Droit de réponse

Philippe Dutilleul

Monsieur le Rédacteur en chef,

Lecteur attentif de votre revue, dont j’ai cité certains extraits d’articles intéressants et pertinents dans mon dernier ouvrage Un Asile de flou nommé Belgique chez Buchet-Chastel, je ne peux laisser passer sans réagir les propos diffamants et ad hominem de votre collaborateur Benoît Lechat dans le numéro de mars 2009.

Que celui-ci n’ait pas aimé « Bye-bye Belgium » et crache son venin à plaisir comme d’autres esprits « bien pensants » contre cette émission, c’est son droit le plus strict. La critique relève en effet de l’hygiène démocratique. Qu’il parle de « déshistoire », un néologisme, à propos du film sur « Degrelle », vu en mars 2009 à la RTBF, c’est encore sa liberté de penser et de juger.

Mais ses propos de même que ceux de Jean-Marie Chauvier, cités dans cet article et publiés aussi dans la revue Points critiques, appellent de ma part une mise au point car ils relèvent d’une analyse tronquée de la réalité et volontairement malveillante.

« Degrelle ou la Führer de vivre » revendique un point de vue et une ligne éditoriale très clairs que la grande majorité des téléspectateurs et critiques de TV ont parfaitement assimilés : donner un éclairage nouveau sur la personnalité et l’ensemble de la vie de Degrelle à travers les témoignages de gens qui l’ont côtoyé et des archives souvent inédites, en évitant la diabolisation ou la simplification d’un personnage controversé (et pour cause) de l’Histoire.

Un de vos collaborateurs occasionnels, Philippe Defeyt, des historiens (à l’exception de José Gotovich), et quantité d’autres personnes ont apprécié un film « remarquable » par son souci de vulgarisation, par son scénario captivant, si j’en crois Philippe Defeyt et bien d’autres, qui fait apparaître le personnage tel qu’il est : un fasciste et un nazi non repenti ayant une faculté de communication, de manipulation et de séduction hors du commun. Nulle volonté dans l’émission de gommer cet aspect du personnage, en nous basant sur le travail fouillé de recherche de l’historien français Korentin Falc’hun qui publiera en 2010 une biographie complète de la vie de Degrelle chez Fayard.

L’équipe de réalisation n’a pas fait un film idéologique, n’en déplaise à B. Lechat et consorts, encore moins une enquête empirique sur le rexisme. Ce sujet a été traité en son temps à la RTBF et aussi par Maurice Dewilde sur la BRT dans une série engagée, beaucoup plus vaste, avec une approche journalistique différente de la nôtre. Pas de comparaison abusive donc.

Quitte à m’attirer à nouveau les foudres de B. Lechat qui - avec certains autres - rumine en cercle fermé les échecs d’une gauche impuissante, en dispensant une bonne parole moralisatrice, totalitaire, selon moi, dans son essence, je note qu’il méprise le fait que les deux programmes précités aient fait de l’audience (quel abominable crime en effet) et affirme qu’ils sont un (sous) produit de la publicité. Que de lieux communs... RTL et TF1 doivent bien se marrer et se frotter les mains en lisant cette prose.

Je n’ai pas attendu B. Lechat pour critiquer certaines dérives actuelles de la télévision (je le renvoie à mes livres). Son procès à charge est inacceptable car contraire à la réalité et à la volonté de l’auteur et des réalisateurs de ces deux émissions.

Si je puis me permettre une ultime remarque au risque d’apparaître moi-même immodeste, c’est que l’approche de l’émission « Striptease », épinglée au passage par B. Lechat, malgré quelques lacunes reconnues, laissera sans doute une place de choix dans l’histoire de la télévision et dans la réalité sociologique de ce pays.

D’autre part, essayer de produire aujourd’hui des émissions de qualité (si possible originales et à contre-courant de la pensée unique y compris de gauche) pour le plus grand nombre, au sein de la télévision publique, honore celles et ceux qui s’y risquent et assument ce choix, plus encore quand le succès populaire se trouve au rendez-vous.

La « déshistoire » ou plutôt la désinformation systématique se situe chez ces « intellectuels » qui oublient que, quand ils communiquent une information, ils s’adressent à un public et qu’ils doivent être lus, regardés, écoutés et... surtout compris. Dans ce registre, le dossier de La RN sur Degrelle à partir des livres de Jonathan Littell, publié en juillet-août 2008, constituait un contre-exemple parfait car, à mon sens, illisible et incompréhensible dans son ensemble. Sans doute, ne fais-je pas partie des gens capables de comprendre cette littérature pour initiés...

J’ajoute que, fort heureusement, tous les articles de La RN ne sont pas de cet acabit. Je continuerai de m’y plonger avec bien sûr le sens critique requis.

Confraternellement,

Philippe Dutilleul est journaliste de la RTBF au magazine « TOUT çA, ne nous rendra pas le Congo ». Auteur de Bye-bye Belgium (Labor), Chronique d’une imposture assumée (Racine/RTBF) et Un asile de flou nommé Belgique (Buchet-Chastel).

PS : merci de publier ce texte dans son entièreté et dans votre prochain numéro.-

Comme demandé dans son post-scriptum, et par courtoisie, le texte de Monsieur Dutilleul est publié dans son intégralité. La réaction de la revue à l’émission « Degrelle ou la Führer de vivre » était motivée par le fait que nous prenons justement cet outil au sérieux. Le lecteur jugera où dans l’article se lisent des « propos diffamants et ad hominem ».

Je maintiens que traiter la figure de Degrelle et, à travers lui, le rôle du rexisme dans l’histoire de la Belgique du XXe, en utilisant l’écriture décalée de l’émission « Strip Tease » était un défi quasiment insurmontable. Du moins, si la RTBF voulait réellement éviter le piège d’une vision anecdotique, individualiste, voire sensationnaliste. Comme l’a écrit l’historien José Gotovitch, « nous payons ici la destruction par la RTBF d’une équipe “histoire” qui assumait avec sérieux et responsabilité son travail journalistique ». Faire de l’histoire un medium vivant qui permet de comprendre le présent, en décrivant les forces collectives qui y sont à l’œuvre, reste un sacré travail de service public. Rediffuser la pièce de Jean Louvet et d’Armand Deltenre, Pierre Harmignies Numéro 17 Prêtre, qui raconte le massacre d’une vingtaine d’innocents par les rexistes à Courcelles les 17 et 18 août 1944 et, surtout, qui met en scène le contexte et les acteurs collectifs d’une société dans laquelle un tel massacre se produit, serait une manière bien plus productive d’assumer cette mission cruciale. Et d’ailleurs pourquoi la RTBF ne coproduirait-elle pas un film sur la base de cette très belle pièce ?
Benoît Lechat