Doel 3 et le principe de précaution

Marc Molitor

La Belgique surréaliste est probablement un des clichés les plus éculés. Mais on a beau se le dire, on n’est pas lassé de s’en laisser surprendre chaque fois qu’il se confirme. Le dossier de la centrale nucléaire de Doel vient encore de confirmer ce trait de génie de notre pays.

Or donc, sous Verhofstadt 1 et la coalition arc-en-ciel, la majorité adopte en 2003 une loi de sortie du nucléaire, assortie d’un échéancier précis et d’une clause de dérogation — sur le calendrier, pas sur le fond — en cas de difficultés de réalisation de cette sortie imputable à l’insuffisance de sources d’énergie de substitution. Le secrétaire d’État à l’Énergie Olivier Deleuze avait écarté le rapport de la commission d’experts dite Ampère qui — grosso modo — proposait de garder une part au nucléaire dans le bouquet énergétique global.

Une fois les Verts hors majorité (ou virés, selon les appréciations…), l’affaire adopte un rythme de sénateur. Le libéral ministre de l’Énergie Marc Verwilghen met sur pied une seconde commission, la commission énergie 2030 qui, au terme de travaux parfois mouvementés ou controversés, conclut aussi à la préservation, d’une part du nucléaire dans le bouquet énergétique. Des décisions d’investissement rapide doivent être prises précise-t-elle, et certains poussent à la construction d’une nouvelle centrale face au vieillissement du parc existant.

Le travail d’usure contre la loi se poursuit, pour diverses raisons.

Une loi qui dérange

Il faut dire que le monde nucléaire belge est sérieusement secoué. Depuis cinquante ans il a développé un investissement, outre la production d’électricité, dans diverses installations de recherche et d’expérimentations qui lui maintiennent une haute qualification performante et une expertise de haut niveau, mondialement reconnue. Il a cependant été confronté à certains scandales (les déchets à Mol) et il a déjà dû renoncer à poursuivre la fabrication du combustible nucléaire mixte Mox qu’il avait inventé, fermant l’usine de la Belgonucléaire à Dessel. Et puis il y a la face moins reluisante de ses aventures, qui l’ont mené à des implications douteuses en Irak, en Iran ou ailleurs [1].

Par ailleurs les réacteurs belges affichent d’assez bons résultats globaux, un taux élevé d’utilisation, parmi les plus hauts du monde, corrélé à un faible nombre d’incidents. Ce n’est pas un hasard si, dans la grande redistribution des cartes européennes générée par la libéralisation des marchés, dont celui de l’énergie, Suez a mis la main sur Tractebel, bureau d’ingénierie du top mondial, et Electrabel et ses centrales, dont le groupe français comptait faire une vitrine emblématique pour son développement dans le secteur.

Bref l’acteur économique, le géant, est contrarié dans son développement, et les acteurs universitaires et scientifiques ressentent comme injuste ou inadéquate une loi qui, si elle ne condamne en rien la recherche, l’expérimentation et le développement des applications nucléaires dans d’autres secteurs, va tout de même assécher une partie des débouchés, affaiblir cet univers dense où le privé et le public, l’ingénieur et le chercheur, sont étroitement associés depuis des décennies en Belgique. Ils cherchent d’ailleurs à rebondir à travers le développement du nouveau réacteur expérimental Myrhha.

Valse-hésitation

Après le vote de la loi, les alternatives ne se sont pas développées à un rythme suffisant pour éviter des risques de rupture. « C’est la faute aux écolos et à cette loi de sortie qui n’a pas prévu les capacités de substitution », s’exclament en chœur leurs ex-partenaires ainsi que le CDH, particulièrement virulent après être revenu aux affaires [2]. Rien n’empêchait les gouvernements suivants, qui comptaient plusieurs des partis qui avaient voté la loi de sortie du nucléaire, de poursuivre la tâche entamée, mais c’est évidemment beaucoup demander à des demi-convaincus. Cela dépendait aussi évidemment de la politique globale d’énergie qu’on mène ou qu’on ne mène pas et donc de la capacité des pouvoirs publics et de la société à modifier non seulement l’offre, mais aussi de peser sur la demande pour en faire diminuer le taux de croissance.

Cette fausse-vraie valse-hésitation commode pour beaucoup, mais sans doute aussi irresponsable, a finalement conduit au résultat discrètement souhaité par certains : la prolongation de la durée de vie des centrales Doel 1 et 2, et Tihange 1 pour une durée de dix ans, stipulée dans l’accord conclu en 2009 entre l’État belge et le groupe GDF Suez. Un accord global sur la production d’électricité, la fiscalité et la rente nucléaire.

Le discours gouvernemental officiel était qu’on postposait simplement la mise en œuvre de la loi, conformément à la clause de dérogation. Mais personne n’était dupe, c’était sans doute plus que cela : ce report était assorti d’une inconnue sur l’avenir des centrales les plus récentes (Doel 3 et 4 et Tihange 2 et 3) qui, elles, devaient normalement toujours fermer en 2025. On se rend donc compte finalement, que toutes les centrales belges devraient fermer en même temps, ce qui est pratiquement impossible. Implicitement l’accord générait comme conséquence la probable prolongation ultérieure aussi des trois autres centrales au-delà de 2025… Vint ensuite le bras de fer avec Electrabel sur le montant de la rente, et les menaces de l’opérateur sur la pérennité de ses activités en Belgique.

L’impact de Kukushima

On en était là avec quelques péripéties supplémentaires sur le montant de la rente et en pleine période prolongée d’affaires courantes et de crise politique lorsque survinrent le tsunami japonais et la catastrophe de Fukushima qui ponctuait en fanfare le vingt-cinquième anniversaire de celle de Tchernobyl.

L’impact sur l’opinion est énorme, le (très) léger revival du nucléaire s’en trouve immédiatement compromis. Tournant majeur, l’Allemagne décide alors de sortir du nucléaire, arrête immédiatement sept réacteurs et fixe un calendrier irréversible pour l’arrêt des autres. C’était en fait un retour à une décision antérieure de sortie du nucléaire, prise en 2000 par le gouvernement rouge (rose) vert de Gerhard Schroeder, qui avait ensuite fait l’objet de nombreuses hésitations, manœuvres dilatoires et pressions politiques et industrielles diverses. L’analogie belge avec le scénario allemand est évidemment tentante. Fukushima a aussi revitalisé chez nous le plan de sortie originel belge du nucléaire.

Mais finalement, l’analogie n’est que partielle. Conformément à l’engagement pris dans la déclaration gouvernementale de décembre 2011, le secrétaire d’État à l’Énergie Melchior Wathelet dépose fin juin 2012, un plan global. Le nouvel arbitrage confirme la fermeture de Doel 1 et 2 (450 mégawatts chacune en 2015), mais reporte celle de Tihange 1 (1000 MWs) de dix ans, par rapport à ce qui était prévu dans la loi de sortie de 2003. C’est donc, en puissance, à peu près la moitié de ce qui était prévu qui est confirmé, l’autre moitié reportée.

Les raisons du choix sont évidemment multiples, un compromis belge issu du lobbying, de la catastrophe, des appréciations divergentes des différentes instances sur les problèmes possibles d’approvisionnement dans le futur.

Le plan Wathelet

Au moment même où M. Wathelet présente ce plan, il ne sait pas encore que des problèmes sont détectés à Doel… 3. À l’occasion de la révision décennale du réacteur, et puisque la cuve est entièrement vidée de son combustible, ce qui facilite le travail, un examen de l’ensemble de la cuve est décidé. Un examen exceptionnel, puisque d’habitude on se limite aux zones sensibles de la cuve, les soudures et les pièces d’entrée et de sortie ; celui-ci a été décidé par l’opérateur et l’agence de contrôle à la suite des problèmes détectés dans une cuve française.

L’appareillage par ultrasons, une échographie poussée, détecte alors fin juin de curieuses indications dans la masse même de l’acier de la cuve et non pas, comme on en trouvait parfois, juste à la jonction de l’acier et du revêtement de quelques millimètres en inox. Il est décidé de poursuivre de façon plus approfondie un examen qui se prolonge en juillet.

Les indications repérées se multiplient et se précisent, elles seront qualifiées tantôt de défauts, tantôt d’irrégularités, tantôt de microfissures, tantôt de bulles, tantôt de « flocons ».

L’opérateur, Electrabel, et l’Agence fédérale de contrôle nucléaire (AFCN) et son directeur, Willy Deroovere, se trouvent confrontés à une situation inédite. L’anneau inférieur de la cuve comporte 8.000 de ces indications, le supérieur plus de 1.000. D’où viennent-elles ? Sont-elles présentes dans d’autres cuves semblables, il faudrait le vérifier. L’AFCN identifie les pays où se trouvent des réacteurs qui sont équipés de cuves supposées semblables et propose une réunion internationale. Electrabel et les experts de l’AFCN y présentent les premiers résultats des examens. L’hypothèse très majoritaire qui est retenue est qu’il s’agit de petites bulles d’hydrogène.

Un accident exclu des scénarios

Le directeur de l’AFCN estime que, prises séparément, elles ne sont pas très graves, mais que ce qui est troublant, c’est leur nombre élevé, concentré sur une surface limitée. Cela pourrait fragiliser la cuve, surtout en cas de choc thermique, lorsqu’il arrive que l’on doive amener d’urgence de l’eau froide qui entre en contact avec une surface métallique très chaude. Or, la rupture d’une cuve est l’accident nucléaire maximum, si grave qu’il est exclu des scénarios, puisque les cuves sont calculées pour résister à des pressions qui ne peuvent pas être atteintes dans le fonctionnement du réacteur. Mais cela, à condition que la cuve ait été bien fabriquée et ne présente pas de défaut.

Alors quid de ces bulles ? Elles ne sont pas rares dans la fabrication de pièces métalliques, où elles s’installent soit au moment de la coulée en sidérurgie, soit au moment du forgeage ultérieur, lorsque le lingot d’acier fourni est réchauffé et moulé pour fabriquer la pièce. La perfection n’existe pas, mais évidemment certaines pièces, comme les cuves des réacteurs nucléaires, sont plus stratégiques que d’autres. Quant à l’impact des bulles sur la résistance de la cuve et quant à leur évolution ultérieure, les spécialistes et la littérature métallographique sont loin d’être unanimes.

Voilà les autorités de contrôle et Electrabel confrontées à un problème apparemment inédit à résoudre. L’AFCN a expliqué la logique des examens à venir et des conclusions à tirer : c’est à l’opérateur, Electrabel, d’apporter la preuve que cette situation ne présente aucun risque, et pas à l’agence de démontrer qu’elle est dangereuse. Le directeur de l’agence s’est même avancé, dans une interview à la RTBF, qu’il a confirmée dans une conférence de presse le lendemain, à pronostiquer qu’une telle démonstration sera probablement difficile à faire et que le plus probable est que Doel 3 ne redémarrera pas, en tout cas c’est son avis et il pèse. Electrabel est confronté à un sérieux défi, d’autant plus que la société qui a fabriqué la cuve a disparu et, avec elle, une série de documents d’origine.

L’AFCN a ordonné qu’un examen semblable soit entrepris sur la cuve de Tihange 2, issue du même fabricant. Il a révélé (partiellement) des bulles semblables, mais moins nombreuses et pas situées au même endroit. Elle espère que des examens entrepris sur les vingt-deux cuves semblables dans huit pays permettront d’y voir plus clair. Mais chaque pays et régulateur national décide ce qu’il fait et à son rythme. Il n’y a pas — c’est un des aspects du problème, et on le voit aussi dans l‘affaire des stress-tests européens post-Fukushima — d’obligations européennes en la matière, aucune norme standard de sécurité.

Nous voici au cœur d’une crise qui tournera nettement autour du principe de précaution. Pour le baliser, l’AFCN a décidé de s’entourer d’avis de plusieurs groupes d’experts, belges et étrangers, sans oublier la consultation obligatoire de son conseil scientifique. La composition des panels d’experts sera inévitablement questionnée, la coexistence possible des nécessaires compétences, qui ne sont pas légion en ce domaine, et des conflits d’intérêt réels ou potentiels qui se posent dans le chef de plusieurs membres de ces groupes. Au-delà de ces conflits possibles, on peut regretter que la réflexion n’associe pas aussi des représentants d’autres disciplines, capables d’une réflexion sur le risque, sociologues, philosophes, économistes ou autres intervenants, et pas seulement d’ingénieurs, si compétents soient-ils. On rappellera ici utilement qu’en Allemagne, le rapport d’un comité d’éthique ainsi composé a été déterminant dans la décision du gouvernement allemand de sortir irréversiblement nucléaire.

[1Lire à cet égard La Belgique et la bombe, le très intéressant et documenté travail de Luc Barbé, récemment paru aux éditions Etopia.

[2Le CDH était dans l’opposition lors du vote de la loi de sortie et s’y est opposé. L’ex-ministre Jean-Pol Poncelet reproche à tous les partis qui l’ont votée d’avoir accepté un chantage des écologistes et de l’avoir votée à contrecœur. C’est oublier deux choses : le Sp.A et une partie du PS soutenaient la sortie, et les verts n’étaient pas mathématiquement indispensables à la coalition. On a du mal à croire à un chantage sur un point majeur d’un accord de coalition et sur un enjeu essentiel pour l’avenir du pays. Ceci dit, tout le monde avait l’œil sur la clause de dérogation. Et Jean-Pol Poncelet était devenu directeur général de Foratom, l’association européenne de l’industrie de l’énergie nucléaire.