Drôle de suite

Jacques Vandenschrick

La boucle que fait le fleuve pour dépasser le flanc de la Dalle Maje pousse les bateaux dans des courants parfois sournois. Les bateliers savent qu’ils ne peuvent relâcher leur attention que lorsqu’ils parviendront, après le roc, en vue de l’immense pente couverte de vergers sur la rive droite. Là, le cours du fleuve, enfin redressé, se fait large et plus paisible, longuement.

Son miroitement prend très subtilement une couleur plus amicale, presque un bleu confiant et pur. Ce jour-là, de la dunette d’un vraquier chargé jusqu’au bord, le marinier vit quelqu’un, sans doute descendu des vergers, qui s’engageait à la nage dans la traversée du fleuve, en remorquant sans effort, dans son sillage, un objet sombre, comme une valise légère balançant à sa suite sur le courant. Le tirant d’eau du vraquier faisait en avançant, une vague ronde qui, quand elle atteignit le nageur le souleva souplement. C’était une femme, épaules dorées, seins nus et clairs, visibles un instant dans le clapotis retourné du remous. Le marinier médusé la vit calmement poursuivre ses mouvements jusqu’à la rive opposée où elle émergea, géante lumineuse sur les éclats des eaux, large blondeur, parfaite vision luisante, nudité liquide. Elle tira son bagage flottant sur le bord, y prit un linge trouble pour s’éponger, passa une robe et s’enfonça entre les roseaux. Il ne la vit bientôt plus. On devinait encore un peu, au mouvement des herbes, son passage qui s’éloignait. À moins que ce ne fût simplement le vent qui commençait d’agiter les hautes tiges. Le vent n’a pas son pareil pour raconter des choses… D’où venait-elle, par les vergers, s’interrogeait le marinier. Et vers où s’en allait-elle, pour vouloir ainsi, à la nage, changer de rive ?

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Ceux qui l’avaient un peu connue, au village, il y a quelques mois, disaient : «  C’est une rude.  » Et Marceau, qui vivait encore à l’époque, pensait qu’ils avaient peut-être vu juste. Carrure de nageuse, grandes et larges mains. Des hanches qu’on aurait hésité à bousculer à la fête de la grange. D’ailleurs elle n’y était allée qu’une seule fois. Avec ça, une démarche de majesté un peu fauve qui mettait mal à l’aise, cuisse en avant. Un regard d’une couleur impossible à définir tant il paraissait transpercer les choses. Et des seins…… Des seins qui, quand on osait les regarder — allez savoir —, donnaient envie de dormir balancé par un arbre. Certains avaient dit à Marceau qu’il fallait qu’il soit «  quart-fou  », comme on disait par là, pour avoir engagé une fille comme elle. «  C’est du grisou. Tu vas te bruler.  » Marceau était vieux et cassé. Il ne pouvait plus tenir la maison, entretenir le feu, chauffer la soupe. Les neveux avaient tout tenté pour attirer leur vieil oncle à la ville. Mais il refusait de quitter. Il s’était fâché. Ce qu’il voulait ? Mourir ici. Devant Dalle Maje, ce roc tout d’un jet, d’un granit gris clair, des centaines de mètres au-dessus du monde, souvent perdu en haut dans les nuages et dominant le fleuve. Et quand tous eurent compris que Marceau voulait être comme cloué là et qu’il ne quitterait jamais sa ferme, la rude, venue de nulle part, était entrée sans frapper dans la cuisine — c’était un matin — et elle avait dit : «  Voilà  ». Et puis au bout d’un moment où il la considérait, médusé de la voir surgir ainsi, enfant géante et belle à la fois, presque animale et qu’elle frôlait les poutres, elle avait ajouté : «  Monsieur Marceau, qu’est-ce que vous voulez précisément que je fasse ?  » Et Marceau, en se redressant, avait soulevé faiblement ses pauvres épaules et fait un vague geste du bras et de la main, montrant la cuisine sombre comme une auberge et son désordre, puis il avait dit : «  Voilà !  » de la même façon qu’elle. Exactement. Sans plus. Elle s’était à nouveau tue un moment. Puis elle avait dit calmement : «  Ça marche.  » Ils n’avaient pas parlé d’argent. Les gens disaient qu’ils s’étaient intrigués l’un l’autre, lui qui avait la réputation d’être toujours fuyant et elle que les villageois avaient vue nette et dure. Que c’est pour ça qu’ils s’étaient mis d’accord. On ne sait pas comment l’épisode était devenu un morceau de l’histoire de la rude. Mais c’est comme ça. Et les villageois disaient encore beaucoup d’autres choses à leur propos avec ce gout inné qu’on a dans les villages, de salir les fontaines. Dans les villes aussi. Mais il ne s’y trouve plus de fontaines.

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Quelques semaines plus tard, ils avaient envoyé les enfants en éclaireurs, un peu avant l’aube, sur le chemin des vergers. À cause de cette rumeur que Tyercelin avait répandue. «  Marceau liquide. C’est le début de la débâcle.  » Un homme bizarre, ce Tyercelin. Un jour d’un côté. Le lendemain, de l’autre. Pas droit. Mais c’est quand même lui qui avait lancé la nouvelle et qui continuait, pour une fois, avec constance, à prétendre que Marceau liquidait. On ne savait pas bien quoi. Ni ce qu’il fallait en penser. Mais le bruit avait couru vite. Marceau aurait dit que tout le monde était invité, qu’on pouvait venir cueillir les pommes, gauler les noix et même prendre les coings, les fameux coings de Marceau qui donnaient des gelées transparentes comme de l’ambre. D’où Tyercelin tenait la nouvelle, nul ne pouvait le dire, d’autant plus que Marceau n’avait plus été aperçu sur ses terres, depuis des jours et des jours. Mais cela importait peu. Une nouvelle comme ça occupait l’esprit. Et depuis que Tiercelyn l’avait lancée, elle faisait le tour des têtes et des quartiers. Elle était d’autant plus intéressante qu’elle était impossible à croire. Comment Marceau qui, en plus de tout ce qu’on disait qu’il possédait et qu’il avait fait prospérer, tout au long de sa vie, comment lui qui s’enorgueillissait de tenir le plus riche verger de la province, aurait-il pu imaginer se défaire d’une récolte ? Et moins encore en invitant les envieux d’en bas qui jalousaient sa réussite, à le priver des fruits d’une saison ? Aussi les ragots allaient-ils bon train. «  Marceau a perdu la raison. La rude l’a possédé. Ou alors, c’est un piège. Il a déjà clos les cueillettes. Il n’y a plus que les pourries, au sol. Qu’il ne s’imagine pas qu’il va nous faire ramasser les véreuses. Ou alors, il veut nous voir tous arriver, ridicules avec nos paniers et nos mannes parmi les guêpes, alors qu’il n’y aura plus rien. Pour rigoler.  » C’est ainsi qu’ils se rallièrent à l’idée d’envoyer les enfants d’abord. Par prudence. Ils redescendront nous dire ce qu’ils auront vu et ce qu’il faut décider. L’enfance voit parfois plus clair dans les desseins mauvais.

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On trouva sept enfants qui acceptèrent de monter. Trois garçons et quatre filles, dont la petite Manon, une enfant délurée de cinq ou six ans qui poussait toute seule, ici et là, d’une famille à l’autre parce qu’on ne lui connaissait pas de parents. Ils partirent du village à la fin de la nuit. Il ne faisait pas froid. Quand ils débouchèrent sur le plateau avec lampes et lanternes, un peu avant le jour, une très légère brume, descendue des rochers, glissait dans les douze vénérables noyers plantés en rond à la fin du chemin de la montée. Les grands arbres paraissaient, dans le maigre commencement de la lumière, comme des ancêtres, des prêtres anciens coiffés de brouillard. Ils portaient plus de fruits que de feuilles, leurs bogues vertes commençant à se fendre sur leurs noix. Une cinquantaine de mètres plus loin, les enfants aperçurent, là où s’entamait la pente qui pointait vers le fleuve miroitant en bas, des poiriers et les fameux cognassiers pleins de leurs trésors jaunes suspendus. Enfin, plus loin encore, tendus sur leurs racines, les vieux pommiers qu’on disait de Lézignan, branchus en d’inextricables griffes semblant protéger leurs fruits par centaines.

Un peu partout, dressées dans le réseau des branches, des échelles de bois se perdant dans les brumes presque tièdes d’une aube d’automne doux. Au pied des arbres, des paniers gris. De loin en loin, des petits feux brulaient, surmontés de marmites noires accrochées à des trépieds de fer. Une forme — une femme ? — qui parut très grande aux enfants, allait d’un feu à l’autre, ajoutait une buche là, redressant une échelle plus loin, en passant. Les enfants gardaient les yeux rivés sur cette géante, sur la naissance de ses seins quand elle se penchait sur les flammes. Elle fit mine de s’approcher d’eux. Ils reculèrent. Elle s’immobilisa, montra les paniers vides, en prit un et voulut le tendre au groupe des garçons. Ce fut le signal. Ils s’enfuirent tous, comme des loups en suivant le fils de Tiercelyn, le plus âgé de la bande. Sauf la petite Manon qui restait immobile à contempler la femme puis, qui s’en retourna aussi, au bout d’un moment, du pas égal des impénétrables qui se comprennent en se détournant. La femme paraissait sourire en regardant l’enfant. Un oiseau passa entre les noyers en lançant un cri. Ce n’était pas un appel. La lumière tardait. Tout était incompréhensible.

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Marceau mourut dix jours plus tard. Ou neuf jours. On ne savait pas bien. On sut juste qu’il était mort parce que le curé, qui affichait chaque lundi, sur la vieille porte de la chapelle, une feuille annonçant le calendrier des fêtes, les intentions de messe et les cérémonies, avait consigné pour le jeudi : «  Funérailles de Marceau  ». Sans plus. Les commentaires repartirent aussitôt. Tiercelyn, qui, le premier, avait lu l’avis, déclara tout de suite à voix bien haute ce que beaucoup pensaient : «  C’est la rude qui empochera tout. On aurait dû aller aux pommes. Cette fois, tu parles d’une récolte….  » Mais, curieusement, le ragot ne s’enfla pas vraiment. Les gens ne parlaient pas trop à cœur ouvert. On sentait une sourde inquiétude dans les propos arrêtés à la moitié de leur intention comme sous le coup d’une menace, d’une légende souterraine et malfaisante.
Le mardi, Tiercelyn rappela que Marceau avait des neveux à la ville, qu’il faudrait bien que quelqu’un les avertisse. Le curé peut-être devrait faire cela. Et que si la rude, comme l’imaginaient la plupart, avait eu le temps de convaincre le vieillard de détourner le testament «  à son profit à elle  », il y aurait une «  drôle de suite  ». Et Tiercelyn avait prononcé deux fois les mots «  drôle de suite  » sur un ton étrange qui rappela à tous leur croyance muette qui se tenait enracinée dans les esprits, tapie plus profondément que les racines des pommiers dans la pente vers le fleuve. On croyait, en effet, dur comme fer, que lorsque quelqu’un mourait et que l’héritage défini par son testament semblait donner lieu à un partage jugé injuste, dans le mois ou la saison qui suivaient (selon qu’on avait eu le temps d’aller jaser, à la veillée, les uns chez les autres) un villageois, au hasard, devenait fou ou provoquait un malheur absurde sans savoir pourquoi. Tous le savaient et le redoutaient. C’est ainsi qu’Eudes, ayant perdu la raison, avait mis le feu à sa grange. Une autre fois, on avait retrouvé Bernon pendu. Galiette s’était jetée dans le fleuve, il y a quatre ans. Et chaque fois, cela s’était passé après des testaments jugés pas nets et dont un effet occulte comme de malfaisante magie frappait quelqu’un au hasard, n’ayant apparemment aucun lien à la cause. Certains, parmi les plus vieux, prétendaient même se souvenir (et racontaient, à mots couverts, comme avec réticence) qu’un vieux curé précédent, à l’issue de l’enterrement d’une jeune fille — personne ne sait plus qui, ni si et comment on savait quelque chose de ses dernières volontés trahies —, le vieux curé, donc, avait rangé les tréteaux et le voile du catafalque, fermé à clé la porte de la chapelle et était parti à pied sur la route du haut, avec bottines et bâton, harnaché comme un pèlerin et n’était jamais revenu. On disait même avoir lu (ou entendu à la radio) un avis de disparition. Ainsi, la légende des souvenirs noirs s’entretenait de ses invraisemblances et malgré elles. Le malheur se doit d’être où parfois on refuse de l’ignorer.

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Les funérailles de Marceau s’étaient déroulées sans histoire. Une quinzaine de villageois, méfiants, stationnaient au fond de la chapelle. Tiercelyn et le curé avaient aidé la rude, qui menait le mulet, à descendre le cercueil de la carriole. Ce trio inattendu avait fait un peu sourire les curieux. Juste avant le début de la cérémonie, quatre hommes et trois femmes étaient descendus d’une voiture beige, étaient entrés dans la chapelle, avaient laissé inoccupée la première rangée et s’étaient glissés dans la deuxième. La rude était restée assise au quatrième rang. Cérémonie de routine, presque décevante pour les villageois qui s’attendaient à l’expression plus sensible d’une anomalie dans la situation. Au cimetière, devant la fosse où l’on avait descendu le cercueil, le plus jeune des neveux, un bouquet à la main, avait, conventionnellement, tendu à chacun de ses frères et à leur épouse, une fleur que, tour à tour, ils avaient lancée dans la fosse. Puis le même neveu, après avoir à son tour lancé la fleur sur le corps, en bas, se tourna vers les villageois groupés contre le muret. Personne n’avait voulu avancer. Il avait alors tendu le reste du bouquet à la rude qui à cet instant parut troublée et troublante d’attrait et de force. Elle lança la gerbe dans la fosse, rites accomplis selon les usages. Les villageois s’étaient aussitôt retirés. Tiercelyn paraissant le plus énervé, trébuchait tout en soufflant à son groupe : «  Vous avez vu comme elle était ? Rester assise.… Et puis, accepter tout le reste du bouquet pour elle. On aurait dû aller, pour le lui enlever.  » Personne ne releva. Les craintes étaient ailleurs. Dans les cerveaux muets, hallucinés par l’envie de la violence d’on ne savait quoi qui viendrait.

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Le lundi suivant fut un des jours les plus radieux de l’été d’octobre. Une manière généreuse de signe ultime adressé pour rien à l’univers entier par la beauté des choses. Et si peu la voyait. En fin de matinée, l’auto beige aperçue à l’enterrement de Marceau traversa la place du village et prit le chemin du haut. Au volant, le plus jeune des neveux de Marceau. Tout seul. Tiercelyn fit au chauffeur un signe paresseux de la main. On ne sait jamais à quoi quelque chose peut servir. Sitôt l’auto disparue dans le virage, Tiercelyn décida d’envoyer son fils aux nouvelles, là-haut. «  Perche-toi n’importe où. Ne te fais pas voir. Vas-y lentement. Tu as le temps. Et reviens nous dire ce que tu auras vu. Ou entendu.  »

La petite Manon, trainait par là, sortie de nulle part, et déclara qu’elle voulait suivre l’adolescent qui partait déjà comme un loup souple, à l’aise dans les coups cachés. Il voulut la chasser, mais elle se tenait à distance. Il finit par se lasser de la repousser. Après tout, si elle se montrait là-haut, ce serait sans conséquence. Une innocente, presque une idiote. Elle détournerait l’attention. Et lui n’en serait que moins soupçonné. Il se répétait, essoufflé : «  Je suis invisible.  » Manon pensait : «  Les grandes personnes ne s’occupent que de ce qui les embête.  »

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En haut, l’adolescent glissé sous une tôle courbe, dans la cour devant la cuisine attendit longtemps. La vue de Manon qui touchait à tout, ramassait du gravier, suçotait une herbe, l’agaçait. Il finit par se demander s’il ne valait pas mieux qu’il batte en retraite comme lors de l’épisode des pommes, puisqu’il ne se passait rien. Mais redescendre sans avoir rien appris ne serait pas glorieux et rapporter quelque chose d’inventé risquait de se heurter à ce que Manon irait dire partout. Il en était à rouler toutes ces lourdeurs dans la pensée quand la porte de la cuisine s’ouvrit. La rude et le neveu de Marceau sortirent et s’arrêtèrent à trois pas de sa cachette. La conversation avait ce ton de récapitulation qu’ont les choses qui ont déjà été convenues ailleurs. Ce qu’on se redit de net et d’accordé avant de se quitter. Le soleil était au plus haut de la journée. L’air sentait les fruits doubles. Manon trottinait, avançant vers la rude à cloche-pied, en jouant à changer de jambe, tous les trois sauts. La rude l’imita un moment, en riant et en se tenant les seins. L’adolescent sentait le sang lui battre les tempes. Il entendait des phrases. «  Mes frères et moi tenons à vous remercier, Madame, pour votre dévouement à notre oncle. Merci aussi pour les formes que vous avez su donner au testament. Notre oncle n’était pas homme de texte. Les choses, grâce à vous, sont maintenant bien claires. Le notaire nous l’a confirmé. Le tiers ira à Manon, à sa majorité. Notre oncle savait donc d’où elle était issue et pensait devoir faire cela. Il vous l’aura dit. Pour les deux autres tiers qui me reviennent ainsi qu’à mes frères, ces derniers se sont mis d’accord de me revendre leur part. Je souhaite aussi cela. Croyez encore, Madame, à notre reconnaissance et à notre émotion pour ce que vous avez fait. Quant à vos gages, ils vous sont ici remis. Nous y avons joint, en plein accord, un modeste supplément.  » Le neveu tendit une enveloppe jaune. Elle la prit, se baissa pour la glisser dans une sorte de valisette en caoutchouc sombre avec une lanière. Ils restèrent un moment l’un face à l’autre, sans vraiment se regarder, les yeux dans l’avenir, elle, haute, solaire, robe courte, en espadrilles, lui, plus petit, déjà en velours, dans le fantôme d’une ferme qu’il allait gérer. Elle s’inclina légèrement, dit : «  Voilà  » et, après un signe des doigts à Manon, partit, hanches libres, sur la sente odorante qui, venant du contournement de la Dalle Maje, descendait des rochers vers les vergers et le fleuve. Le fils de Tiercelyn s’enfuit. Il n’avait pas tout compris. Mais il avait vu passer quelque chose qui l’aiderait plus tard, lui aussi peut-être, à imaginer l’effarante beauté.