Du laïcisme de guerre (des civilisations) et des moyens d’en sortir sans renier ses principes

Firass Abu Dalu

Pour les prohibitionnistes, le combat contre le foulard dépasserait le débat sur la laïcité et s’inscrirait sur fond d’une lutte de l’Occident contre l’Orient. Si l’on prend au sérieux le risque de mainmise d’un cléricalisme réactionnaire, pour autant le principe de laïcité ne semble pas adapté à le contrer. D’autres principes respectueux des valeurs de la démocratie libérale sont à privilégier.

La question de la place et de la visibilité de l’islam en Europe est apparemment l’occasion d’une manière de schisme, au sein des milieux laïques, entre deux conceptions de la laïcité et de l’idée que les tenants des deux thèses se font de la « neutralité » de l’« espace public ». Ce schisme prend prétexte de la question de l’interdiction, ou non, du port du foulard islamique, dans certains contextes.

Selon la première thèse, la laïcité implique que la religion reste une affaire purement privée. Les pouvoirs publics devraient, en conséquence, faire respecter le confinement du religieux par des mesures actives de prohibition de ses manifestations publiques (processions, prières collectives dans le domaine public, port du foulard…).

Selon la seconde thèse, au contraire, le principe de laïcité implique seulement une neutralité de la puissance publique sur la question religieuse. Dans une société pluraliste, les citoyens ne pourraient se voir opposer, sous la réserve des mesures strictement nécessaires au respect de l’ordre public et des droits d’autrui, d’atteinte à leur liberté d’expression politique ou religieuse.

Cette lecture du conflit ne permet cependant pas de comprendre la passion qu’il suscite, notamment chez un certain nombre d’intellectuels et de militants « de gauche ». La Belgique francophone paraît, en effet, sur cette question, comme sur un certain nombre d’autres, avoir importé purement et simplement les termes d’un débat français (or, en France, la gauche a endossé, pour des raisons historiques, jusqu’à se l’approprier, la défense de la laïcité), dans un contexte qui n’y était pas nécessairement adapté, ne serait-ce que parce que la défense de la laïcité, dans un État belge qui reste concordataire, est partagée entre le PS et une partie du MR, et où coexistent à côté du PS, à gauche, des mouvements qui se revendiquent plus ou moins explicitement du christianisme, et dont le poids électoral, syndical, voire gouvernemental n’est pas négligeable.

Cette opposition est avivée, pour ce qui concerne l’islam, par un conflit autour de la question de l’intégration des immigrés d’origine musulmane (alors que la gauche avait, dans les années quatre-vingt, tenté de substituer totalement ou partiellement la figure de l’immigré à celle du prolétaire) et de l’héritage de l’anticolonialisme.

L’islam politique en Europe

Dans un contexte d’émergence, dans les États majoritairement musulmans, d’un islam politique qui tend à prendre la place des nationalismes locaux (FLN, OLP…) ou à vocation fédérative (panarabisme…) défaillants, et de l’importation de cet islam politique en Europe, sur le terreau des communautés immigrées, la question de l’islam « visible » est aussi la question du rapport que les mouvements démocratiques peuvent, ou non, entretenir avec l’islam politique en Europe.

Comme l’indique Caroline Fourest dans La tentation obscurantiste, « pour simplifier, on pourrait dire qu’il existe une gauche plutôt tiers-mondiste qui pense l’évènement en référence à la guerre d’Algérie. Et une gauche antitotalitaire qui pense l’évènement en référence à la Seconde Guerre mondiale ». C’est cette gauche « plutôt tiers-mondiste » qui serait perméable à l’influence de l’islamisme. C’est par contre la gauche « antitotalitaire » qui lui ferait rempart.

En d’autres termes, réduire le conflit autour de la « laïcité » à un conflit entre deux conceptions juridiques du principe de neutralité est faire l’impasse sur deux questions qui viennent inéluctablement le parasiter pour ce qui concerne spécifiquement la question du statut de l’islam en Europe : la question du racisme contre les communautés noires ou arabes de confession musulmane (ou comment éviter que la lutte contre l’« islam visible » ne masque dans les faits une lutte contre la visibilité des musulmans) et la question de la lutte contre l’islam politique, souvent réduit à la figure du « fascisme vert » ou de l’« islamo-fascisme ». Figure au demeurant peu opératoire, tant réduire sous le seul vocable d’islamisme, du seul fait de leur commune volonté d’intégrer les principes de l’islam dans le champ politique, la révolution iranienne, le conservatisme wahhabite, les guérillas de libération nationale — comme le Hamas et dans une moindre mesure le Hezbollah —, le terrorisme transnational d’al-Qaïda ou encore le gouvernement de M. Erdogan en Turquie me semble aussi peu utile à la compréhension du monde que de ranger sous un même concept de fourretout de « marxisme » Joseph Staline, Fidel Castro, Andreas Baader ou encore Guy Mollet.

Les arguments des prohibitionnistes

Il n’est pas inintéressant de rechercher les fondements intellectuels du parti prohibitionniste, en tout cas pour ce qui concerne son aile « progressiste ». En dehors du courant qui, à l’instar de « Riposte laïque », ajoute, en sus, un élément d’« identité nationale » qui tend à l’éloigner définitivement du champ progressiste (ainsi du récent apéritif « saucisson et pinard » dont je ne perçois pas bien ce qui le distingue encore de la nauséabonde « soupe au cochon »), les arguments des « polémistes » de la prohibition peuvent se résumer ainsi.

Premièrement, la question du port du foulard est la manifestation d’une question plus vaste : la réappropriation de l’« espace public » par le cléricalisme réactionnaire [ainsi chez Alain Destexhe et Claude Demelenne, « Voile : où sont les progressistes ? », Le Soir, 7 juillet 2009 : « Nous partageons la même inquiétude parce que cet engagement (en faveur de l’émancipation des citoyens, de l’égalité hommes-femmes et de la neutralité de l’État) subit des ratés de plus en plus fréquents. Une partie des démocrates le place entre parenthèses. Sur la question du voile islamique et, plus largement, de l’immixtion croissante de cléricaux rétrogrades dans la sphère publique, leur position est ambigüe » (c’est moi qui souligne)].

Le port du foulard est en effet perçu comme univoque. De toutes les significations possibles (identitaire, réactive, voire, pourquoi pas, esthétique…) le foulard, sous toutes ses formes, des plus « légères » au « voile intégral », est réduit à sa dimension d’aliénation de la femme. Il serait au mieux le symbole, au pire le drapeau, de la domination masculine, voire de la théocratie iranienne ou du terrorisme international.

Comme l’écrit de manière exemplaire Mohamed Sifaoui [1] « Le voile — avec ses différentes variantes (burka, niqab, sitar, etc.) — est le symbole de la révolution iranienne et de ses crimes ; il est l’illustration de la pensée des Frères musulmans et de leur obscurantisme ; il est le signe du salafisme et de la haine qu’il véhicule ; il est l’avatar des talibans et de leur barbarie ; il est l’idée que se fait Ben Laden de la femme ; il est l’étendard d’un fascisme vert qui a tué des musulmans et qui depuis quelques années cherche à massacrer l’humanité ; il est le drapeau d’organisations criminelles qui nous empêchent de vivre en paix ; le voile, dis-je, est l’illustration de l’obscurantisme dans lequel ceux qui crachent sur les Lumières veulent nous plonger ; il est le symptôme d’une profonde maladie qui ronge l’islam ; il est le résultat de plusieurs années d’endoctrinement et d’escroqueries qui ont instrumentalisé une religion à des fins idéologico-politiques ; il est l’aboutissement — quoi qu’on en dise — de l’asservissement des femmes par des mâles intégristes atteints de graves pathologies mentales ; le voile, dis-je, est la consécration d’une offensive islamiste sur l’Europe, ses médias, sa société civile et ses institutions […]. »

Deuxièmement, cette première idée en implique une autre : puisque le foulard n’est pas une revendication en soi, mais l’étendard d’un programme plus vaste, toute ouverture sur la question du foulard entrainera inéluctablement une ouverture à toutes les autres demandes formulées par les radicaux musulmans (disparition de la mixité dans le cadre scolaire, de l’enseignement du darwinisme…) : céder à une partie du programme en autorisant le foulard dans l’« espace public », c’est risquer d’accepter, sans frein, l’application de tout ce programme.

Troisièmement, le foulard islamique doit en conséquence être prohibé dans tout l’espace public, ce qui inclut l’école et les services publics. À ce programme « classique », on doit ajouter, pour les plus radicaux, les entreprises et les… organes délibératifs, comme le démontre particulièrement la polémique autour du cas Mahinur Özdemir (parlementaire CDH au Parlement bruxellois qui siège « voilée »).

Quatrièmement, il y aurait une sorte d’alliance entre les « progressistes » et les islamistes, ce qui se marquerait notamment par une complaisance à l’égard de certaines manifestations d’antisémitisme et de mouvements comme le Hamas et le Hezbollah. L’offensive réactionnaire s’appuierait, en effet, sur une cinquième colonne, ensemble de naïfs, voire de complices, qui feraient montre d’une complaisance coupable à l’égard du discours islamiste (pour un exposé plutôt intelligent de cette thèse, voyez Caroline Fourest, La tentation obscurantiste, déjà cité). Les « dérapages » antisémites et antiisraéliens lors des manifestations récentes qui ont suivi l’offensive israélienne à Gaza, notamment à Bruxelles, seraient la preuve du péril qui nous guette.

En synthèse, le combat contre le foulard islamique serait donc plus qu’un combat symbolique, mais serait un combat essentiel dans le cadre d’une lutte globale entre l’Occident et l’Orient. Nous sommes dès lors bien loin de la polémique sur la « laïcité » que le débat sur le foulard islamique est en apparence…

Le paradoxe de cette polémique est que la prohibition se justifie de manière incantatoire par la lutte contre un totalitarisme dont le danger serait jugé mortel pour nos démocraties, tout en se fondant sur des prémisses intellectuelles et sur des propositions de réponse qui tournent le dos aux principes sur lesquels notre démocratie libérale est fondée.

Tout d’abord, en réduisant la signification du foulard à celui d’étendard de l’islamisme iranien ou jihadiste, le laïcisme militant refuse de reconnaitre aux femmes « voilées » la capacité de donner, par elles-mêmes, du sens à leur pratique sociale. La signification politique de celle-ci serait objective et s’imposerait aux femmes sans qu’elles puissent y faire quoi que ce soit, même à la marge.

Ensuite, en excipant du caractère politique du foulard pour en exiger l’interdiction, le laïcisme militant entraine le débat sur un terrain mouvant et particulièrement dangereux : celui de la limitation de l’expression politique, alors que la confrontation, même radicale, des idées contraires est au fondement de l’ordre juridique libéral que ce courant de pensée prétend défendre. Rappelons, à cet égard, que la liberté d’expression, qui est au cœur du dispositif libéral, « vaut », selon l’antienne bien connue de la Cour européenne des droits de l’homme, « non seulement pour les “informations” ou “idées” accueillies avec faveur ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population. Ainsi le veulent le pluralisme, la tolérance et l’esprit d’ouverture sans lesquels il n’est pas de “société démocratique” ».

Est-ce à dire, pour autant, que la Belgique ou l’Europe ne verraient pas renaitre en leur sein, par l’intermédiaire notamment d’un certain nombre de musulmans, une forme renouvelée de cléricalisme réactionnaire ?

Si, sans doute. Mais la réponse est-elle de ce fait à trouver dans un principe institutionnel comme celui de laïcité, qui a vocation à créer les conditions du débat en assurant la neutralité du cadre institutionnel dans lequel il se noue, et non à être un des éléments de ce débat ? Aucune solution ne pourra être trouvée à cette question difficile, qui se fonderait sur une lecture manichéenne et globalisante des acteurs en cause.

Cependant, il n’en reste pas moins difficile de trouver une position équilibrée, qui permette d’apporter une réponse à la fois ferme et sereine aux défis en cours. Je pense en tout cas qu’aucun compromis ne pourra dévier des principes fondamentaux qui fondent notre vision du monde. J’en vois particulièrement trois, qui me paraissent devoir rester au cœur de toute approche de cette question.

Les indispensables principes

Une partie de la gauche (en gros, la gauche issue du marxisme, y compris le PS) ressortit à une tradition d’émancipation radicale de la sphère religieuse. Le port d’un foulard par les militantes ou par les cadres de ces organisations me semble par conséquent à exclure, surtout dans le contexte rappelé plus haut de crainte d’une certaine porosité de la gauche à l’islamisme.

Cela étant, ce qui caractérise la gauche et la distingue de la droite est avant tout qu’elle lutte pour la justice sociale. Ceux qui s’en réclament ne doivent pas oublier que derrière le foulard se cachent des femmes qui souffrent, qui ont du mal à boucler leurs fins de mois, dont les enfants peinent à l’école ou qui doivent se résoudre au chômage. Il n’y a pas lieu d’oublier également que les populations musulmanes subissent, en Belgique, de plein fouet la discrimination, notamment à l’emploi. Ces femmes peuvent porter des revendications légitimes et je ne vois pas en quoi la laïcité empêcherait qu’il soit mené, à leur côté, des combats communs.

Enfin, la gauche démocratique, en rejetant le totalitarisme comme moyen à partir de 1917, a joué un rôle essentiel dans le développement des libertés publiques, qui ne peuvent être remises en cause au prétexte qu’un nouveau défi se fait jour.

Si un compromis peut être trouvé qui respecterait ces trois principes, la laïcité pourra peut-être alors redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, un principe permettant de rassembler ce qui est épars, et non une arme vouée à séparer, à trier, et à préparer les esprits à la guerre des civilisations.