piétinée. Alors, je ne vais pas vous le cacher, de temps en temps, nous en tuons un, s’il nous tourmente trop ; nous essayons de le faire en cachette, mais nous sommes souvent pris et mis en prison, à cause de la loi qui protège les éléphants même en dehors des parcs. En prison pour légitime défense. »

Simiesques kidnappeurs

La plus terrible des mésaventures possibles pour les communautés humaines installées près des aires naturelles protégées en Ouganda est rare, mais frappe l’imagination et déclenche des folies vengeresses que les gardiens des parcs ont bien du mal à contenir. En juillet 2012 près de Hoïma et à nouveau en mai 2013 près de Kibaale, des chimpanzés ont kidnappé un petit enfant. Dans les deux cas, le bambin a pu être récupéré rapidement et s’en est sorti avec quelques blessures, mais cette aventure à la manière de Mowgli ne fait pas rire les parents. Un zoologiste ougandais tente d’expliquer ce comportement étonnant : les chimpanzés sont stressés parce qu’ils voient leur territoire sans cesse amputé par les déforestations que pratiquent petit à petit les villageois. Est-ce que le kidnapping est une vengeance ? Il semble dans le second cas avoir été le fait d’une guenon sans petit. À cela s’ajoutent les tendances au cannibalisme. En effet, on ne le sait que depuis peu, les chimpanzés ne dédaignent pas de s’attaquer aux autres singes plus petits (magistrats, mangabeys, etc.) pour les manger.

Il reste à faire le bilan des tentatives gouvernementales, depuis un demi-siècle, pour rendre les populations riveraines moins hostiles aux parcs. Le commandant des gardes d’un parc raconte, aussi désabusé que le paysan victime des éléphants : « Engager des jeunes gens des villages voisins comme rangers, croyez-vous que nous n’y aurions pas pensé ? Nous l’avons essayé bien sûr, et nous invitons régulièrement les enfants des écoles à visiter le parc pour tenter de leur faire apprécier la nature sauvage. Mais de trouver que les impalas sont beaux, voire d’accepter d’être salariés du parc n’empêche pas du tout les villageois de braconner. Ceux que nous engagions comme gardes utilisaient les notions de zoologie que nous leur donnions pour braconner plus systématiquement ; ils profitaient aussi de leur connaissance du terrain pour cacher et évacuer plus facilement le fruit de leur rapine ! Notre politique est donc aujourd’hui, malheureusement, qu’aucun de nos gardes ne peut être originaire de la région. »

Caïmans et accommodements

Me voilà bien en peine de conclure, moi qui tente d’être humaniste avant d’être conservationniste. L’Agence ougandaise de la vie sauvage vient de décider que vu l’augmentation rapide de la densité de population, il n’est plus possible de tolérer un crocodile en dehors des parcs. Ceux que les villageois dénoncent seront aussi rapidement que possible capturés et transférés ou, si ce n’est pas possible, abattus. Cela me semble une sage décision : il est temps de cesser d’espérer une cohabitation harmonieuse avec les mangeurs d’hommes. Mais avec la plupart des autres espèces, je crois que l’on doit continuer à chercher des « accommodements raisonnables », comme on dit entre communautés humaines.

Ainsi, le rhinocéros, qui était éteint en Ouganda, est progressivement réintroduit, mais uniquement, jusqu’à présent, dans le sanctuaire hyperprotégé de Ziwa. Ayant appris que les trafiquants mondialisés de la corne, probablement infiltrés par la police, commençaient à s’intéresser à son sanctuaire, le responsable du parc a décidé l’an passé d’ouvrir ses portes durant le jour aux éleveurs voisins avec leurs troupeaux. Nous avons donc depuis peu droit à ce spectacle étonnant : des rhinos broutant au milieu des vaches, sans que cela semble ne déranger ni l’un ni l’autre. « La présence humaine permanente, explique le responsable, rendrait, du moins nous l’espérons, une attaque par un commando de braconniers beaucoup plus difficile à réussir. Les éleveurs, qui sont très contents de faire brouter leurs bêtes ici, nous avertissent immédiatement d’une présence suspecte. »