Du Rififi à l’AKP

Pierre Vanrie • le 17 novembre 2013

C’est peu dire que les déclarations du Premier ministre turc R.T. Erdogan le 3 novembre dernier ont suscité la controverse. En effet, celui-ci s’en est pris, dans une dérive moralisatrice au parfum électoral, aux internats étudiants et plus particulièrement aux logements privés d’étudiants dont la mixité incontrôlée offenserait la morale islamique du voisinage. Cette sortie s’inscrit dans le cadre de toute une série de mesures traduisant une volonté d’instaurer un ordre moral conservateur à connotation idéologique. La limitation légale apportée en 2013 à la vente d’alcool en a été une illustration dès lors que la Turquie n’est pas un pays qui connaît de gros problèmes de santé publique et de trouble de l’ordre public liés à la consommation d’alcool. Les événements du Parc Gezi et de la Place Taksim ont par conséquent cristallisé en mai et juin derniers le mécontentement d’une certaine jeunesse contre les intentions conservatrices mais aussi les méthodes autoritaires du gouvernement AKP et en particulier de son chef, le Premier ministre R. T. Erdogan.

Ce dernier, charismatique et populaire, ne suscite toutefois pas de mécontentement que dans les franges qui pour des raisons sociologiques ne voteront de toute façon jamais pour l’AKP. En effet, des dissensions se manifestent de plus en plus au grand jour au sein même de l’AKP contre le style et les « dérives » du Premier ministre. Cela s’était déjà ressenti au moment des événements de Gezi lorsque le président de la République Abdullah Gül, loin des théories du complot avancées alors par son Premier ministre, avait finalement estimé que ces manifestations traduisaient une pluralité d’opinion illustrant la « richesse de la Turquie ». Il avait aussi avec le vice-Premier ministre, et porte-parole du gouvernement Bülent Arinç, tenté une amorce de dialogue avec les représentants du mouvement Gezi qui fut alors torpillée par un Erdogan qui dans une réaction très populiste avait mobilisé ses troupes sur le thème de la « Turquie seule contre tous ».

Mais voilà que le même Bülent Arinç – dont on dit qu’il avait déjà failli démissionner précisément au moment des événements de Gezi – est sorti de sa réserve par rapport au projet d’Erdogan de légiférer sur les logements privés étudiants. Bülent Arinç a ainsi publiquement lors d’une interview à la chaîne publique TRT-Türk manifesté son opposition vis-à-vis des propos du Premier ministre. Bülent Arinç n’est pas n’importe qui au sein de l’AKP. Il est en effet un des « rénovateurs » du courant islamiste turc qui, avec R. T. Erdogan, Abdullah Gül et Abdülatif Sener, a créé l’AKP suite à l’interdiction en 2001 par la Cour constitutionnelle du Parti de la Vertu (Fazilet partisi). Bülent Arinç aurait ainsi pu être le candidat de l’AKP à la présidence de la République mais préféra alors donner cette possibilité à Abdullah Gül, élu en 2007. Outre, la réaction de Bülent Arinç opposé à toute législation combattant la mixité dans les logements privés étudiants, des députés et membres de l’AKP ont également exprimé leur malaise publiquement (Idris Bal, député de Kütahya ou encore le juriste Osman Can) tandis que d’autres en privé s’indignaient d’une prise de position qui risque de mettre l’AKP en difficulté à Istanbul lors des élections municipales de mars 2014. Certains éditorialistes soutenant généralement le Premier ministre et son parti ont également pris leurs distances vis-à-vis de la dérive moralisatrice du Premier ministre. Si à court terme, l’AKP n’est pas menacé d’éclatement, tant la mainmise du Premier ministre sur le parti est forte, cette situation accrédite néanmoins le scénario de certains observateurs de la scène politique turque qui estiment qu’à plus long terme l’AKP, actuellement hégémonique, pourrait se scinder en diverses tendances, l’une plus libérale ou plus sociale, l’autre plus conservatrice. Notons que le principal parti d’opposition, le CHP (Parti républicain du peuple), anesthésié par sa contradiction entre son désir d’incarner le changement face à l’AKP et ses références lourdement assumées à une tradition kémaliste forcément autoritaire, pourrait aussi à terme connaître des divisions s’il devait choisir de ne plus défendre le statu quo ante mais de se transformer en parti de proposition dont le positionnement ne se ferait plus seulement par rapport à l’AKP.